THE SENDER : MATER DOLOROSA
THE SENDER : MATER DOLOROSA

L’Étrange Festival nous a également permis de découvrir, dans la catégorie des Pépites de l’Étrange, The Sender (Rêves Sanglants en France), réalisé par le britannique Roger Christian en 1982. Tandis que la partition de Trevor Jones égrène ses notes mélodramatiques, un lent panoramique balaye la forêt et échoue sur un jeune homme (Zeljko Ivanek) endormi à même la terre. Mécaniquement, comme mu par une lassitude insondable, il marchera jusqu’à une aire de baignade et de pique-nique, comme s’il savait très bien où il allait, et c’est parmi des vivants au mieux interloqués, au pire indifférents, qu’il s’enfoncera dans l’eau, son blouson rouge rempli de pierres tout juste glanées.

 

Une ellipse (le film en est truffé) plus tard, le voici allongé dans un lit d’hôpital, suicidaire, amnésique, absent à lui-même et aux autres, et affublé du nom générique de John Doe 83. La psychiatre Gail Farmer (Kathryn Harrold) entend bien faire la lumière sur l’identité de son patient et les événements qui ont guidé son geste. Dans ses questions, et derrière l’habileté professionnelle, l’on sent tout de même moins le jargon de la psy que la sollicitude d’une femme douce et empathique, radeau d’humanité adepte de la caresse sur le front qui dériverait au milieu des défenseurs de la méthode forte.

 

Si les références au Christ sont nombreuses, John Doe 83 porte en effet une croix : une forme de télépathie qui lui fait envoyer (d’où le titre) ses rêves et cauchemars, et parfois ses pensées, à d’autres personnes, qui les reçoivent sous forme de visions ressemblant à s’y méprendre à la réalité. La matérialisation de ces visions, leur intégration dans le récit, est d’abord empreinte d’étrangeté, d’incohérence : Gail entend un bruit de vitre brisée, aperçoit le jeune homme dans sa chambre avant qu’il ne disparaisse, puis appelle l’hôpital qui l’informe que son patient est en train de dormir à poings fermés. Nous adoptons le point de vue de Gail, qui n’a pas encore compris le phénomène (on lui pardonnera ensuite de prêcher le faux pour savoir le vrai, dans une scène de télépathie par les cartes qui lui apportera la confirmation qu’elle voit et ressent ce que voit et ressent son patient). Puis le film jouera constamment entre les différents niveaux de perception, tantôt subtilement (à l’image de cette caméra caressante), tantôt intensément.

 

Plusieurs impressionnantes scènes d’hallucination collective émailleront ainsi le film, comme celle de la séance d’électrochocs, qui verra tous les membres de l’équipe médicale être projetés (au ralenti, mais cela  en décuple curieusement la violence, accompagnée par une partition mêlée d’étranges et lyriques cris de plainte) contre les murs, à terre ou au travers d’une vitre, matérialisation de la souffrance physique et psychique du héros, avant que tout ne se remette en place grâce à l’intervention de Gail, belle sauveuse, investie, dans sa course lente, d’une mission vitale.

 

C’est bien elle qui, dès le début du film, devient le réceptacle « privilégié » des cauchemars de John Doe 83. Mais elle l’influence, également, par son approche, sa combattivité, sa persévérance à découvrir la vérité, là où lui se retranche facilement dans le silence, voire la colère, si bien que l’on pourrait parler de deux vases communicants, l’un empirique (« Mais dans votre rêve, elle ne vous enferme pas, elle vous tue ! »), l’autre plus émotionnel, liés par une circulation perpétuelle qui les fera chacun avancer.

 

Dans un beau mouvement parallèle, les trajectoires des deux personnages s’avéreront aussi importante l’une que l’autre. Un seul élément – placé sur la table de chevet mais filmé sans insistance – de la vie de cette femme à la voix assurée mais au cœur lourd, nous ouvrira une porte sur sa vie : la photo, presque indistincte, d’un homme éclaboussé de l’eau de la mer (ou d’un lac, si l’on voulait y voir le reflet exact du jeune inconnu), vraisemblablement passé de l’autre côté. Gail se verra reprocher par son supérieur son attitude effectivement trop impliquée, maternelle, voire maternante (John Doe 83 s’avérera d’ailleurs être le seul cas adulte avéré d’une forme de télépathie liant le bébé à sa mère), envers le jeune suicidaire. Apparition spectrale et mystérieuse au creux de laquelle repose la clé de la reconquête mémorielle, la véritable mère de ce dernier, Jerolyn (Shirley Knight), communiquant régulièrement avec Gail afin de la mettre en garde contre le pouvoir incontrôlé de son fils, lui dira : « Let him go », en désignant son enfant-Messie qu’elle veut voir revenir vers elle, mais ce qui peut aussi faire écho à cette photographie trônant près du lit anciennement conjugal.

