WEIRD SCIENCE : SHE’S ALIVE !
WEIRD SCIENCE : SHE’S ALIVE !

Ce brave bien qu’un peu allumé Frankenstein (tout du moins celui de la Universal ou de la Hammer) se retourne-t-il dans sa tombe à la vue des déclinaisons plus ou moins parodiques que le mythe inspira ? Il ne devrait pas s’en offusquer, tant, dans la plupart des cas, le basculement du classicisme à une autre forme d’expression se révèle motivée par l’hommage, bien plus que par une quelconque volonté de dégradation du mythe.

 

Alors que deux semaines plus tard (en août 1985), sortait aux États-Unis La Promise de Frank Roddam, qui offrait, sous les atours du drame romantique, un remake de La Fiancée de Frankenstein, John Hughes, dont le Breakfast Club vient tout juste de sortir, drape le mythe dans l’étoffe de la comédie adolescente. Gary et Wyatt, 15 ans presque 16, ne sont pas très populaires et vivent volontiers dans le fantasme. Moqués par leurs camarades, ils désespèrent de se faire des amis et d’attirer les filles. Dans la chambre de Wyatt, alors que le Frankenstein de James Whale est diffusé à la télévision, Gary a l’idée un peu saugrenue de concevoir, grâce à l’ordinateur de Wyatt, la fille de leurs rêves. Mais la fiancée numérique va se révéler de chair, d’os, et d’idées afin d’aider les deux jeunes apprentis sorciers à gagner la confiance en eux leur faisant défaut.

 

Si le film de Hughes semble très éloigné, à première vue, de son modèle, il sacrifie en réalité volontiers à certains « passages obligés », qu’il réactualise et dans lesquels il insuffle une bonne dose d’humour et un ton décalé. Il en va ainsi de la scène de la conception de la créature. Installés devant un ordinateur délivrant des graphismes de type « Tron » faisant bien rire aujourd’hui, les deux comparses modélisent leur femme idéale (seule la taille des seins bénéficie de commentaires), d’abord résolus à se contenter de la 2D, puis glanent de la puissance électrique affolant la centrale, scannent des illustrations de pièces détachées anatomiques féminines, sans oublier d’y glisser le cerveau d’Einstein (!), puis se livrent finalement au rituel d’invocation destiné à insuffler la vie à cette création. Le jeu de société « Life », sur lequel sont posées deux petites bougies et une poupée Barbie, fera office de table d’opération, tandis que nos savants fous arborent de pas très seyants soutien-gorge en guise de calots de chirurgien. Un vent de fraîcheur, secondé par un montage rythmé nous entraînant comme dans un tourbillon, souffle donc sur cette scène d’anthologie revisitée à la sauce eighties teintée d’humour juvénile.

 

Mais ce n’est pas fini : la fête ne serait pas réussie, bien sûr, sans la foudre ! Panique à bord, une tempête semble ravager la chambre, tandis que des flashs colorés inondent la scène. Le calme revient, une porte explose dans un nuage de fumée blanche, et la caméra détaille des pieds à la tête la sublime créature venant de se matérialiser, au son (et à l’image plein cadre) du « She’s alive, alive » originel de ce cher baron. Voilà, les gars, vous l’avez, votre « créature de rêve » (le titre en VF). Et maintenant ?

 

La suite prend nettement des allures de conte initiatique plutôt que de détournement de mineur, même si la jeune femme, baptisée Lisa (pimpante, mutine, délicieuse Kelly LeBrock), donnera volontiers un petit cours de baiser à Wyatt. Sa mission sera celle d’un guide, amenant les personnages d’un point A à un point B, par le biais d’une sorte de précipité d’événements et de manière, a posteriori, peu crédible : en deux jours, les deux comparses vont cesser d’être la risée de leurs camarades (dont un Robert Downey Jr juvénile) et les boucs émissaires du frère de Wyatt (Bill Paxton en idiot plus beauf tu meurs), devenir populaires, et trouver une petite amie. Au diable les raccourcis : le récit s’encombre peu de vraisemblance, et Lisa remplit le rôle d’un ouragan, tout en se plaçant avec malice dans la peau de leur faire-valoir. Quand on lui demande pourquoi elle traine avec « des minus pareils », elle répond que c’est purement sexuel. Et les deux adolescents de rentrer dans ce jeu, du moins devant leurs camarades, car en apparté, ils gardèrent leur jean quand Lisa prit une douche avec eux juste après son arrivée – détail cocasse révélé à la toute fin de la scène par une caméra volontiers facétieuse, gentiment moqueuse. Et si cette vantardise fait sourire plutôt que d’irriter, si le film échappe au graveleux en dépit de toutes ses allusions en-dessous de la ceinture, c’est justement parce qu’il témoigne d’une vraie tendresse envers ses personnages, très bien campés par Anthony Michael Hall (déjà à l’affiche de Breakfast Club) et Ilan Mitchell-Smith.

