SLITHER : LA BELLE SANS LA BÊTE
SLITHER : LA BELLE SANS LA BÊTE

James Gunn commença sa carrière en scénarisant et produisant Tromeo and Juliet de Lloyd Kaufman, puis réalisera Les Gardiens de la Galaxie dix-huit ans plus tard. Sans transition (ou via Super, sorti en 2010, mettant en vedette un super-héros improvisé et portant indéniablement la patte de son réalisateur), intéressons-nous au premier long métrage de James Gunn, Slither, sorti en 2006. Dès l’ouverture, les références défilent sur les enseignes de magasins, pancartes et banderoles : Henenlotter (qui sponsorise la fête d’ouverture de la chasse au cerf), Cronenberg (via Max Renn, armurier), Carpenter (R. J. MacReady s’est reconverti dans les pompes funèbres) ou Tremors (le personnage d’Earl Bassett donne son nom au collège de la ville), sans oublier l’ami Kaufman en caméo et Rob Zombie au téléphone (nous souffle notre informateur exhaustif). Pour autant, ce Slither (aux titres alternatifs Horribilis et Incisions) vaut aussi pour lui-même, car s’il réanime avec un savoir-faire certain les pochades horrifiques à la Gordon et Yuzna, il s’avère être plus qu’un ersatz et se pose en digne héritier des bandes fantasmagoriques au sous-texte politique et/ou social de la décennie 80.

Dire que Slither est un grand fourre-tout relève de l’euphémisme, mais on appréciera la conduite globale du projet, qui voit s’entremêler avec efficacité plusieurs grands thèmes fantastico-horrifiques (invasion extra-terrestre, contamination, cannibalisme) sans perdre de vue sa narration, son contexte ou ses personnages. Dans sa monstruosité, Grant (Michael Rooker) se révèle d’ailleurs plus un prétexte pour mettre en relief son épouse délaissée, Starla (Elizabeth Banks) qui brille, dans le film, par sa trajectoire. Objet de convoitise de l’un de ses élèves qui la dessine nue, la caméra épousant ses formes, elle sera récupérée à la sortie par son mari, qui la considère comme sa propriété (« Je ne suis pas prêteur », lui inspire l’évocation du collègue de sa femme). Sa biographie se dessine à gros traits dans la bouche de Pardy (Nathan Fillion), son ami policier – et admirateur pas si secret – : une mère démissionnaire, un père alcoolique, et le salut, en la personne de Grant, qui lui offrit la vie dont elle rêvait. Ou à peu près.

 

Les premiers signes de la transformation de Grant, contaminé par un colonisateur venu d’ailleurs, coïncident chez Starla avec une prise de conscience, comme si, paradoxalement, elle voyait enfin, à mesure qu’il devient visqueux et hideux, le vrai visage de celui qui partage sa vie. Illusoirement contentée par son romantisme naïf, prête à repartir en lune de miel dès que Grant lui montre un peu d’affection, Starla aura besoin de cette figure monstrueuse, d’être confrontée à son dégoût pour enfin s’émanciper.

 

Tout, dans l’entreprise du monstre, qui procrée, contrôle ou dévore, cherche à contaminer, rallier à lui, s’approprier ses victimes, induit le mouvement inverse : l’annihilation de la volonté propre, la dissolution dans un seul et même esprit (« contaminer les consciences », dira Starla) – son discours sortant de la bouche de ses suiveurs comme s’ils composaient une unique entité, dépossédés d’eux-mêmes à la manière des victimes des Body Snatchers, ou comme nantis d’un esprit collectif tel celui à l’œuvre dans Le Village des Damnés – puis un seul et même corps, puisqu’il finit par absorber, ou plus exactement voir se greffer à lui ceux qu’il a contaminés.

