THE PIT AND THE PENDULUM : LES CENDRES DU TEMPS
THE PIT AND THE PENDULUM : LES CENDRES DU TEMPS

La démarche de Stuart Gordon est aussi bien anachronique, que nostalgique, que romantique, décadente, gothique… L’existence de THE PIT AND THE PENDULUM (un titre qui convoque Poe sans pour autant l’adapter) à elle seule est la manifestation d’un romantisme du cinéma bis. Produit en 91, le métrage est tout ce que le cinéma d’exploitation offrait, et n’a offert qu’à l’aune des années 70. Alors Gordon se fait un devoir de convoquer toutes les thématiques qui ont fleuri avec la représentation de l’Inquisition au cinéma, et s’en va actualiser la filiation avec toute une histoire littéraire gothique, romantique, décadente dans un réjouissant tissage anachronique.

En ouverture de ce dernier sursaut du cinéma d’exploitation dans la veine de l’Inquisition, nous est donné à voir le procès posthume du Comte D’Alba Molina. Enterré selon les saints sacrements, puis exhumé après les conclusions du grand inquisiteur Torquemada (Lance Henriksen en transe), le cadavre, qui n’est plus qu’un squelette, entend les charges contre lui, puis la sentence prononcée, et se voit fouetté jusqu’à être réduit en poussière. Les cendres du comte sont alors recueillies et placées dans un immense sablier. Il y a une poétique de l’éternel dans ce geste de Torquemada qui se sent la toute-puissance de juger autant les vivants que les morts.

 

Gordon replace la diégèse dans le cadre de l’Inquisition espagnole (son unique marque de fidélité à la nouvelle de Poe), revient à l’idée d’un inquisiteur (ici Torquemada, figure historique) omnipotent dont la faiblesse vient d’une jeune femme qui insinue en lui le désir. Repartant de cette idée il ré-institue le triangle amoureux en donnant à la belle un fiancé, triangle qui devient un carré quand se rappelant du pupille qui accompagne Cumberland dans LA MARQUE DU DIABLE, il donne à Torquemada un apprenti qui devient un jeune homme difforme, et bossu. Et de tout l’édifice littéraire romantique, c’est NOTRE-DAME DE PARIS qui apparaît comme le plus convoqué dans cette œuvre dont la simplicité relève d’un énorme travail de synthèse.

Maria (le prénom de la madone qui prédestine le personnage, et renvoie à l’imagerie chrétienne dans le romantisme, principalement français), s’insurge un jour contre une exécution publique et est arrêtée. Après un questionnement fallacieux, elle est déclarée sorcière et enfermée en attendant la prononciation de sa sentence. Alors que son fiancé Antonio tente de la sauver, Torquemada fait tout pour l’évincer et retarder l’exécution de la jeune femme qu’il souhaite garder pour lui. C’est sans compter sur l’âme damnée de Torquemada, Gomez le jeune bossu qui a lui aussi jeté son dévolu sur la jeune femme et est prêt à tout pour empêcher son maître de lui faire du mal.

 

On peut noter de réelles correspondances entres les personnages du roman de Victor Hugo et ceux du film de Gordon. Maria est Esméralda, objet de convoitise pour chaque homme qui la regarde, Gomez est Quasimodo, et Torquemada est Frolo, personnage ambigu, dont la foi est mise à mal par son désir, dont il considère par conséquent l’objet comme diabolique. Antonio est Phébus, le beau jeune homme dont Maria est amoureuse et auquel elle est ravie. Au-delà de cette simple correspondance, il y a correspondance des destins, mais aussi retournement de situation, qui pourrait être induit par Bava et la sorcière du MASQUE DU DÉMON. Maria en effet n’échappe pas à son exécution, mais s’affranchit de sa candeur lors de sa résurrection. Une résurrection à prendre au sens propre, puisque la jeune femme se relève de la tombe pour retrouver Antonio, alors que Torquemada est précipité dans une fosse par Gomez qui périt du même coup. Gordon fait traverser toutes les étapes de la passion à son personnage féminin : insurgée, victime, martyre, jusqu’à sa résurrection et dans une ironie amusante, le miracle divin sert la démise de l’inquisiteur.

Visuellement, le film est sans doute l’un des plus soignés de son auteur. Si la reconstitution historique est sujette à débat, décors et costumes participent d’une richesse esthétique tout à l’honneur de cette production Full Moon bien éloignée des poesques extravagances du Roger Corman des années 60. Ce qui ne signifie pas que le film est un spectacle d’une sagesse exemplaire, loin de là, et il n’est pas exempt non plus d’une certaine complaisance vis-à-vis d’une violence outrancière, mais celle-ci est toujours contrebalancée par l’humour des dialogues qui permet de détendre quelque peu l’atmosphère.

 

Une référence secondaire à Poe nous donne à apprécier une brève apparition d’Oliver Reed en Cardinal plutôt porté sur la bouteille, et qui trouvera dans une alcôve murée son châtiment pour avoir succombé à l’ivresse que procure l’Amontillado. Jeffrey Combs, fidèle au poste, occupe un rôle de second plan, greffier ponctuant les interrogatoires de ses remarques nonchalantes et qui dans sa grande lucidité laisse s’échapper les promis au bûcher, lâchant simplement « Il y en aura toujours d’autres ». Enfin une épée suspendue au-dessus de la couche de l’inquisiteur rappelle le mythe de Damoclès, l’homme de pouvoir peut jouir de sa supériorité mais peut à tout moment être frappé par la mort qu’il donne lui-même avec tant de générosité.  Le Triomphe de la Mort de Pieter Bruegel en ouverture du film  n’était donc pas seulement décoratif, on peut réaliser des séries B comme on peint des vanités et Gordon a dans ce cas un coup de pinceau bien assuré.

Gabriel Carton

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