THE VOICES : DÉFILÉ DE TÊTES COUPÉES
THE VOICES : DÉFILÉ DE TÊTES COUPÉES

La comédie horrifique est un genre à double tranchant. La plupart du temps, soit c’est réussi sur les deux tableaux, soit sur aucun. Qui plus est, ce n’est pas que nous n’avions pas confiance en Marjane Satrapi, déjà réalisatrice du multi-récompensé Persépolis (2007), de Poulet aux Prunes (2011) puis de La Bande des Jotas (2013), comédie boudée, mais disons que le doute était permis quant à l’alchimie qu’elle allait savoir ou non créer avec ce genre si particulier. Et puis ce pitch : Jerry (Ryan Reynolds), employé d’une usine de baignoires dans une paisible petite ville américaine, tombe amoureux de Fiona la jolie comptable (Gemma Arterton) et converse régulièrement avec ses animaux de compagnie : M. Moustache, son chat, qui le pousse à s’adonner au mal, et l’affable chien Bosco. Autant vous dire qu’on attendait de juger sur pièces.

Et que l’on n’a pas été déçu. Loin de là. La réussite du film tient d’abord et surtout dans son point de vue : celui de Jerry. On devine à demi-mots qu’il est en liberté conditionnelle suite à des faits graves. Psychotique, il est d’ailleurs suivi par une psy, qui insiste bien sur le fait qu’il doive prendre ses médicaments. Ce qu’il s’entête à ne pas faire. Jerry possède donc une vision biaisée de la réalité, que le film adopte et d’où il tire son potentiel comique.

Dans les faits, la ville de Milton est sûrement un obscur trou à rats, l’un de ces bleds paumés où l’ennui est palpable (l’anglaise Fiona rêve d’ailleurs d’en partir), mais le film s’ouvre sur un ballet de chariots élévateurs rose bonbon qui tournoient dans la cour en une chorégraphie millimétrée. Le boulot de Jerry est sans doute barbant, mais le barbecue annuel se transforme en chenille dans les couloirs de l’entreprise, au son de « Sing a Happy Song » des O’Jays (qui sera d’ailleurs reprise en comédie musicale par les acteurs pour le générique de fin, la touche de trop, vu que le morceau était déjà emporté). Le restaurant Shi-Shan est très probablement miteux. Mais Jerry y admire les acrobaties d’un sosie de Jackie Chan. On recense également un certain nombre de scènes surréelles – Fiona dansant au ralenti auréolée de paillettes, Fiona ressemblant à un ange, Fiona allongée dans sa robe blanche au milieu des pâquerettes alors qu’elle vient d’être sauvagement poignardée – dont le côté kitsch est totalement assumé. C’est tout un univers fantasmé qui se déploie ainsi sous nos yeux, permettant à la réalisatrice iranienne de verser dans la comédie, alors même que défilent les meurtres et les têtes coupées. C’est dans ce décalage constant que résident la force et l’originalité du long métrage.

Pour autant, tout n’est pas rose dans la tête de Jerry. Ses actes le plongent dans une certaine confusion, et ce ne sont pas ses animaux qui vont l’aider à démêler le vrai du faux. Jouant respectivement les rôles du petit démon et de l’ange sur les épaules de leur maître, M. Moustache est un véritable pousse-au-crime au langage peu châtié, pour ne pas dire vulgaire, tandis que Bosco est le fidèle compagnon incarnant la voix de la raison. Mais, là encore, et même si l’embarras de Jerry est notable, nous restons dans la légèreté. Alors que la spirale meurtrière l’a déjà bien englouti, Jerry expliquera d’ailleurs que, sans ses médicaments, certes, il traverse des moments de noirceur abyssale, mais aussi des moments de beauté et de grâce dont il ne veut se passer. L’horreur est donc là, dans les faits, mais une bonne partie de sa noirceur est évacuée par le regard qu’il pose sur les choses et les êtres.

Cette légèreté, Marjane Satrapi la quitte réellement à une occasion (deux si l’on inclut le flash-back sur le traumatisme passé de Jerry). Elle met alors son dispositif à nu, en esseulant son personnage dans la froide brutalité de ses actes, en passant du rose au noir, de la légèreté au drame, du fantasme à la réalité. Sous l’injonction de la tête de Fiona, conservée avec amour dans le réfrigérateur, Jerry cède en effet à la « normalité » offerte par ses cachets. Le canon à paillettes est cassé, le filtre atténuateur est fissuré, la réalité reprend ses droits. Jerry vit dans la crasse, les immondices et les excréments d’animaux. Les boites dans lesquelles il conserve le corps découpé de sa victime deviennent écœurantes, la tête de Fiona n’est plus angélique mais bien putréfiée, et les animaux sont désespérément – mais logiquement – muets. Le gouffre dans lequel Jerry a malencontreusement plongé nous apparaît alors dans toute sa dureté (il faut d’ailleurs souligner l’excellente prestation de Ryan Reynolds, alternant avec aisance et crédibilité entre le bon gars un peu simple et heureux de vivre, et le serial killer torturé). Un grand écart qui ne fait de The Voices ni une pure comédie, ni un film d’horreur, mais qui lui permet de voguer joyeusement sur les deux registres pour donner naissance à une comédie horrifique réjouissante. On avait d’ailleurs mis notre main à couper que le film allait repartir avec le Prix du Public au Festival de Gérardmer. Ouf, on l’a toujours !

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 0 Comments ,

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