SUR LE GLOBE D’ARGENT
SUR LE GLOBE D’ARGENT

On pense d’abord, immédiatement, ne pouvoir poser aucun mot sur Sur le Globe d’Argent. Mots imparfaits, inutiles, inaccessibles. On bute sur la répétition de « sur » que l’on vient d’écrire. En temps normal, on aurait cherché, jusqu’à la trouver, une formulation différente pour parer à cette disgrâce. Mais le temps n’est pas normal. On est dissocié. On est hors de soi. Et il semble que le seul moyen de conjurer cette angoisse physique et psychique soit d’écrire, alors on avance. Vanité de l’entreprise, mais vers laquelle on tend, vers laquelle il faut qu’on tende. Contrer le vertige provoqué par un autre vertige. Deux heures quarante, scindées en deux visionnages. Perplexité à l’entracte, état exsangue au final. Des thématiques martelées : la vérité, le langage, la foi, le pouvoir, la connaissance de soi, le mystère. Des contrastes, des dichotomies : la lumière et les ténèbres, le corps et l’âme, le terrestre et le tellurique. On resta un moment extérieur au film, plus intrigué que saisi, avant d’être complètement absorbé, la peau et l’âme retournées. À force de hurler, genoux à terre, face caméra, triturant toujours les mêmes interrogations, les personnages creusent, attaquent notre intimité, toujours plus loin, plus profondément, sans pitié, avec férocité. Les astronautes que nous suivons, dont la plupart des actions, des paroles, nous semblent obscures, cette caméra errante, ce montage déstabilisant, ces passages narrant en voix off l’action du film demeuré inachevé, sur des images fluides et donnant le tournis, de rues, de foule sur un escalator, renforçant la dissociation mentale et nous forçant à combler, à construire, à monter nous-mêmes le film, à le faire vivre en nous, à y prendre part : tout cela épuise, dissout, désagrège et renaît en un nouvel organisme fait d’images et de nous. L’un des personnages connaît une révélation, son regard change, et sa partenaire lui fait remarquer que sur Terre nous distinguons le jour et la nuit, le noir et le blanc, l’amour et la haine. Concepts intégrés, qui constituent la base mouvante du film. On s’y demande si la cruauté n’est pas une vertu, on y considère que l’on se trouve dans la prison de sa propre liberté, et qu’il y a une part de vérité dans les paroles de l’autre, puisqu’il les énonce. Dans leurs luttes, réelles et symboliques, tous appellent de leurs vœux ce qu’ils redoutent, déploient des raisonnements dont la fin contredit le point de départ, tous sont là, et perdus, au monde et singulièrement séparés de lui, à l’unisson des autres et tellement seuls. Ils luttent, se débattent et exultent. Ils sont tout et rien. Ils s’accrochent à des valeurs (poursuivre le but que l’on s’est fixé, avancer, croire, ordonner le chaos), puis doutent, cessent de séparer la lumière et les ténèbres, le bien et le mal, remettent absolument tout ce qu’ils connaissaient en question. L’œil peint sur la paume de la main déplace le regard, hypnotise. On se penche au bord de l’abime, on scrute nos certitudes, nos repères qui volent en éclats, on chute et l’on se demande si le fait de tomber, de sentir le souffle de ce moment n’est pas préférable à l’inertie. On est complètement nu et l’on se demande pourquoi on s’échine à s’habiller. On ressent le vif affrontement entre notre puissance et notre insignifiance, notre grandeur et notre décadence, notre beauté et notre ignominie. Balayé, le confort. Fracassées, les habitudes. Oubliée, notre conception du récit, de la continuité narrative, de la progression dramatique, des enjeux scénaristiques, de l’incarnation, de l’interprétation. Sur le Globe d’Argent n’est pas un film, c’est un organisme vivant qui nous dépasse, qui nous extrait du monde, qui nous considère comme les êtres pensants et ambivalents que nous sommes, qui jette des braises sous nos pieds, qui nous poignarde, qui nous empale, à une hauteur vertigineuse, sur un poteau rouge ruisselant de nos entrailles, qui nous crucifie et nous transcende. C’est un film qui vient chercher ce sur quoi nous nous reposons pour le déconstruire, l’interroger, le laisser à l’abandon, y revenir, insister, marteler, persécuter, percuter. « Aimer veut dire se laisser totalement absorber », dit l’un des personnages. Aimer un film ce n’est pas le comprendre, apprécier ses qualités, constater qu’il nous apporte ce que l’on recherchait. C’est se sentir envahi, englouti, ressentir la violence d’une gifle et tendre l’autre joue, se fondre en lui. La voix de celui-ci porte, le coup de massue assomme, mais c’est son écho qui ébranle profondément, la réverbération, les répercussions qui ricochent. On tente de reprendre ses esprits, de se raccrocher à quelque chose, de respirer, de remonter à la surface, car on a le regard dans le vide mais on sait que le monde autour continue à exister, du moins on l’espère. On a quitté le sol mais on sait que l’on a encore beaucoup de choses à y faire. On veut bien se faire enlever, mais on craint de ne plus jamais avoir pied. On frissonne, mais l’on mesure la portée d’une expérience hors du commun. On a souvent ressenti l’envie d’écrire sur un film, qu’il inspire, réjouisse, remue, interpelle, et en sachant qu’on le fera dans un futur très proche, mais jamais le besoin viscéral, impérieux, indispensable à la survie, de le faire tout de suite, maintenant, immédiatement. Bien, cela va mieux ? Que veut dire « bien aller », que veut dire « mieux » ? Rien. Nous ne savons rien, si ce n’est que nous ne savons rien. Et que le monde a changé. On repense aux dernières minutes du visionnage, à cette voix qui nous accompagna par intermittences durant tout le film, qui nous raconte  à présent ce qu’aurait dû être la dernière scène du film, et qui ajoute : « Au printemps 1977, le vice-ministre de la culture a décidé d’arrêter le tournage du film Sur le Globe d’Argent. Tous les décors, nécessaires pour terminer le film, commencé deux ans auparavant, nous attendaient en Basse-Silésie, en Mazurie et dans le Caucase. Tous ces décors, costumes et accessoires ont été anéantis. Pendant des années, les membres de l’équipe ont gardé, même à la maison, ce qu’on avait réussi à sauver. C’est à eux que je pense maintenant. Et le petit drame de ce film et le grand drame de notre vie s’entrelaceront dans un réseau commun de victoires et d’échecs. Je m’appelle Andrzej Zulawski. Je suis le réalisateur du film Sur le Globe d’Argent », tandis que la caméra s’immobilise et que le reflet d’Andrzej Zulawski, nous regardant, joignant ses mains, fermant les yeux, inspirant lentement, rouvrant les yeux avant de quitter le champ en courant, apparaît sur une vitre. On modifie quelques mots, opère quelques ajouts, dont la citation ci-dessus, car on ne parvient pas totalement à s’abandonner au matériau brut. Il le faudrait pourtant. Il le faut pourtant. On se demande si l’on va publier ce texte ou bien le garder pour soi, mais de la même manière que le souvenir de l’apparition de Zulawski contribua, au terme de ce récit de la destruction d’une civilisation, à nous ramener, on a envie de se relier à la communauté humaine, et l’on constate, en toute honnêteté, que ce texte, dont on a poli quelques galets bien qu’il se voulait au départ d’un jet, s’est déversé pour aller se jeter dans la mer et non pour s’échouer contre une digue.

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 0 Comments

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