Zombie Week # 4 : Dead of Night
Zombie Week # 4 : Dead of Night

Dead of Night (Bob Clark – 1974) est peut-être le film de zombie le plus éloigné de l’idée que l’on s’en fait (ici pas de horde, pas d’attaque aveugle, de membres dévorés, etc), tout en étant à la fois le plus proche de l’essence du concept même : un corps sans vie qui erre et ne trouve sa place ni parmi les morts, ni parmi les vivants. Ce corps, c’est celui d’Andy Brooks, un jeune soldat qui revient chez lui, en pleine nuit, alors que sa famille vient d’être informée de sa mort. Tout à leur joie, ses parents et sa soeur ne cherchent pas à comprendre le pourquoi du comment : Andy est de retour, c’est tout ce qui compte. Mais le jeune homme a changé. Ils ne le reconnaissent plus, mais s’expliquent son comportement par les épreuves terribles qu’il vient de traverser. En s’emparant de la figure horrifique du zombie pour décrire le retour au foyer d’un jeune homme brisé, Bob Clark livre une métaphore terrassante du traumatisme de la guerre, de ses conséquences sur la cellule familiale, et, au-delà, de la difficulté du deuil.

Pour autant, le personnage d’Andy ne vient pas grossir les rangs de ces zombies décomposés et dépourvus de pensée et de volonté propre. Le traitement de son apparence physique, en premier lieu, diffère de celui de l’image iconique du zombie, qui, sitôt transformé en mort-vivant, présente une putréfaction plus ou moins avancée. Andy, lui, bien qu’un peu pâle, est revenu à l’identique. Rien ne laisse donc présager son état, ce qui le rend d’autant plus dangereux qu’il ne semble pas menaçant, mais simplement déconnecté de la réalité et profondément affecté. Son enveloppe physique subit pourtant une dégradation progressive, qui sera elle aussi progressivement dévoilée. Vers le milieu du film, alors que son visage présente des signes de vieillissement, le sang d’un cadavre lui permettra de retrouver une apparence relativement normale (Andy se distingue également en cela de ses homologues zombies, puisqu’il ne se jette pas à leur gorge mais prélève leur sang avec une seringue…). Il faudra attendre les dernières séquences pour assister à une déchéance physique beaucoup plus prononcée (on notera d’ailleurs que le maquillage est signé par un jeune débutant nommé Tom Savini…), à mesure que son déchainement meurtrier le fera lui aussi passer d’un état placide à une véritable rage.

Dans son comportement, ensuite, Andy est un zombie qui parle, pense, raisonne. Mais c’est un être dénué de tout affect qui est revenu. Il ne ressent plus rien, se déplace lentement, droit comme un I, quand il ne se balance pas pendant des heures sur un rocking-chair, et parle de manière détachée, d’une voix monocorde, trainante. Rien ne lui fait plaisir, rien ne l’émeut (si l’on excepte cette scène dans laquelle, agacé par un chien glapissant et un groupe d’enfants curieux, il s’en prendra violemment à eux). Tout juste son visage est-il parcouru par de rares sourires, plus inquiétants que rassurants. Même lorsqu’il va observer sa petite amie, qui ignore encore son retour, aucune expression ne se dessine. Seul son geste final pourra être interprété comme la volonté d’un être ni mort, ni vivant, d’accéder enfin à la délivrance.

Autant d’éléments qui font que Dead of Night est plus un film sur le traumatisme de la guerre  qu’un film de zombie à proprement parler. Car même si les dernières séquences,  particulièrement efficaces, s’inscrivent pleinement dans le film d’horreur, et qu’une intrigue policière parcourt le film (Andy a tué le routier qui l’avait pris en stop, et les soupçons se dirigent progressivement vers lui), Dead of Night se présente avant tout comme une dénonciation de la guerre, au travers de la mise en scène de ses répercussions sur le psychisme de son personnage, complètement détruit et inapte à un retour à la vie normale. D’ailleurs, dans ce film sur l’horreur de la guerre sans scènes de guerre (si ce n’est une scène d’ouverture très abstraite), Bob Clark ne nomme pas non plus la guerre du Vietnam, qui est pourtant de manière évidente celle dont revient Andy (le film a été tourné en 1972, en plein conflit, et sera distribué en 1974, soit après le retour aux États-Unis du dernier marine engagé), donnant ainsi à son film une portée encore plus forte et universelle.

Car, au-delà d’un film sur l’horreur de la guerre – et c’est là que la métaphore du zombie prend toute sa force – Dead of Night est surtout, en premier lieu, un poignant drame intimiste,  une réflexion saisissante sur les retours impossibles auxquels on veut croire, sur le déni de la perte, du changement irréversible. La première moitié du film est d’ailleurs la plus belle. La douleur de cette famille face à la perte de l’un de ses membres. Cette mère qui prie et appelle son fils (superbe scène baignée de mysticisme, comme si la mère éplorée parvenait à franchir la frontière entre la vie et la mort afin de ramener son fils de l’au-delà, une impression qui ne nous interdit d’ailleurs pas de penser au mythe de Frankenstein, ou cette métaphore du retour à la vie, mais à quel prix ?), puis ce fils qui est là, debout, en pleine nuit, en chair et en os. La joie des retrouvailles (du côté des parents et de la sœur, tout du moins), puis le comportement étrange d’Andy, auquel la mère, incarnation même du déni, fait face avec patience et compréhension, tandis que le père sombre dans la colère et la peur face à ce fils devenu ingrat, reclus, violent.

C’est ainsi à l’éclatement inexorable de la cellule familiale que nous assistons. À l’opposé des films de zombies faisant planer la menace sur la société tout entière, c’est le microcosme familial qui est ici bouleversé, confronté à la mort, symbolique avant d’être réelle, d’un être cher. Dans un même mouvement, nous verrons ensuite ce père rattrapé, après s’être accroché à ses valeurs morales, par son amour pour son fils, et cette mère placée de façon totalement déchirante face à l’horrible réalité.  Donc non, Dead of Night n’est pas un film de zombies tel qu’on l’entend communément, mais il n’en met pas moins en scène l’un des zombies les plus marquants, les plus troublants qui soit. Rarement le destin d’un mort-vivant aura été à ce point bouleversant.

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 0 Comments , ,

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