What the Tusk ?!
What the Tusk ?!

     – Pourquoi ? Pourquoi vous faites ça ? chouine Wallace Bryton, séquestré et mutilé par un vieil homme qui semblait pourtant tout à fait respectable…

     – Pour résoudre une énigme plus ancienne que le Sphinx. Pour répondre à la question qui nous obsède depuis l’origine de l’humanité. En fin de compte, l’homme est-il, … un morse dans l’âme ?

Voilà parfaitement résumé en un dialogue, au milieu de l’excellente scène du repas, le délire du film. Le gros, gros délire du film. C’est tellement grotesque que l’on en rirait presque aux éclats. Et ce n’est pas le faciès d’Howard Howe, singeant les gémissements de détresse de Wallace, rendus ridiculement pathétiques, qui pourrait nous en dissuader. Sauf que ce qui arrive à Wallace à ce moment-là, et plus encore ce qui l’attend par la suite, est absolument horrible. Ho-rrible.

Mais plantons d’abord le décor. Wallace Bryton est un podcasteur dont l’émission, le Not-See Party (il faut l’épeler, sinon cela pourrait prêter à confusion, mais cela l’amuse beaucoup, au fond), mêle sensationnalisme et vulgarité. « Direct et explicite », décrira-t-il lui-même le ton de son émission. Et ce qui fait particulièrement marrer Wallace et Teddy, son co-animateur, lorsque le film débute, c’est cette vidéo du Kill Bill Kid. Comprenez un jeune homme qui s’est coupé la jambe en faisant une démonstration de sabre. Non content d’en faire la risée de son émission, Wallace décide d’aller l’interviewer. Direction le Canada ! Mais à son arrivée, le pauvre garçon s’est suicidé. « Il ne pouvait pas attendre deux jours, ce petit con d’égoïste à la jambe de bois » lance un Wallace dégoûté de voir son sujet tomber à l’eau.

Tusk

Vous l’aurez compris : Wallace est un gros con. Si le trait est forcé, il est justement intéressant de constater comment, au fil de l’intrigue, nous allons être amenés à ressentir une certaine forme de pitié, ou d’empathie, pour ce personnage pour le moins antipathique, à mesure que l’étau d’Howard Howe se referme sur lui. Howard Howe, c’est ce vieil homme que Wallace part finalement interviewer histoire de ne pas avoir payé son billet d’avion pour rien. Autant vous dire qu’il aurait mieux fait de rentrer…

Le plus surprenant, dans Tusk, c’est la manière dont Kevin Smith parvient à nous placer le cul entre deux chaises. Constamment nous nous demandons si nous devons rire ou pleurer. En réalité, les deux émotions nous étreignent, peut-être pas conjointement, mais de manière tellement proche que cela en devient particulièrement troublant, voire tout à fait inédit. Car de l’humour, de la déconne, il y en a. Mais des atrocités, il y en a aussi, et pas des moindres. Et nous ne parlons pas là d’une comédie horrifique qui, au bout du compte, atténuerait l’horreur par l’humour, en passant sur la surface un vernis de distanciation qui rendrait l’ensemble moins effrayant. Non. Tusk est réellement un film d’horreur (à la The Human Centipede, s’il fallait vous donner une idée du malaise), malsain, perturbant. Certes, les passages concernés (on pourrait même dire que cela tient principalement en un plan) sont brefs. Mais la vision en est tellement atroce, éprouvante, qu’elle imprime, au bout du compte, le film entier.

Tusk

La montée dans l’horreur est d’ailleurs très progressive jusqu’à ce climax. Howard Howe est très affable. La discussion s’engage devant un feu de cheminée, sur quelques notes de musique classique. Au pire, son discours sur les bassesses de l’être humain, opposées au caractère noble du morse, le font passer pour un original. Car voilà, le vieil homme voue une admiration totale à cette espèce depuis que, échoué sur un rivage après le naufrage de son bateau, un morse (affectueusement surnommé Monsieur Tusk) l’a réchauffé et lui a tenu compagnie, lui sauvant la vie (c’est d’ailleurs cette anecdote réelle, relatée par un homme ayant passé une petite annonce pour trouver un colocataire qui devait, deux heures par jour, porter un costume de morse et se comporter comme tel, qui fit l’objet d’un débat dans le podcast créé par Kevin Smith et Scott Mosier, puis inspira le scénario de Tusk). Mais on devine rapidement que le thé servi à Wallace ne contient pas que de la théine. Le malheureux se réveille groggy, immobilisé, et mutilé. Le masque respectable d’Howard Howe tombe alors, et le voilà lancé dans son délire, mais avec le plus grand sérieux du monde. Un décalage aussi drôle qu’inquiétant.

Kevin Smith usera ensuite de la suggestion, filmant au plus près, tandis que le vieil homme continue à palabrer, des planches anatomiques laissant entrevoir son dessein monstrueux, des instruments chirurgicaux ensanglantés, pour finir sur un plan large nous dévoilant ce que nous commencions à craindre. En termes de tension, c’est particulièrement efficace, et le long monologue d’Howard Howe est parfaitement cohérent avec ses idées fixes sur la vile nature des hommes, opposée à la grandeur du morse.

Mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est aussi une comédie. Ou disons une farce. Encore plus incroyable, le film, qui fait d’abord étalage d’un humour gras et potache, tire ensuite son potentiel comique de l’horreur même des situations, étirée à un tel niveau d’absurdité que l’on se laisse gagner, à son corps défendant, par la frénésie grotesque des situations.

Tusk

Mais Kevin Smith n’est-il qu’un trublion ? L’intérêt de Tusk ne réside-t-il que dans son argument et son pitch décalé ? Certes non. Le film présente effectivement quelques longueurs, mais, et il ne s’agit pas là de vaine indulgence, c’est en quelque sorte le sujet même du film. Wallace n’est-il pas friand, pour le bien de son audience et de son ego, d’histoires à dormir debout ? Ne fut-il pas attiré, dans les toilettes de ce bar canadien où il finit par échouer, par la promesse des récits extraordinaires vécus en mer qu’un vieil homme se proposait de raconter à qui voudrait bien lui prêter une oreille attentive ? Ce qu’Howard Howe, le vieil homme en question, fera, captivant Wallace pour mieux l’endormir, au propre comme au figuré, et nous avec. La performance de Michael Parks est d’ailleurs à souligner (même si Justin Long est parfait également), tant il est exceptionnel dans son rôle de vieux conteur illuminé, dont le machiavélisme est dissimulé par une placidité rassurante, un langage élaboré et une diction hypnotisante.

Le même ressort d’étirement est utilisé lorsque surgit dans le récit l’ancien inspecteur de la Sûreté du Québec Guy Lapointe (guest star que nous vous laissons le soin de reconnaître, le personnage étant grimé, et son interprète cité au générique sous le nom de… Guy Lapointe), qui traque depuis des années le serial killer que s’avère être Howard Howe. Son intervention est peut-être plus fastidieuse, mais elle trouve pleinement sa place si on la relie au quinzième degré du film. Comme cette scène face caméra, tout droit sortie d’un drame romantique, qui voit la petite amie de Wallace pleurer en se demandant ce qu’elle fait avec un con pareil.

Et si vous ne savez toujours pas sur quelle chaise poser vos fesses à la fin du film, là encore aussi malsaine que grotesque, il vous suffit de regarder le générique jusqu’à la fin. On y entend Kevin Smith et Scott Mosier dans leur podcast, philosopher sur le sens profond du film, tout en commentant certaines scènes en se marrant comme des baleines. Tusk, fer de lance de la farce horrifique ?

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 0 Comments

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