THE INCREDIBLE MELTING MAN
THE INCREDIBLE MELTING MAN

« L’incroyable homme qui fond » ne s’avère pas un titre plus adéquat que « La goule venue de l’espace », titre d’origine volontairement décalé voulu par son réalisateur, William Sachs, mais il a le mérite d’annoncer la couleur et d’inscrire l’opus dans la veine organique qui le caractérise. « L’incroyable homme qui suinte » serait plus exact, tant Steve, le personnage principal du film, n’en finit plus de dégouliner et de laisser derrière lui un fluide visqueux, marque de son passage autant que signe dramatique de sa dégénérescence. Ce titre n’aurait sans doute pas été très vendeur, et l’on sait l’empreinte que laissèrent les producteurs sur ce film de 1977. William Sachs avait en effet en tête une comédie, dans un esprit « comic book » mêlant kitsch et horreur, tandis que les producteurs voulaient un film purement d’horreur. Cette divergence de points de vue se ressent nettement à certains moments, et dessert finalement en partie le film. Durant la majeure partie du métrage, les tons varient maladroitement (au lieu de cohabiter de manière fluide comme c’est par exemple le cas dans Dark Star (1974) de Carpenter, qui mêlait sciemment les deux registres), ce que soulignent également les ambiances musicales, l’une légère, l’autre beaucoup plus mélodramatique. C’est d’autant plus dommage lorsque l’on constate, lors de la dernière partie, que c’est bien l’aspect dramatique qui rend The incredible melting man intéressant. Ou du bon côté de voir une création échapper à son créateur, qui n’en demeure pas moins l’artisan.

Le personnage de Steve, cet astronaute revenu radioactif d’une expédition sur Saturne, interprété avec, oui, conviction, par Alex Rebar, convoque plusieurs prédécesseurs cinématographiques qui tous incarnent la solitude et le rejet. On pense au héros du Monstre de Val Guest, lui aussi seul survivant d’un trio spatial, condamné à voir sa nature et son apparences humaines changer progressivement jusqu’à ne plus rien avoir d’un homme. On songe aussi et surtout à la créature de Frankenstein, citée par une petite fille épouvantée par la vision de cette silhouette en lambeaux et à l’attitude menaçante. L’errance d’un personnage difforme et traqué constitue ici aussi le cœur du film. À la différence près – et c’est d’ailleurs ce qui apporte au film de Sachs et au personnage leur singularité – que Steve est recherché par ses amis. Cet élément est quasiment martelé, peut-être un peu lourdement, mais c’est ce qui va concentrer des affects plus personnels que par exemple uniquement politiques. Le scénario demeure assez flou quant à l’enjeu de la quête du duo formé par Ted et le général Perry, les amis de Steve.

Il est question d’une échéance (le lendemain matin, mais sans que l’on sache avant la fin du film ce qu’il est censé se passer le lendemain). Le retrouver semble d’ailleurs plus important que la protection de leur concitoyens, soumis à la menace d’un être mi-homme mi-animal ayant déjà fait plusieurs victimes sur son passage. Steve sème la mort, tel un prédateur, mais jusqu’au bout sa part humaine demeure : son prénom est fréquemment prononcé, les dévorations demeurent hors champ, et il titube constamment entre la figure du zombie, inexorable marcheur tueur en décomposition, et l’homme conscient qu’il est encore en partie et que ses proches espèrent sans doute qu’il redevienne. Au détour d’une réaction, d’un geste, l’être humain est toujours là, tel un cousin visqueux du héros de Dead of Night (1974) de Bob Clark. Le Vietnam, la conquête spatiale : même combat. Si les années 50 furent les plus prolifiques en termes de dénonciation / hantise du nucléaire, par le biais ou non de la métaphore, on sait qu’il en resta longtemps des traces dans l’inconscient collectif américain. The incredible melting man en est un exemple, avec son héros / victime recherché(e) au compteur Geiger.

Héritier d’une veine plus ancienne, le film de Sachs y ajoute, seventies oblige, une dimension organico-gore parfaitement en phase avec son époque. Après le Devil’s Rain (1975) de Robert Fuest et ses visages tordus se liquéfiant, et avant le Street Trash (1987) de Jim Muro et ses fluides colorés, The incredible melting man constitue une pierre de choix dans l’édifice de l’horreur organique. Derrière ces effets dégoulinants et vraiment réussis (d’autant plus si l’on considère le maigre budget alloué au projet), on retrouve Rick Baker à ses quasi débuts, secondé par Rob Bottin, qui excellera ensuite dans The Thing notamment, ou encore Greg Cannom. Si les premières minutes du film nous montrent déjà un Steve transformé, défiguré – mais à la limite reconnaissable – la majeure partie du film verra évoluer une silhouette au visage enduit de rouge et de beige mêlés, que des mains idoine ne cessent de tenter d’essuyer, le grain de la peau à jamais perdu sous une épaisse couche visqueuse ne laissant distinguer, comme des vestiges d’une figure humaine, que deux rangées de dents et un œil dont la perte finale signera la mort, définitive, de ce corps, l’ultime étape consistant dans la perte de la forme et de la stature humaines dans la fonte totale juste à côté, ironie cruelle, d’une poubelle. La conclusion à consonance politique du film achève, s’il en était encore besoin, de le rendre particulièrement amer et de le ranger définitivement du côté du drame mélancolique. The incredible melting man n’est certes pas le comic book sur écran que souhaitait au départ William Sachs, mais il y a gagné en intensité et en émotion, son héros rejoignant par là même les rangs des monstres esseulés au destin non pas anodin mais réellement tragique.

 

Audrey Jeamart

 

Posted by Nola Carveth 0 Comments

0 comments

No comments yet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>