SINFONIA EROTICA : SADEAN VARIATIONS
SINFONIA EROTICA : SADEAN VARIATIONS

En musique, la variation désigne une façon de produire des notes de multiples phrases musicales par des modifications apportées à un thème. À l’époque baroque on parle aussi de doubles qui sont généralement en petit nombre et peuvent être ajoutés par un compositeur à un air de base d’un autre musicien, à titre d’hommage par exemple. Parler de musique n’a rien d’inapproprié, Franco est jazzman et opère avec les films comme avec la musique, en délayant une trame dont il ne retient que le fossile. Les variations qu’il opère sur les récits sadiens, notamment LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR, sont avant tout des variations sur le récit, les personnages qui y prennent part ne s’encombrent pas des discours de leurs homologues littéraires. Certaines de ses variations se rapprochent des phases récapitulatives d’une symphonie : les motifs originaux se font entendre, dans une forme ou un ordre altéré et s’accompagnent d’un développement secondaire. C’est le cas de Sinfonia Erotica (1979), dont le titre revendique directement l’analogie musicale.

« Ils sont délicieux les fers du crime que l’on aime ! » voilà une réplique de Juliette que l’on pourrait attribuer à la Justine/Norma de Sinfonia Erotica. Cette libre adaptation d’un segment des Infortunes de la Vertu est le seul retour que Franco opérera vers le personnage de Justine. Chargé de la mémoire de ses aînés, il relève de l’aboutissement total, non de l’adaptation de Sade par Franco, mais de la fusion entre la mécanique encyclopédique sadienne et de la répétitivité obsessionnelle francienne. La récurrence et le remploi d’images convoquent toute une mythologie qui rend cette lecture à la fois pertinente autant dans l’œuvre de Franco que comme prolongement de l’édifice Sadien et pourtant tournée vers une abstraction scénaristique qui n’est pas celle du X. On ne reconnait plus seulement un épisode de l’œuvre de Sade mais un amalgame entre la période de Justine chez le Marquis de Bressac et l’appropriation de La philosophie dans le boudoir par Franco (déjà par trois fois éprouvée avec Les Inassouvies, Plaisir à 3 et Cocktail Spécial).

Bien plus que n’importe quel autre film de Franco, celui-ci correspond au sous-titre de La philosophie…, Les Instituteurs immoraux qui cette fois intéressent autant le réalisateur que son personnage principal. La jeune nonne Norma n’est pas un personnage sadien à proprement parler, son nom ne faisant aucunement référence aux écris du marquis, mais elle rassemble de nombreuses caractéristiques qui en font une entité assimilable à Justine (et dans une certaine mesure, le fait que le rôle soit tenu par Susan Hemingway renvoie à Maria, l’héroïne de LOVE LETTERS OF A PORTUGUESE NUN, tourné deux ans plus tôt). Plus qu’à Justine d’ailleurs, puisque l’on note que le développement de l’intrigue de Sinfonia Erotica, aussi ténu soit-il, la fait passer par différents stades qui correspondent en tout à 3 héroïnes de Sade : Justine, Juliette sa sœur, et Eugénie de Mistival. On oublie souvent que l’histoire de Juliette est proche en termes de péripétie de celle de Justine et que leur appréhension du monde est marquée par « l’enseignement » des « instituteurs » évoqués plus haut. Le film se charge donc de remettre en lumière les similitudes entre les personnages, et il est aussi l’occasion pour Franco de capturer enfin la Juliette qui lui faisait jusque là faux bond.

 

