Zombie Week # 5 : Jean Rollin, Jess Franco, les jeunes filles et la mort
Zombie Week # 5 : Jean Rollin, Jess Franco, les jeunes filles et la mort

Beaucoup de cinéphiles du dimanche veulent voir en Rollin l’homologue français de l’espagnol Jess Franco. Il est vrai que les deux auteurs ont démontré un certain talent pour créer un univers propre avec peu de moyens, mais le rapprochement s’arrête là. Tout au plus peut-on noter une présence féminine importante chez les deux princes du cinéma bis qui font des femmes vampires les reines de leurs mondes fantastiques. Il est donc normal que dans leur qualité de cinéastes « de genre » ils se soient tous deux intéressés, le plus souvent sous la contrainte d’une commande, à la vague des films de morts-vivants, et que dans ces films comme dans les autres, les femmes occupent le premier plan.

Jean Rollin, auteur malheureux qui a vu ses projets les plus personnels (LA VAMPIRE NUE, LE FRISSON DES VAMPIRES, LEVRES DE SANG) se confronter à une hostilité critique et publique très forte, se décide en 1978 à tenter une incursion dans un genre plus commercial et s’octroie du même coup le titre de réalisateur du premier film de zombies français, avec LES RAISINS DE LA MORT. Au cœur des Cévennes, les vignerons ont traité leurs vignobles avec un nouveau pesticide qui s’est avéré être un poison terrible, qui, passé dans le vin produit et ingéré par toute la population, a entrainé une nécrose cutanée doublée d’une rage meurtrière chez les habitants du petit village de Roublès. C’est l’horrible découverte que fait Elizabeth, venue retrouver son fiancé, qui ne devra son salut qu’à deux hommes sillonnant les Cévennes pour échapper aux hordes de villageois meurtriers. Outre son héroïne, le scénario écrit par Jean Rollin et Jean-Pierre Bouyxou ménage une place à une mystérieuse femme blonde jouée par Brigitte Lahaie. Cette étrange figure fendant la nuit noire de la blancheur immaculée de sa robe est elle aussi victime de la contamination, mais n’en présente pas les caractéristiques physiques, atteinte seulement d’une folie furieuse qui devait déjà être latente chez elle. Fidèle à ses codes, Rollin magnifie la présence de Brigitte Lahaie jusqu’à en faire le leader potentiel des hordes nécrosées, ébauchant le rôle de reine de la nuit que l’actrice trouvera dans le très beau FASCINATION l’année suivante.

Mais c’est en 1982 que Rollin parviendra à adapter le mort-vivant à son univers unique. LA MORTE VIVANTE raconte comment la jeune Catherine Valmont, sortie de son sommeil éternel, retrouve son amie d’enfance, Hélène. Consciente de la condition macabre de son amie, Hélène fait de son mieux pour lui fournir des victimes, pour la maintenir « en vie ». C’est une histoire d’amour fou que nous raconte Rollin avec cette bouleversante parabole du passage à l’âge adulte où deux jeunes femmes commettent l’irréparable en souvenir d’un pacte conclu dans leur enfance. La dévotion d’Hélène envers Catherine est touchante, autant que la conscience qu’acquiert peu à peu la morte-vivante de son état, déchirée entre la volonté de revenir à la vie et l’horreur de sa condition. Porté presqu’uniquement par les prestations de Françoise Blanchard et Marina Pierro, LA MORTE VIVANTE occupe avec LA ROSE DE FER (l’errance nocturne d’un couple dans un cimetière) le sommet de la filmographie de Rollin, il est son chef-d’œuvre, intimiste et honteusement ignoré.

Living Dead Girl

Personne n’ignore à l’inverse l’existence du LAC DES MORTS-VIVANTS, signé du pseudonyme J.A. Lazer, symbole de la production Eurociné, firme dirigée par l’ancien forain Marius Lesoeur et son fils Daniel. Festival d’aberrations filmiques, le film voit une troupe de soldats nazis, tués et jetés dans un lac durant la Seconde Guerre mondiale, sortir des eaux pour se venger. Il serait beaucoup trop fastidieux de noter toutes les bizarreries de ce film de morts-vivants qui mérite le qualificatif de franchouillard et où des villageois, guidés par un maire interprété par un Howard Vernon complètement dépassé, s’en vont en guerre contre les zombies nazis au cri de « Promizoulin ! ». Détail amusant, Rollin s’est retrouvé en charge du projet presque par hasard, embobiné par un Lesoeur qui venait d’apprendre la désertion de son premier choix pour la réalisation : Jess Franco.