 

L’idée donne lieu à d’inespérées séquences organiques – Grant trouvant d’emblée une place de choix dans l’album, que l’on pensait refermé, des créatures iconiques, fruit de la dégénérescence du corps humain, envahi de pustules, de plaies, avant de perdre presque totalement ses attributs (même si les différentes étapes de la transformation subissent des coupes et n’épousent pas le même découpage inexorable et lancinant que La Mouche, pour citer la référence ultime) – avec pour climax cette masse charnelle informe ayant peu à envier à l’amas corporel de Society. Yuzna fustigeait le règne des apparences en faisant craquer, couler, suinter le vernis de la bonne société, tandis que Gunn fait fusionner, agglutine, amalgame le maître et celles et ceux qui se sont laissés gagner par son emprise, directe via le corps-à-corps (Grant voit sortir de son abdomen deux tentacules munis d’un croc), ou indirecte par l’entremise des espèces de vers / limaces propageant l’épidémie en pénétrant, par la bouche (on pense à l’une des affiches du Frissons / Parasite Murders de Cronenberg), les êtres humains pas assez vigilants, pas assez conscients du danger (Pardy et Starla parviendront à empêcher toute intrusion du corps étranger en se protégeant la bouche, tandis que Kylie (Tania Saulnier), l’adolescente du film, luttera de toutes ses forces pour expulser la limace presqu’arrivée à ses fins), condamnés à devenir des extensions corporelles de Grant.

 

Si la domination conjugale se révèle en sous-texte du postulat d’invasion extraterrestre présenté dès la scène introductive, culminant dans cette réplique de Grant, alors au faîte de sa rage et de sa puissance : « J’existe depuis un milliard d’années, et tu pensais me rouler ? », qui renvoie directement au sujet du cours de Starla saisi au début du film : l’humain, qui pense être l’espèce la plus adaptée et la plus évoluée, et dans le prolongement, la gent masculine, l’héroïne lui opposera une cinglante réponse, et usera, plus d’une fois, de la ruse, de l’enjôlerie, pour confondre – et détruire – son rustre de mari rappelant, par personnage interposé, les liens sacrés du mariage et tentant de se dédouaner en avançant qu’il ne fait qu’agir conformément à sa nature, avant de tenir des propos dégoulinants sans aucun doute destinés à l’amadouer.

 

À réaliser l’emprise qu’elle subit – et qu’elle alimente –, la timorée ne s’en laisse plus conter et emploie, à son avantage cette fois, les belles paroles (caustique contrepoint de l’un des titres de la bande originale, aux paroles sirupeuses, utilisée une première fois lors de la scène romantique entre les époux, puis en parfait décalage avec la situation) qui tout son mariage durant l’auront endormie, maintenue sous le boisseau d’une morne vie maritale, et en conscience se libère en explosant au fusil le crâne du policier par lequel Grant déclare « Tu as toujours eu besoin de moi pour te protéger » (puis en en exterminant un autre avec une barre de fer sous le regard médusé de Pardy et de Kylie) avant l’affrontement final avec un Grant ne suscitant plus aucune empathie ni indulgence, qui desserrera son étreinte fatale sans voir clair dans le jeu de sa femme.

 

On retrouve dans Slither, pour faire un parallèle avec un autre cas de transformation en créature poulpesque, à savoir Le Monstre de Val Guest, quelques plans de personnages interloqués par ce qu’ils découvrent, avant que nous ne le voyons à notre tour, à l’instar de ces opérateurs de la BBC sur le point de lancer une diffusion depuis l’abbaye de Westminster, mais ici le dégoût prédomine sur la stupeur. Et si la métaphore monstrueuse opère ses effets sur Grant, la métamorphose est bien celle, avant tout, de Starla, et le regard porté sur le monstre véhicule moins le caractère tragique de sa situation que le sursaut provoqué chez celle qui, enfin, voit vraiment. Adolescente, elle formula le projet de partir à Hollywood mais suspendit son envol au bout de la rue. Son ami policier savait pourtant, à l’époque, que s’il y avait bien une personne qui en était capable seule, c’était elle. L’intéressée l’ignorait mais s’offre une seconde chance, sans oublier d’entrainer dans son sillage la génération suivante.

