THE TWO FACES OF DR. JEKYLL : Hyde en moi…
THE TWO FACES OF DR. JEKYLL : Hyde en moi…

 

Terence Fisher a déjà ressuscité un certain nombre de mythes de la littérature gothique pour le cinéma quand il s’attaque au roman de R.L. Stevenson. Il n’est pas surprenant de voir au « palmarès » hammerien du début des années 60 ces DEUX VISAGES DU DR. JEKYLL qui sont, malgré la continuité thématique qu’ils entretiennent avec les précédents films de Fisher, quelque peu tombés dans l’oubli… Pour rappel, Fisher a entamé en 1957 une œuvre gothique importante avec FRANKENSTEIN S’EST ÉCHAPPÉ ! et LE CAUCHEMAR DE DRACULA, que la Hammer l’a invité à poursuivre suite à l’engouement du public et qu’il a étoffés avec LA REVANCHE DE FRANKENSTEIN, LE CHIEN DES BASKERVILLE, LA MALÉDICTION DES PHARAONS et LES MAÎTRESSES DE DRACULA. Pour beaucoup, l’essentiel de l’œuvre de Fisher s’arrête là, laissant de côté d’autres œuvres que le public contemporain aura d’ailleurs souvent boudées : LE FANTÔME DE L’OPÉRA, LA NUIT DU LOUP-GAROU, LA GORGONE et LES DEUX VISAGES DU DR JEKYLL.

 

Notons d’emblée que le film s’affranchit d’une écriture devenue un peu trop systématique chez Jimmy Sangster et surtout des localisations bucoliques des Frankenstein et Dracula. THE TWO FACES OF DR. JEKYLL est un film définitivement citadin, à l’instar de THE PHANTOM OF THE OPERA ou THE MAN WHO COULD CHEAT DEATH, ce qui lui vaut de ne pas afficher l’esthétique « conte de fées » d’une majorité des films de Fisher entre 57 et 64. Cela n’empêche pas cette adaptation du roman de Stevenson d’afficher une palette de couleurs vives et des décors très travaillés, nous ne sommes seulement plus dans l’ornement baroque cher à Bernard Robinson qui, comme puni, se fait simple décorateur d’intérieur.

Les décors s’inscrivent dans l’imagerie victorienne assez pittoresque propre aux films tournés en studio, mais l’approche réaliste de Fisher n’est est pas moins sensible. Le film s’ouvre de manière assez inattendue sur une scène qui voit des enfants jouer dans le silence, une petite fille cueille un bouquet de fleurs qu’un garçon vient lui arracher pour le jeter, la réplique de la petite ne se fait pas attendre et de colère elle roue de coups le gamin, toujours dans le silence. Nous apprenons que nous sommes dans le jardin du Dr. Jekyll qui est mis à disposition pour la récréation d’un groupe d’enfants sourds-muets. On nous présente du même coup le Dr. Henry Jekyll (Paul Massie) en compagnie de son confrère le Dr. Ernst Litauer avec lequel il observe le comportement des enfants. Prenant l’acte de la petite fille comme exemple, Jekyll explique que lorsque l’être humain est privé de langage, il ne peut s’exprimer que par des actions : sans autre mode d’expression la colère se meut en violence. Le rôle de la société est donc pour Jekyll de pourvoir d’autres moyens d’expression pour brider les pulsions animales, un être incapable d’assimiler ces moyens se trouve en dehors de la société, de facto, en dehors des règles.

 

La phase d’exposition ne s’arrête pas là, pour la première fois nous sentons Fisher soucieux d’exposer en paroles ce qu’il s’ingéniait jusqu’ici à montrer. Jekyll explique encore qu’il y a pour lui deux versants chez l’être humain : « l’Homme tel qu’il pourrait être », un surhomme  dont la quête de dépassement transcende les enjeux sociétaux et « l’Homme tel qu’il voudrait être », une bête libérée du surmoi, régie par ses pulsions et soumise à la seule recherche de son intérêt. C’est malheureusement pour Jekyll cette seconde facette que son sérum va réveiller et, plutôt que nietzschéenne, la figure du surhomme va s’avérer méphistophélique. Comme on le comprendra, Hyde a besoin du caractère limitatif de la société pour exister, car il ne peut satisfaire ses instincts qu’en transgressant ces limites. Mais avant le moment fatidique où Hyde entre en action, Fisher continue, patiemment, de nous exposer les bases de son récit comme autant de promesses, et nous découvrons Kitty Jekyll (Dawn Addams), la femme délaissée du Dr qui vient l’avertir de l’arrivée de son meilleur ami Paul Allen (Christopher Lee), venu une fois de plus lui demander de l’argent. Nous comprenons plus tard que cet argent profite autant à Kitty qu’à Paul puisqu’il n’est autre que son amant.