Dans un décor très « belle époque », nous voyons Martine de Bressac revenir en calèche de la maison de cure ou elle a séjourné, à l’initiative de son époux, pour calmer ses crises d’angoisse. Ce retour est accompagné d’une voix off qui est bien celle de Martine et qui fait office d’introduction, telle la voix lointaine de Rebecca au début du film éponyme d’Alfred Hitchcock (1940). Justine/Norma n’arrive que beaucoup plus tard, en tant qu’élément perturbateur au sein du fragile univers de Martine à la sécurité relative, découverte inconsciente dans le parc par le Marquis Armand de Bressac et son amant Flore. Armand qui n’a pas réussi à se débarrasser de sa femme en la faisant interner voit l’arrivée de Norma chez eux comme l’occasion de faire disparaître Martine pour de bon. Il faut se souvenir pour pleinement apprécier les raccourcis narratifs du passage de Justine chez Bressac dans le film de 1968. Le marquis cherche à se débarrasser de sa femme pour jouir de sa fortune et s’adonner à ses plaisirs pervers en toute liberté, et voit en Justine une coupable toute désignée, il convainc la jeune fille de se rallier à sa cause et d’empoisonner Martine, la menaçant de la dénoncer aux autorités (la jeune fille est recherchée après son évasion de la Bastille) si elle ne se plie pas à son plan. Contrairement à la Justine de Sade et du film de 68, Norma prend très vite goût aux préceptes de ses tortionnaires, et se greffe sans peine au couple Armand-Flore qui devient un trio. De la récalcitrante Justine à l’apprenante Eugénie, jusqu’à l’entreprenante Juliette, Norma accepte très vite son rôle dans le plan établi par Bressac. Elle devient de son plein gré bourreau et persécutrice, riant du malaise de Martine et acceptant de porter à cette dernière le verre de lait fatal (une référence à Soupçons d’Hitchcock, 1941). Alors que le poison fait son œuvre, Armand honore une dernière fois sa femme des pratiques qu’il lui a toujours refusées (le docteur qui suit Martine évoque la possibilité que sa frustration sexuelle soit à l’origine de ses névroses) et tous sont réunis autour de Martine lorsqu’elle rend son dernier souffle, ricanant, et répétant comme en transe « pauvre Martine » (une réplique qui, à un prénom près, était celle du narrateur Sade dans Justine).

 

Après le meurtre, tout prend une tournure idyllique, notamment pour Norma et Flore. Le jeune homme délaisse en effet Armand qui ne le supporte pas et finit par les tuer tous les deux, les transperçant d’un coup d’épée dans leur lit (une référence au double meurtre du couple en plein acte de La baie sanglante de Mario Bava ?). Alors qu’Armand qui ne voulait pas en arriver là se lamente sur les extrémités qui ont été atteintes et peste contre Norma dont l’arrivée semblait opportune mais a faussé au final toutes les cartes, Franco opère un revirement scénaristique des plus surprenants : Martine, revenue d’outre-tombe pour exercer sa vengeance ! Dans une conclusion qui semble venir tout droit des Diaboliques (Clouzot, 1955), Martine, triomphante, n’ayant pas touché au lait et ayant simulé sa mort, quitte la maison au bras du médecin de la clinique qui semble avoir échafaudé le plan pour la sortir de son enfer.

Entre un enchevêtrement de références cinématographiques et une intrigue difficilement accessible, le spectateur de Sinfonia Erotica doit aussi s’y retrouver dans une concordance entre le rythme et un concerto de Liszt qui renvoie directement à l’esprit 1900 de l’ensemble, et surtout à son caractère cyclique, qui baigne qui plus est dans une atmosphère ouateuse qui rend les contrastes inexistants. Tout concorde ici à convoquer le fantôme de Sade (le décor, les chandeliers issus d’un autre temps) plus qu’un véritable récit sadien. Franco a rétabli, avec son twist final, une sorte de justice, qui pourtant ne trahit pas Sade outre mesure si l’on accepte l’idée que la victime supposée, patiente et bonne actrice (si l’on suppose que Martine feint la folie pour faire croire à son mari que son plan fonctionne), est plus sadique et plus déterminée que les bourreaux qui ne voient que leur plaisir immédiat. Sinfonia Erotica a tout du récit de film noir, rappelant aussi bien tous les films qu’il convoque via les nombreuses références qui émaillent le film que ceux auquel fait penser le scénario à tiroir à commencer par Hantise de Georges Cukor (1944).

Encore une fois s’il s’agit d’un film en costume (le premier depuis Justine), Franco a situé son film dans une époque qui n’est pas celle de Sade, affirmant le caractère intemporel de l’esprit sadien. L’épuisement de toutes les combinaisons sexuelles possibles, la mécanique et l’agencement de celles-ci ainsi que des meurtres (les deux pratiques sont filmées de la même manière et sont toutes deux accompagnées du concerto n°1 pour piano de Liszt, ce qui souligne le fait qu’elle relèvent, pour ceux qui en jouissent, de la même volupté) et la crudité avec laquelle ils sont évoqués, même s’ils sont adoucis par le caractère mélodramatique du film, ramènent bel et bien Sade à Franco. Le mélodrame est cruel et l’adaptation aussi libre soit-elle est l’une des lectures de Sade les plus abouties que Franco ait jamais livré.

Gabriel Carton

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