 

Au-delà de son humour (pas hilarant mais rafraîchissant), et de son indéniable côté « teen movie », Weird Science est à n’en pas douter une comédie douce-amère (préférée, d’ailleurs – et jetez-moi des patates si vous le souhaitez – au soporifique Breakfast Club), en ce qu’elle évoque en filigrane le mal-être adolescent ou l’incommunicabilité familiale (excellente scène dans laquelle une Lisa dévergondée tente de convaincre – non, oblige – les parents de Gary à le laisser se rendre à la fête organisée chez Wyatt, et suite à laquelle, par un tour de passe-passe de la jeune femme, dotée de pouvoirs un peu flous mais faisant à plusieurs reprises office de deux ex machina, le père aura oublié jusqu’à l’existence de son fils – étrangeté reprise telle un running gag de plus en plus amer).

 

Le final se joue d’ailleurs lors d’un froid petit matin un peu gris, et c’est le cœur un peu serré que l’on assistera aux adieux entre les deux ados et leur coach de vie (il faut la voir prononcer « That’s my boys » avec fierté lorsqu’enfin ils parviennent à surmonter leurs peurs), celle qui leur aura ouvert la voie pour qu’ils prennent conscience de leur autonomie, de leur valeur, de leur courage. La scène de la fête, clou du spectacle, voyant débouler des motards échappés de Mad Max 2, dont l’un n’est autre que Michael Berryman, tout droit sorti de La Colline a des Yeux – quel art du mash-up, Lisa – est d’ailleurs un peu fastidieuse, et l’acte de bravoure de Wyatt et Gary manque de panache. C’est ce que l’on pourrait reprocher au scénario : un manque de risques, de gentils rebondissements, Lisa ayant une solution à tout, même à la fusée sortie du sol de la chambre de Wyatt ! Plus de mordant ou de suspense n’aurait pas nui, bien au contraire. Mais le film sait compenser cette relative mollesse par bien d’autres qualités, et l’on se surprend finalement à le ranger soigneusement aux côtés des variations déjantées du mythe de Frankenstein alors qu’en dépit de son prologue il s’en éloigne copieusement. C’est sans doute que l’on y retrouve son essence : donner la vie, donner chair à un personnage issu des puissances de l’esprit, pour le pire, ou comme ici pour le meilleur.

 

Audrey Jeamart

 

Posted by Nola Carveth 4 Comments ,

4 comments

  • Joli texte Audrey ! Tout est dit et bien dit, en toute simplicité et clarté. Les facilités énoncées aussi.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Gilles ! Et en effet, qui aime bien châtie bien, et ses défauts ne l’empêchent pas d’être très sympathique, loin de là.

  • Roggy dit :

    Merci de me rappeler ma jeunesse avec ce film que je n’ai jamais revu. Pourtant, j’en garde un très bon souvenir d’adolescent, surtout pour sa sculpturale créature ! Je t’avoue, en revanche, avoir oublié que Robert Downey Jr jouait dans le film… Et, dommage que Kelly Le Brock n’ait pas vraiment eu une carrière à la hauteur du succès de son deuxième film.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Retente, Roggy : la magie pourrait opérer à nouveau. Kelly LeBrock est fantastique, en plus d’être charmante, et même si je ne l’ai pas formulé, je pensais comme toi au sujet de sa carrière. Et oui, c’est bien Robert, qui n’a pas tant changé, lui !

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