 

Paul Allen est présenté comme un jouisseur, un anti-Jekyll, un homme au-dessus des conventions, un salaud en somme, un être sans noblesse, que Fisher synthétise merveilleusement lors d’une scène de dîner entre lui et Kitty, dîner auquel Edward Hyde s’invite malicieusement. C’est là que Fisher se fait brillant et met en lumière la trop grande humanité de l’hédoniste Paul face à un maître qu’il ne soupçonne pas. Hyde est d’autant plus dangereux qu’il est beau, là où Jekyll est un homme d’âge mur assez quelconque, son alter ego est un jeune homme angélique. Paul se veut un homme qui prend, Hyde est un homme à qui l’on donne. C’est là aussi l’originalité du film de Fisher, donner à Hyde une apparence qui ne trahit pas sa nature, mais la cache. Hyde, fort de ce pouvoir de séduction diabolique, tente de séduire Kitty, dans une tentative de démontrer à Jekyll que sa femme n’est qu’une putain. Mais il se heurte aux principes de la jeune femme et surtout à une force qu’il n’avait pas envisagée, au-delà du bien et du mal : l’amour. Kitty aime Paul. Celle qui trompe son époux se refuse à tromper son amant.

 

D’un côté Jekyll refuse la colère que lui inspire la liaison de sa femme avec son meilleur ami (sa seule vengeance sera de couper les vannes de sa générosité envers Paul). De l’autre Hyde profite de la débauche que Londres met à sa disposition. Mais Fisher va lier étroitement les deux personnalités dans un moment charnière. Jekyll retrouve, dans la poche de sa veste, un pli que Kitty a remis à Hyde à son attention, ce mot est la conséquence du refus de Jekyll de prêter de l’argent à Paul : Kitty s’en va. Dès cet instant, tout est biaisé, car les actes de Hyde auront une connotation morale. En exerçant sa vengeance sur le couple adultère, Hyde va laisser libre cours à la colère que Jekyll porte en lui. L’extériorisation de la pulsion occupe un rôle ambigu, Hyde venge malgré lui Jekyll de la trahison de Kitty. Il n’est dès lors pas plus surhomme que la petite fille muette qui frappe le gamin qui a jeté son bouquet par terre.

C’est l’intense mélodrame fisherien qui ravit L’Étrange Cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde à la galerie de monstres. Il n’y a plus ici de canines ou de bandelettes, il n’y a plus de monstres, seulement la volonté de transcender une triviale histoire de fesses pour en faire la démonstration que la bête est tapie dans les recoins de l’âme humaine. Du peu qu’il conserve du roman, Fisher en fait l’inverse, donnant à Hyde la beauté du diable, et opère un contrepoint vis-à-vis des adaptations de Mamoulian et Flemming avec le personnage de la señora Maria, une prostituée de luxe. Là où le Hyde des précédents films enlevait Ivy  contre son gré et la séquestrait, celui de Fisher séduit Maria, à tel point qu’elle en tombe amoureuse. Comme pour LE FANTÔME DE L’OPÉRA, Fisher conserve l’essentiel, l’esprit de l’œuvre qu’il adapte, et brode autour un nouvel écrin, et comme pour LE FANTÔME DE L’OPÉRA, le box-office parlera en la défaveur du maître.