Jess Franco n’a jamais porté les zombies dans son cœur, « tu les pousses, ils tombent » disait-il, niant leur potentiel horrifique. Le réalisateur ibérique s’est pourtant essayé à l’exercice du film de mort-vivant, par deux fois, pour deux films très différents. Le premier relève du film de commande pur et dur. C’est Marius Lesoeur qui convainc Franco de réaliser un film de zombies exotiques après qu’il a abandonné leur précédent projet de zombies nazis, LE LAC DES MORTS-VIVANTS. Ce dernier projet est tombé entre les mains de Jean Rollin qui a tenté de sauver les meubles pour arriver au résultat que l’on sait. Mais ce n’est pas la première fois que Rollin se retrouve à passer derrière Franco pour Eurociné puisqu’il a déjà tourné des scènes additionnelles pour UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS, un film de fantôme surréaliste de Franco tourné en 1971 sous le titre « LA NUIT DES ETOILES FILANTES » mais qui fut exploité en France en 1973 sous le titre CHRISTINA PRINCESSE DE L’EROTISME, enjolivé d’inserts érotiques. En 1981, Marius Lesoeur décide de ré-exploiter le film sous un nouveau titre, UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS (qui reste celui sous lequel on connait aujourd’hui le film, même débarrassé de ses inserts en tous genres) en demandant à Rollin de tourner une scène qui justifierait un tel titre.

Mais revenons à L’ABIME DES MORTS-VIVANTS puisque c’est le titre du film qui nous intéresse à présent. Que Franco n’aime pas les zombies c’est une chose, cela de l’empêche pas d’être capable de les inclure dans un récit qui n’est pas centré sur leur seule présence. C’est le cas de L’ABIME DES MORTS-VIVANTS, qui tient beaucoup plus du film d’aventure dans une tradition héritée du roman feuilleton. Le film suit le périple de Robert Blabert parti sur les traces de son père, héros de la Seconde Guerre mondiale, assassiné après avoir révélé l’emplacement du trésor du Maréchal Rommel. Une fois sur place (près d’une oasis au milieu du désert d’Afrique du nord) ils tombent sur les gardiens du trésor : une troupe de soldats morts-vivants prêts à dévorer tout intrus. Le propos concernant le trésor supposé du Maréchal Rommel est maigre mais constitue l’enjeu majeur du film qui se résume à une aventure colorée et légèrement balourde où les zombies ne servent qu’un argument fantastique peu, mais bien exploité. Franco n’est en effet pas un manche avec sa caméra, quoi qu’en pensent ses détracteurs, assommés par son style amoureux du zoom et du flou, le réalisateur espagnol est un as de la composition et un maître de l’éclairage naturel. Les scènes durant lesquelles les zombies s’avancent au sommet des dunes, silhouettes noires se découpant sur l’horizon nimbé de la lumière rougeoyante du coucher de soleil, font partie des meilleurs moments d’un film qui contient, comme tout feuilleton d’aventure exotique « pulp » qui se respecte, son lot de damoiselles en détresse.

oasis-of-the-zombies

Des damoiselles qui sont la plupart du temps l’objet du plus grand intérêt pour Franco qui en fera les héroïnes de son second opus zombiesque. La piètre opinion qu’il a des zombies n’empêchera pas Franco d’écrire et de réaliser de son propre chef THE MANSION OF THE LIVING DEAD (LA MANSION DE LOS MUERTOS VIVIENTES) qui lorgne plus du côté des templiers maudits d’Amando De Ossorio que de celui des morts-vivants de Romero.  Quatre jeunes femmes passent leurs vacances sur l’île Grande Canarie, dans un hôtel qui s’avère être désert et uniquement habité, à part elles, par l’inquiétant gérant. L’hôtel se trouve avoir été construit tout près d’un monastère abandonné dont la cloche solitaire sonne au gré du vent. Si la plus grande partie du film consiste en une série de scènes érotiques lesbiennes plus ou moins inspirées, l’atmosphère fascinante des lieux maintient l’intérêt jusqu’à l’arrivée de moines morts-vivants qui apaisent les tourments de leurs âmes damnées en violant et en torturant, en souvenir du bon vieux temps de l’Inquisition. Franco réunit ses deux chevaux de bataille, à savoir l’érotisme lesbien et une charge contre l’église catholique espagnole, adoucie malgré tout par un final poétique où la rédemption est apportée aux religieux par une Lina Romay en état de grâce.

Les femmes sont donc à l’honneur chez les deux réalisateurs, qui ne nourrissaient à l’égard l’un de l’autre qu’une indifférence forcenée. Il n’en demeure pas moins que leurs préoccupations se rejoignent, et si leurs styles sont totalement différents, le fantastique chez eux est toujours le vecteur d’une adoration de la femme et de son corps, vivant… ou mort !

Gabriel Carton

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