THIS HOUSE IS HAUNTED : ESPRIT FRONDEUR
THIS HOUSE IS HAUNTED : ESPRIT FRONDEUR

Paru en 2013, THIS HOUSE IS HAUNTED est l’œuvre de John Boyne, auteur au talent reconnu depuis le succès du GARÇON AU PYJAMA RAYÉ (un drame « à destination des jeunes lecteurs » traitant de l’Holocauste vu à travers les yeux d’un enfant de 8 ans) et qui s’intéresse cette fois-ci à l’épouvante gothique dans la grande tradition du TOUR D’ÉCROU d’Henry James mais pas seulement.

L’histoire est celle d’Eliza Caine, jeune institutrice, personnage central et narratrice qui, suite au deuil de son père, décide de changer d’air et quitte Londres pour occuper le poste de gouvernante à Gaudlin Hall. Arrivée sur les lieux de ses nouvelles fonctions, Eliza n’est pas accueillie par ses employeurs mais par leurs deux enfants, Isabella et Eustace, qui semblent être les seuls occupants de l’immense bâtisse et gardent le silence quant au départ précipité de leur précédente gouvernante… et des quatre autres avant elle.

 

La réponse au mystère se trouve dans le titre du roman, il n’y a pas à chercher beaucoup plus loin car l’ambition de John Boyne n’est pas de jouer la carte du récit à tiroirs, mais plutôt d’offrir un condensé du genre auquel ce texte appartient. Dès lors il n’est pas tant passionnant de soulever le voile de mystère qui entoure les évènements qui ont eu lieu à Gaudlin Hall avant l’arrivée d’Eliza que d’observer la manière dont Boyne laisse s’exprimer son héroïne. Eliza Caine est une jeune femme de son temps, à l’éducation modeste et à la beauté relative, grande admiratrice de Dickens et comme toute héroïne gothique digne de ce nom, incroyablement frustrée. Comme tous les grands noms de la littérature gothique auxquels l’auteur fait référence plus ou moins explicitement tout au long du roman, il fait de son personnage central une figure en révolte, toujours prête à s’indigner quant à la condition des femmes au XIXème siècle. Un peu de la lucidité de Thackeray, un soupçon de Dickens, de la fièvre de Charlotte Brontë mêlée à la retenue exemplaire de sa sœur Anne, de l’hystérie sous-jacente d’Henry James aux discours pamphlétaire de William Wilkie Collins, jusqu’aux révélations sensationnelles façon M.R. James, tout passe à travers la plume de sa maîtresse d’école dont la fougue est toute prête à faire exploser son corset victorien. Qu’il s’agisse de clouer le bec au pasteur, ou de flirter avec le notaire, Eliza Caine a tout d’un anachronisme ambulant, démontrant un esprit critique acéré autant qu’une liberté de penser et d’agir assez inhabituelle, tartinant parfois les pages de ses fantasmes naïfs tout en inspirant le respect quant à sa force de caractère exceptionnelle pour une fille de 21 ans.

Reste que John Boyne a su merveilleusement cristalliser ses références et a réussi l’exploit, compte tenu de la brièveté du roman (350 pages), de rendre le résultat crédible. Une crédibilité qui, il faut le signaler, supportera mal une lecture au premier degré, tant l’humour de l’auteur, difficile à discerner au départ, passerait pour de la lourdeur et renverrait ce petit roman au rang de médiocre imitation. Au second degré, le résultat est une délectable analyse des tics d’un genre littéraire qui résiste à toute forme de renouvellement, grossir le trait devient alors le seul moyen de mettre le gothique au goût du jour. Autre particularité du mode opératoire de Boyne, celle de ne nous faire douter que rarement, voire jamais, de la présence de l’élément surnaturel. Eliza Caine est d’ailleurs la seule à ne jamais douter de son état mental, alors que son entourage, adepte de l’euphémisme, lui conseille du repos en sous-entendant que l’asile l’attend. Le truc c’est que nous non plus, nous ne questionnerons jamais l’état mental d’Eliza car les éléments qu’elle rassemble au fur et à mesure de son enquête sont bien trop explicites pour nous laisser douter une seconde qu’il ne s’agit que d’un enchaînement de coïncidences qu’un esprit fragile aurait monté en épingle. C’est une des grandes forces de THIS HOUSE IS HAUNTED de faire du lecteur le seul défenseur aux côtés d’Eliza Caine, de la thèse surnaturelle, car c’est le moyen le plus sûr de nous faire expérimenter sa position.

Nous sommes les seuls en effet à faire avec elle l’expérience des manifestations étranges qui ébranlent le manoir de Gaudlin Hall, là où les autres protagonistes, même au fait de toute l’histoire du lieu, ne connaissent pas la réalité du terrain. Il y a quelque chose d’hilarant dans la manière qu’a le notaire d’expliquer rationnellement les départs précipités et les décès prématurés des 5 précédentes occupantes du poste d’Eliza, et ce n’est qu’un des nombreux bijoux du récit qui les aligne à un rythme soutenu en prenant à chaque fois le contre-pied de ses glorieux modèles. Cela n’empêche aucunement THIS HOUSE IS HAUNTED d’être aussi une histoire de fantômes d’une efficacité redoutable, mais alors que Boyne excelle dans l’aspect social du pastiche, il se montre un peu moins fin dans le domaine fantastique et nombre de ses incursions frontales dans le genre relèguent le récit à la pure série B, ce qui n’est absolument pas gênant pour le lecteur en quête de frissons victoriens, les exemples dans le paysage littéraire contemporain étant tout de même assez rares.

L’attrait principal de cette œuvre maniériste est donc avant tout d’offrir une double lecture : d’une part une couche superficielle qui propose une ghost story à l’anglaise, usine à frissons tout ce qu’il y a de plus traditionnel et qu’on ne s’étonnera pas de voir un jour  transposé sur le petit écran par la BBC (Mark Gatiss s’en ferait certainement un plaisir), ou sur le grand, soyons fou, d’autre part une solide dissection des codes et un puzzle référentiel des plus jouissifs. THIS HOUSE IS HAUNTED n’ira pas jusqu’à tenir la dragée haute à ses ancêtres, mais il leur rend indéniablement un hommage magistral.

Gabriel Carton

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