VERS L’AUTRE RIVE : VOYAGE À DEUX
VERS L’AUTRE RIVE : VOYAGE À DEUX

Dans Real, Kiyoshi Kurosawa plongeait dans le quotidien d’un couple, comme ici, mais qu’il entourait d’une complexité narrative et d’une intrigue fantastique à tiroirs, abandonnées dans Vers l’autre Rive au profit d’une fluidité, d’une simplicité qui a suffisamment confiance en elle-même pour s’exposer sans fard. La quiétude du récit, la douceur des mouvements de caméra, des gestes et des regards ont ce pouvoir de nous prendre sous leur aile et de nous emmener, explorateurs sans crainte, vers cet ailleurs où les morts reviennent. Les deux films brillent du même éclat, mais l’odyssée intime qu’il nous offre aujourd’hui irradie du fait même de son absence d’effets.

 

Mizuki prépare des pâtisseries, seule chez elle. Et comme s’il n’y avait rien de plus naturel, Yusuke, son mari disparu depuis trois ans, apparaît dans un coin de la pièce. Discrètement silencieusement, il a (re)surgi dans le plan et dans le quotidien de Mizuki. La conversation s’engage tout aussi naturellement. Yusuke a perdu pied et a fini mangé par les crabes. Mizuki l’a cherché partout. Désormais retrouvé, il pourrait disparaître à nouveau, aussi vite qu’il est venu. Est-il seulement réel ? Le lendemain matin, Mizuki se jette sur lui, alors assis par terre, afin d’éprouver son corps, vérifier qu’il n’est pas une image, un mirage, mais qu’il a bien une enveloppe physique incarnée dans ce monde. « Mais cela n’a pas d’importance » avait-elle dit juste avant de s’élancer. Que va-t-elle l’ennuyer avec ses chaussures, alors que tout ce qui compte, c’est qu’il soit là ?

Cette idée de pardon, ou d’importance accordée au présent avant qu’il ne soit trop tard, irrigue le film, au travers des personnages auxquels Yusuke présente Mizuki, qu’il a emmenée avec lui dans une sorte de tournée de remerciements envers les personnes qui l’ont aidé, accueilli, lui ont donné du travail, à manger durant ces trois ans. Yusuke dit avoir parcouru un long chemin pour retrouver sa femme, prêtant à l’au-delà une sorte d’éloignement géographique qui l’inscrit dans une dimension plus physique que spirituelle, une distance, mesurable, éprouvable.

 

Ces personnages – un père qui s’est disputé avec son fils et ne l’a plus jamais revu, une femme qui regrette encore amèrement, trente ans après, d’avoir rudoyé sa petite sœur s’exerçant au piano, un vieil homme qui n’a pas pris assez soin de sa femme – auraient tous envie, si cette chance leur était accordée, de se racheter. Mais c’est après l’impossible retour qu’ils ont réalisé leurs torts, leur douleur nichée au sein de l’absence de réciprocité, de l’absence, tout court. La petite pianiste retrouvera sa grande sœur, le temps du pardon se conjuguant à cette mélodie intitulée Harmonie des Anges qui, jouée par Mizuki, était insupportable à la pénitente, car cristallisant sa faute.

Mizuki, elle, ne semble rien avoir à se reprocher envers Yusuke. Le grief serait plutôt de son côté, dans une infidélité qu’elle aura découvert après la disparition de son aimé. Cependant, et même si elle rend ensuite visite à cette femme en lui disant qu’elle lui avait donné de la force, parce qu’elle voulait le retrouver avant elle, c’est bien dans ce mystère entourant la disparition de Yusuke que résidait sa peine, que l’on devine immense – même s’il lui fait remarquer, comme s’il avait pu l’observer durant tout ce temps, qu’elle est « solide » –, dans cette absence de réponse, de raison, de corps. On ne sait trop combien de temps dure le voyage de Mizuki et Yusuke à travers les terres japonaises, paysages intérieurs riches de rencontres et d’enseignements. Mais les trois années qu’ils ont passées séparés se dessinent au fil de leur périple, et Mizuki découvre des facettes de son mari qu’elle ignorait. Ce qui la pousse, dans un mouvement similaire illustré dans une très jolie scène de chambre, à lui raconter des éléments de son passé, avec une attitude juvénile qui illumine son visage d’ordinaire si inquiet.

 

Tandis que Yusuke reste égal à lui-même tout au long du film, incarnant l’homme tranquille, placide, détaché et parfois gentiment moqueur, Mizuki, elle, s’ouvre comme une fleur. Ses cheveux raides et ses chemisiers boutonnés jusqu’en haut, qui lui donnent un air un peu austère, ne la quitteront pas, mais son visage, lui, ira de la gravité à la lumière, de l’intériorisation à l’expressivité.

