TOTALLY TASTELESS: THE LIFE OF JOHN NATHAN-TURNER
TOTALLY TASTELESS: THE LIFE OF JOHN NATHAN-TURNER

Le nom de John Nathan-Turner est familier d’un grand nombre de fans de DOCTOR WHO et pour cause, il reste attaché à une décennie entière d’aventure à travers l’espace et le temps. De la même manière que les noms de Russell T. Davies et Steven Moffat suffisent à distinguer les deux grandes périodes de la série depuis son retour en 2005, celui de John Nathan-Turner évoque immédiatement la dernières période « classique » de la série.

John Nathan-Turner fut pendant près de dix ans le producteur de la série de science-fiction la plus populaire de Grande Bretagne mais reste dans les mémoires pour avoir dépassé ce statut et avoir joué un rôle beaucoup plus proche de celui de « showrunner », soit celui de directeur créatif tel qu’il est envisagé aujourd’hui. La différence principale réside dans le fait que si les noms de Davies et Moffat sont synonymes du retour triomphal du seigneur du temps sur les écrans, les seules initiales J. N-T portent quasi-exclusivement la faute de la disparition de DOCTOR WHO du petit écran en 1989.

Mais l’édification de JNT en bouc émissaire de la faillite whovienne (par la communauté des fans de l’époque ou par les dirigeants de la BBC eux-mêmes) ne devrait pas évincer l’homme lui-même, ses aspirations personnelles, ses ambitions qualitatives et les nombreux obstacles qu’il a dû franchir pour maintenir à flot une série méprisée par la majorité et dont les budgets se réduisaient à peau de chagrin. C’est ici que Richard Marson entre en scène, s’acquittant de la noble tâche de rendre à John Nathan-Turner son humanité, de percer le mystère JNT en publiant une biographie objective et détaillée, nourrie de nombreux témoignages et offrant une vue interne du fonctionnement d’un média tel que la BBC dans les années 80.

S’il s’agit sans doute possible d’une biographie dans les règles il est pourtant aisé de voir où se situe le réel intérêt de Marson : les années DW. Les jeunes années de JNT sont ainsi contées de la plus plate des manières et n’en subsiste réellement que la vision du cancre brillant, de l’oxymore vivant désespéré de plaire et dont le caractère même le mènera à sa perte. Personne à l’issue de la lecture ne se souviendra de quel enfant, de quel adolescent ou de quel jeune homme John Nathan-Turner a été. C’est bien du producteur dont il est question et le titre, du fou de pantomime et de soap opera et TOTALLY TASTELESS fait aussi bien référence à ses chemises bariolées qu’à ses décisions sur le plan créatif.

Tout au long des 400 pages aligne les témoignages des principaux collaborateurs, amis et détracteurs de JNT et c’est dans ce portrait collectif que tout l’intérêt de l’ouvrage réside. Le producteur n’est pas le seul à en prendre pour son grade. Si son attitude envers les présidents des différentes associations de fans est parfois méprisable, voire condamnable, ces derniers ont souvent ciblé JNT comme réceptacle privilégié de leur fiel, et la plupart de leurs interventions révèle une amertume larvée, jamais exorcisée.

TOTALLY TASTELESS donne surtout un aperçu détaillé et mesuré  des atouts de John Nathan-Turner ainsi que de ses faiblesses. Son approche visionnaire d’une série quasi-trentenaire, au format immuable et aux systématismes devenus des objets de raillerie, des cas d’école d’obsolescence télévisuelle, ne manque pas d’être louée. On pourra s’étonner du fait que le « début de la fin » (dès l’arrivée de Colin Baker en tête d’affiche en 84) ait aussi été une période d’intensité créatrice sans précédent, et que pour le meilleur et pour le pire, les choix artistiques aient été murement réfléchis. Aussi audacieuses aient été les idées de JNT pour relancer l’intérêt de la série, la plupart d’entre elles n’ont trouvé aucune traduction satisfaisante à l’image, résultat de processus d’écriture frisant le n’importe quoi.

D’aucun se sent obligé d’ajouter que le producteur était plus enclin à boire et à trouver quelqu’un pour occuper son lit (en la charmante compagnie de son partenaire, Gary), histoire de rappeler que la vie du bonhomme était aussi, sinon plus chaotique que son « run » télévisuel et que son hédonisme forcené prenait constamment le pas sur un professionnalisme déjà discutable. Le livre cependant met un point d’honneur à souligner l’exploit qu’a constitué le maintien de la série sur une aussi longue période, avec en plus des pics qualitatifs indéniables (les saisons 22 et 26), qui compte tenu des antagonismes en coulisse ont eu bien des peines à atteindre les écrans. Ces « pics » n’ont pourtant pas joué en faveur de la série, la plupart se caractérisant par une violence et un ton beaucoup plus sombre qu’à l’ordinaire.

L’ironie voulut que Jon Nathan-Turner dont l’ambition était de traiter DOCTOR WHO sérieusement, de l’approcher comme un spectacle adulte dont on ne pourrait plus nier la légitimité dans le paysage culturelle fut stoppée par ceux qui critiquaient cette absence de légitimité. Jonathan Powell incarne ainsi toute l’absurdité et l’attitude méprisante des directions de départements à la BBC, avouant lui-même, à posteriori, n’avoir jamais compris l’intérêt de DOCTOR WHO et n’avoir rien fait qui aurait pu aller dans le sens d’une amélioration, trop anxieux de révéler son ignorance, trop lâche pour admettre que la faute n’incombait pas tant au producteur et à ses décisions qu’aux conditions impossibles que l’on mettait à leur mise en œuvre. La première de ces conditions reste bien entendu un budget réduit à celui d’une sitcom : Quand la direction pointe la pauvreté du programme, le producteur demande un budget plus important, on lui répond qu’il ne sera accordé que si le programme s’améliore… le serpent se mord la queue.

Et ce ne sont pas seulement les contraintes budgétaires qui entrent en jeu, mais toute une organisation tacite du département de la fiction TV de la BBC visant à se débarrasser de DOCTOR WHO en laissant son producteur en roue libre : pas besoin de supprimer la série, il finirait bien par la tuer tout seul. Dès lors, personne au-dessus de John Nathan-Turner n’avait intérêt à ce que le programme ne redécolle. Passé l’amertume qui émane d’une grande partie de l’ouvrage, il faut reconnaître à Richard Marson d’avoir parfaitement su concrétiser son ambition de restaurer JNT dans son humanité, d’avoir fait de ses initiales autre chose que les raisons d’un échec. Si Nathan-Turner s’est attiré bon nombre d’opinions défavorables, il est aussi devenu l’objet d’affections et d’admirations sincères, et cet ouvrage le démontre parfaitement.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 1 Comments

1 comments

  • Sam-Ryyuzaki dit :

    Superbe article, comme à votre habitude. J’avais déjà envie de lire l’ouvrage, maintenant je n’ai plus d’excuse pour reporter, et vous n’avez plus de raison de ne pas le prêter.
    Excellente journée à vous!

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