 

Visuellement le film conserve le charme de la reconstitution, mais l’aspect du film change radicalement en fonction que nous sommes avec Jekyll ou avec Hyde. Jekyll est entouré de couleur neutres, sombres, alors que l’environnement dans lequel évolue Hyde est un constant tourbillon de couleurs sinon chatoyantes, criardes. Dans ces moments ou les rouges, les bleus, les verts envahissent l’écran, les éclairages de Jack Asher invitent étrangement l’esprit de Mario Bava à la fête. Le film aurait tout de parfait si Fisher ne s’appesantissait pas sur les habituelles scènes de cabaret avec leur french cancan ennuyeux qui nous ramène à la vision unidimensionnelle du personnage de Hyde (aller au bordel c’est le Mal) qui n’est absolument pas celle que le réalisateur veut mettre en avant. De plus, d’excessivement littéraire, le film passe souvent à inutilement bavard, délayant les dialogues intérieurs entre Jekyll et Hyde vers une lutte à qui prendra l’ascendant sur l’autre, dans des séquences sans doute pensées comme les éléments fantastiques (sans lesquels le film ne serait qu’un drame) qui ne sont finalement pas utiles. Pourquoi Fisher a-t-il fait tant d’efforts pour éviter les clichés pour finalement se vautrer dans d’autres ? Mystère.

 

Le final évoque une redite volontaire de REVENGE OF FRANKENSTEIN, dont le scénariste n’aurait compris ni l’ironie ni le caractère délicieusement amoral qui aurait si bien convenu à ce nouveau Hyde. Si la morale chrétienne du film de Flemming semblait avoir été évacuée dés le début, elle revient en force dans cette conclusion à double fond. D’abord Hyde, impuni, triomphant, fait passer Jekyll pour mort et pour coupable de ses crimes. Le méchant Hyde devient alors l’homme respectable qui pourra jouir de l’existence comme il l’entend, cachant sa débauche derrière le vernis de son charme angélique. Malheureusement, dans le second temps de la conclusion, Jekyll reprend le dessus, redevient lui-même sous le regard médusé de ses confrères et est arrêté. Il va payer pour les crimes de Hyde ainsi que pour son propre crime, celui d’avoir libéré le Hyde en lui.  « Que Dieu vous vienne en aide » lui souffle le brave Ernst Litauer, « Je l’ai vaincu » expire Jekyll, pensant plus à Hyde qui finira avec lui la corde au cou, qu’à Dieu. En lui-même ce final sentencieux ne trahit pas la vision de Fisher, mais cette nécessité de bannir Hyde via le sacrifice final de Jekyll ramène au conte moral qu’est avant tout le texte de Stevenson et dont on avait tout lieu de penser qu’il allait prendre le contre-pied.

Fisher avait pour ambition de mettre en scène la comédie humaine du cinéma fantastique, une volonté bridée par l’absence de succès des films réalisés dans ce sens, mais on ne peut que reconnaître qu’avec THE TWO FACES OF DR. JEKYLL il réussit dans cette aspiration, même si sa subtilité s’exprime toujours mieux dans le gothique flamboyant où l’esthétique baroque pallie son habituelle parcimonie émotionnelle.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 6 Comments ,

6 comments

  • gilles dit :

    excellent

  • Brillante analyse qui remet en lumière un Fisher par trop oublié dans les anthologies. J’entends bien les réserves avancées en fin de chronique, mais qui pourraient bien être imputables au cahier des charges du studio qui réclamait son lot de fantastique explicite. Nous nous retrouvons néanmoins largement sur le fait que ce qui intéresse prioritairement Fisher dans ce film, c’est la complexité de la psyché humaine, et non la face pathétique d’un énième monstre (qu’il mettra par ailleurs en scène admirablement dans « la nuit du loup-garou ») exhumé d’un vivier littéraire en voie d’épuisement.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci pour ce commentaire Princécranoir ! Et pourtant, qu’il les aime ses monstres, Fisher ! Même si plus il a creusé le filon du genre plus il a remis l’humain au centre des préoccupations, il y a un chemin (de croix ?) sensible depuis bestial Dracula qui jouit de son pouvoir jusqu’à la trop vulnérable Gorgone (une autre histoire de double personnalité, féminine cette fois). C’est avec des films comme celui-ci, mais aussi comme Le Fantôme de l’Opéra, que l’on se rend compte à quel point le mélodrame le fascine.

  • Roggy dit :

    Je ne suis pas un spécialiste de la Hammer et de Terence Fisher mais je trouve ton analyse très réussie et surtout très juste sur le film. C’est peut-être le « monstre » le plus cérébral du bestiaire d’épouvante et qui suscite le plus de réflexions à l’instar de sa version féminine dans « Dr Jekyll et Sister Hyde » de Roy Wark Baker.

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