Réveil dans la Terreur
Réveil dans la Terreur

Poisseux, moite. Étouffant, même. Réveil dans la Terreur, réalisé par le canadien Ted Kotcheff en 1971, est le récit d’un cauchemar. Celui vécu par John Grant, un jeune instituteur coincé dans un bled australien, où la sueur et la bière coulent à flot, et où les hommes se soumettent dans l’allégresse à leurs instincts les plus primaires.

Le film s’ouvre sur un lent panoramique du désert australien. Puis la tignasse blonde de John Grant surgit. Dans la salle de classe, une sonnerie retentit pour annoncer le début des vacances de Noël. Notre instituteur avale une dernière bière au comptoir de sa pension, avant de se rendre sur le perchoir en bois faisant office de gare dans ce minuscule village perdu dans la cambrousse. Destination : Sydney, où il va pouvoir retrouver pour quelques semaines sa fiancée.

Grant fait escale à Bundanyabba, « Yabba », pour les locaux. Le chauffeur de taxi lui vante les mérites de cette bourgade où il fait bon vivre et où les habitants sont particulièrement accueillants. On sent le traquenard. On attend la « terreur ». En lieu et place, Grant se voit offrir une bière par le chef de la police locale, qui lui raconte que les délits ici sont rares, puis il observe le manège de ces dizaines de gars qui tentent leur chance à pile ou face. Ça chahute, ça crie, ça mise. Mais pas de tricherie, pas d’embrouille. Non, vraiment, pas de terreur à des kilomètres… Grisé par cette effervescence, Grant tente sa chance au jeu. Et commet l’erreur de celui qui gagne, et veut gagner plus. Il faut dire que s’il réussissait à réunir mille dollars, il pourrait « racheter » son affectation et quitter le bled où il végète.

Sans surprise, il finit la soirée complètement déplumé et se réveille avec une méchante gueule de bois, et un avion loupé. Il se retrouve alors embringué dans la vie locale, qui n’est idéale que dans le discours de ces hommes qui, pire que de se voiler la face, ne se rendent même plus compte de ce mal qui les ronge, l’ennui.

La descente aux enfers de John Grant consiste à emprunter le même chemin qu’eux. Ce que le réalisateur rend tangible grâce à un étirement du temps, un essoufflement des séquences, qui pour la plupart ont comme point de départ l’amusement, et se ternissent progressivement, laissant Grant s’y enfoncer, s’y complaire. Un traitement narratif rendant encore plus percutant le malaise qui cerne de toutes parts le personnage, et qui par-là même nous étreint. Même l’hospitalité des habitants, d’abord appréciée, se révèle finalement « agressive », comme le fera remarquer Grant. On notera d’ailleurs la seule incursion du film dans l’humour, absurde, lorsqu’un homme vocifère à Grant, qu’il vient de prendre en stop, un mémorable « Quoi ? Je viens de faire soixante-quinze kilomètres et tu veux même pas prendre une bière ?! » La chute, en revanche, sera annoncée par un montage saccadé absolument effrayant, cauchemardesque par son rythme et sa teneur, de souvenirs remontant à la surface, tels des visions hallucinées, y compris de scènes que nous n’avons pas vues dans le film. Et tandis que ces quelques jours en enfer auront semblé des mois, les semaines suivantes feront l’objet d’une ellipse frappante.

C’est cette boucle sans fin – motif également repris de manière géographique, Grant étant sans cesse ramené à Yabba comme s’il était condamné à y rester, voire à y purger une peine – ce cycle infernal qui donnent le tournis et éloignent de plus en plus le personnage de lui-même. Jusqu’à ce qu’il ne se reconnaisse plus. On devine, même si rien ne l’explicite vraiment, que, déconnecté de tous ses repères, c’est un instinct de survie consistant à se fondre dans la masse qui l’a motivé. Un comportement qui atteint son paroxysme lors de la scène de la chasse au kangourou, au cours de laquelle, pressé pour on ne sait quelle raison de faire ses preuves de mâle viril aux côtés de ses compagnons, il s’éloignera en même temps le plus de sa propre personnalité. En quelques jours, John Grant en est venu à se nier totalement.

Plus encore que le soleil et le fossé qui le sépare des habitants de Yabba, ce sont bien ses propres pulsions qui écrasent John Grant. Cédant à l’ivresse, au jeu, au flirt (qui s’arrêtera net lorsqu’il vomira après avoir embrassé une femme), et à la cruauté envers les animaux, donc, son image d’instituteur propret vole en éclats, à ses propres yeux en premier lieu. Quelques mésaventures plus tard, Grant en sera arrivé à un tel dégoût de lui-même qu’il n’aura plus guère que la folie comme échappatoire. Il lui faudra alors en arriver à des extrémités pour parvenir à briser cette spirale.

Toute la force du film réside dans ce climat insidieux. Comme John Grant, on ne l’a pas vu venir, ou tout du moins pas dans toute son ampleur. On peut être ébranlé par la séquence de la chasse au kangourou. Sur le moment. Mais ce n’est rien en comparaison avec le malaise que l’on ressent à la fin du film. Réveil dans la Terreur est un film éprouvant, qui vous vide littéralement. L’effet qu’il produit n’est pas vif comme un uppercut mais sournois comme un lent empoisonnement.

Audrey Jeamart

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