 

Si le récit de The Sender se donne pour but de comprendre comment le héros s’est retrouvé allongé dans cette forêt et pourquoi il a perdu la mémoire, il y parviendra, mais au gré d’une errance intérieure, le fil du tâtonnement psychiatrique étant sans cesse rompu par la réflexivité émotionnelle des deux personnages principaux, et les clés de compréhension étant livrées comme autant de coups de pinceau sur une toile, constellation disparate d’émotions, d’éléments du passé, du vécu des personnages, à l’opposé d’une résolution partant d’un point A pour aboutir à un point B.

Un type de récit qui rappelle beaucoup celui du cronenbergien Chromosome 3 qui, derrière son côté « enquête », s’éclairait constamment à rebours et n’offrait qu’une linéarité de surface, les éléments de compréhension, à la fois factuels et inhérents aux relations entre les personnages, étant disséminés dans un canevas beaucoup plus large. On notera d’ailleurs la proximité du thème de The Sender avec la somatisation à l’œuvre dans l’opus canadien, ainsi qu’avec les pouvoirs médiumniques décrits dans Scanners, sorti l’année d’avant, mais plus encore avec les visions prémonitoires d’un Dead Zone qui sortira l’année suivante (ici Gail parvient à agir sur les événements en les voyant en même temps que John Doe 83 – la scène des électrochocs déjà mentionnée, et ce miroir brisé ruisselant de sang lui annonçant la seconde tentative de suicide de son patient), et cette image d’un homme alité entouré de flammes.

 

Ultime extériorisation, infernale et destructrice, des souffrances ressenties par le jeune homme au sein de cette institution médicale incapable de le comprendre et préférant juguler ses rêves, voire les anéantir en tentant l’ablation de certaines zones de son cerveau, plutôt que de les interpréter, car c’est en lui, et en lui seul (aidé par Gail, qui fait un peu partie de lui en partageant ses visions) que la clé du mystère réside. Il lui faudra retourner dans la maison familiale et y rejouer l’épisode traumatique pour enfin recouvrer la mémoire, mais sans toutefois se libérer de l’emprise étouffante et mortifère d’une mère qui, même depuis l’au-delà, continue, inlassablement, tendrement et égoïstement, avec une douceur aussi fourbe que rassurante, d’appeler son fils, de l’attirer dans le giron maternel afin de déposer sur son front un baiser froid comme la mort. Ou de poser une main d’outre-tombe sur son épaule, car peu importe l’étreinte, la mort est là, qui veille, qui hante, les esprits, les cœurs, et les ultimes plans de films-miroirs qui gardent, intacte et tenace, la trace de nos maudits souvenirs et de nos chers fantômes.

Audrey Jeamart

 

On peut lire aussi ce retour de Jean-Pascal Mattei sur deux séquences du film :
http://lemiroirdesfantomes.blogspot.fr/2015/09/reves-sanglants-starman.html?view=magazine

Posted by Nola Carveth 4 Comments

4 comments

  • Article analytique et lyrique, modèle d’équilibre entre la description et l’interprétation (du rêve éveillé que constitue tout film) – ton meilleur, Audrey ?
    Cronenberg, sans doute – terrifiante et bouleversante Samantha Eggar, qui détesta cette officieuse et transposée autobiographie, incarnant elle-même la rage créatrice du récit ! -, mais encore Hitchcock, jamais bien loin quand on évoque les mères, douloureuses ou pas (de printemps pour), Marnie, surtout, qui inverse la dynamique de The Sender, avec une fille quêtant désespérément l’amour de sa génitrice-prostituée : « Maman, pourquoi tu ne m’aimes pas ? » demande la grande Tippi Hedren, dans l’une des scènes les plus poignantes…
    Merci pour le lien et la découverte – retour à l’envoyeur, entre émotion et empirisme, pour une belle circulation perpétuelle qui nous fait tous les deux (et ton lectorat) avancer, en effet !

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci pour cette agréable appréciation, Jean-Pascal.
      Un film lui aussi analytique et lyrique, qui mérite la redécouverte.
      Inversion de la dynamique, en effet, puisqu’on a ici affaire à une mère qui aime trop (sans tout dévoiler du film), et que l’on pourrait aussi voir, impression que je n’ai pas émise dans l’interprétation, comme la persistance des pulsions suicidaires. La métaphore, toujours.
      Prolongement cinéphile bien naturel, tout se recoupe, tout se rejoint !

  • Roggy dit :

    En effet, c’est une très belle analyse de ce film, notamment sur son côté psychologique au sens large. Pour ma part, je retiendrai surtout la magnifique première séquences et les scènes d’hallucinations particulièrement impressionnantes.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Roggy, et en effet, le film mise sur quelques scènes-clé qu’il entoure de séquences plus « intimistes », ce qui donne un très bon équilibre. J’aime beaucoup la scène des cartes, qui tient à peu de choses, et qu’on ne comprend pas tout de suite. Un film qui ne doit pas tomber dans l’oubli, en tout cas !

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