 

Kylie emprunte clairement le chemin de son aînée (l’extincteur puis le pistolet remplaceront le fusil), leurs trajectoires finissant, parmi les nombreux méandres horrifiques du scénario, par se rejoindre. Après plusieurs apparitions anodines, la jeune fille est d’ailleurs l’héroïne d’un segment isolé, mis en exergue par sa continuité narrative, là où le film entremêle ailleurs volontiers les situations, pour une relecture des Griffes de la Nuit (on notera la reprise du plan de la main aiguisée du cauchemardesque Freddy surgissant du bain moussant, celle-ci étant remplacée par l’une des limaces / spermatozoïdes échappés de l’infortunée Brenda, choisie par Grant comme matrice de sa progéniture contaminante, et transformée en outre énorme, gigantesque sphère de chair où surnage un visage bouffi, qui n’est pas sans rappeler son homologue croisée dans le Faust de Yuzna, décidément en embuscade), puis de La Nuit des Morts-Vivants dans un mouvement inverse, les parents zombifiés pourchassant leur fille, réfugiée dans la voiture, de leurs assiduités cannibales (on saluera, pour rester au rayon des références, le sosie de l’anthropophage de Joe d’Amato), sous-entendues familiales (« Tu n’as aucune excuse, c’est la journée famille ! »).

 

Au cœur de ces sujets, on sait gré à James Gunn de nous épargner discours appuyé et leçons de vie, en entourant l’ensemble d’une bonne dose de dérision (le réalisateur se caricaturant lui-même sous les traits d’un prof barbant – le collègue – incollable sur l’érosion au Cambodge, et plein d’autres petites saillies absurdes ou cocasses). Le générique voit le maire jurant comme un charretier briser la quiétude de trognes et de démarches saisies au ralenti, l’arrivée de l’extra-terrestre est couplée en montage alterné à un dialogue improbable entre deux policiers, ça chahute et ça lance des vannes sur les Russes dans le bureau du shérif. Autre montage alterné : celui, plus audacieux, entremêlant l’agression de Brenda – qui fut près, dans la forêt, d’entrainer Grant dans l’infidélité, avant qu’il ne se ravise, puis qui fera les frais de ses pulsions tentaculaires – et le compte à rebours de l’ouverture de la chasse au cerf. Saisissant contraste entre une insémination extraterrestre filmée sans aucun second degré (mais contaminée par la bande-son de la fête) comme une scène de viol, et un moment de liesse sur fond de musique country. Ces ruptures et entrelacements de ton font de Slither un film grave et drôle, faussement léger et gentiment outrancier.

 

L’épilogue voit les trois personnages, après un final lyrique, marcher longuement sur la route, en direction de l’hôpital le plus proche, nos héroïnes se soutenant mutuellement, tandis que Pardy chemine en solo. Mais la connivence féminine à l’allusion teintée d’ego du policier persistant à affirmer son rôle de protecteur (on bondit pendant ladite scène en l’entendant dire que sa version sera qu’il a sauvé Kylie, alors que c’est l’inverse qui se produisit) et les notes apaisées d’un titre romantico-pop nous relient à la quiétude d’une fin de journée automnale. Les monstres sont vaincus, et les mines défaites, mais confiantes. Au bout de la route, d’autres étapes, et advienne que pourra.

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 2 Comments , , , , ,

2 comments

  • Roggy dit :

    J’aime bien ce film de James Gunn qui convoque plusieurs influences comme celle de Brian Yuzna p. Qui aurait pu se douter que ce gars-là serait à la tête d’un film comme les gardiens de la galaxie ! Belle chronique en tout cas et j’en profite pour souhaiter une très belle année à Scopophilia !

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Une bonne surprise en effet, avec des influences très appréciables. Je reconnais que sa filmographie m’a laissée un peu perplexe, de la Troma à Marvel, il fallait le faire ! Cela dit, en intercalant celui-ci et Super, tu saisis un peu le cheminement. Bien sûr, je préfère Slither aux Gardiens de la Galaxie, même si celui-ci a une certaine personnalité. Mais je ne serais pas étonnée de retrouver James Gunn dans un projet à nouveau plus modeste… du moins je l’espère ! Merci beaucoup Roggy, et très belle année à toi aussi et à tes écrits !

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