Ce visage, Kiyoshi Kurosawa le filme avec une infinie bienveillance. Durant tout le film, il ne donne aucune leçon, il observe. Et semble nous dire que la réalité est plus impalpable que jamais. Peut-être que le seul plan réel de tout le film est celui de Mizuki se réveillant seule dans son lit. Ce voyage n’existe peut-être que dans son imagination. Un voyage à l’issue inéluctable, mais durant lequel elle aura non seulement découvert ce qui était arrivé à son mari, mais l’aura aussi entendu lui dire qu’il l’aimait. Les questions sans réponses désormais résolues, Yuzuke peut s’en aller, Mizuki pourra vivre avec la certitude d’avoir été aimée, ou de l’être, encore, tant la frontière entre le passé et le présent, se révèle aussi fine que celle qui sépare les vivants des morts. Le passage entre les deux mondes se situerait même, raconte un petit garçon à Mizuki, derrière une cascade, au sortir d’une grotte immergée.

 

Rien n’est une fin, tout est un commencement, explique Yusuke aux villageois venus l’écouter à nouveau dans la salle communale. Et de même que l’univers, loin d’être prêt de mourir, est en expansion, dit-il, tout dans le film est mouvement. Un visage qui s’illumine, des doigts sur un piano, les fleurs d’une tapisserie qui littéralement se fanent, et des personnages en marche, physiquement et métaphoriquement, qui avancent dans leur vie et en direction de l’être qu’ils pensaient avoir perdu. Vers l’autre Rive pourrait s’intituler Vers la Rive de l’autre. Avec une infinie délicatesse, Kurosawa décrit le chemin de deux personnages l’un vers l’autre, emplissant d’émotion une simple main posée sur un visage endormi, entourant d’une indicible douceur l’intimité retrouvée.

 

Comme il est venu, Yusuke repartira, s’évanouissant du plan, comme d’autres personnages avant lui, laissant les vivants les bras en arrondi n’ayant plus personne à serrer, les mains tendues vers ce qui n’est plus (on songe un instant au mouvement inverse dans Locataires de Kim Ki-Duk). Mais il semble nous dire que l’absence ne signifie plus rien, comme vidée de son sens, car la présence n’a plus besoin de s’incarner, sur l’écran ou ailleurs.

 

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 8 Comments

8 comments

  • Rigs Mordo dit :

    Sans aller jusqu’à dire que je suis ZE fan du Kyoshi (j’ai pas vu tous ses films), j’aime beaucoup ce qu’il fait donc je me laisserai sans doute tenter, surtout que cette jolie chro donne envie. A garder pour les jours où on veut être un peu zen, ça m’arrive pas souvent mais ça m’arrive! D’ailleurs, dans ces cas-là, il m’est arrivé de me faire Charisma… Je garde l’idée sous le coude, donc!

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Je ne sais pas si on est zen après, mais en tout cas on fait un beau voyage. Real est un peu dans la même veine, en plus sinueux, et plus complexe dans son univers fantastique. Je te le conseille aussi si tu ne l’as pas vu !

      • Rigs Mordo dit :

        Pas vu Real! Mais je dois dire que je n’avais plus entendu causer de Kurosawa depuis un petit moment. Celui-ci fait plus parler de lui que les autres, va savoir pourquoi!

        • Scopophilia Scopophilia dit :

          Peut-être pour le Prix de la Mise en Scène à Un Certain Regard… En tout cas, d’avantage d’écho depuis Shokuzai, qui m’a moins plu, mais nous avons là une nouvelle facette de son oeuvre, à suivre de près !

  • Roggy dit :

    Très belle chronique toute en douceur pour ce flim que j’ai aussi particulièrement apprécié. Kurosawa prouve avec « Vers L’autre rive » qu’il est un des meilleurs réalisateurs de son époque. Je n’ai pas encore vu « Real » mais un rattrapage s’impose si le film est dans la même veine.

  • Très très beau texte qui fait parfaitement ressortir les sublimes émotions de ce kurosawa particulièrement délicat. Plus que chez del toro, les fantômes existent, ils vivent au Japon et kuroawa les a vus.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci beaucoup, Princéranoir ! Il est vrai que « délicat » est vraiment le terme approprié. Je n’ai pas été sensible du tout aux fantômes de Del Toro. On en restera donc à ceux-ci, en effet, si émouvants et « vrais », sans artifices.

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