Réalité dépasse la fiction
Réalité dépasse la fiction

Quentin Dupieux est malin. Cela n’a jamais permis de faire un bon film. Mais il est malin. Mais cela n’a jamais permis de faire un bon film. Stop ! On tourne en boucle, là, non ? Précisément. Réalité en est une, qui revient constamment sur les mêmes éléments du récit, mais en les malaxant, les emboîtant en superposant mise en abime sur mise en abime. On regarde le nouveau film de Quentin Dupieux comme on lirait un Nouveau Roman. Avec cette lueur d’amusement dans les yeux mais aussi ces nœuds au cerveau à force de vouloir faire rentrer un récit pour le moins perturbé dans des cases, temporelles, logiques, sensées. C’est habile, mais quelque peu vain. Mais c’est habile.

Ce talent, voire cette audace dont Dupieux fait preuve en proposant un récit à ce point déstructuré, sont les points forts du film. Si d’autres réalisateurs (Lynch en tête) sont passés maîtres dans l’art de brouiller les pistes, entretenant un flou source de multiples hypothèses, suppositions, interprétations, Dupieux, lui, les assène. Les incongruités du récit nous sont proposées sans fard, sans détours. « Mais c’est impossible ! », commençons-nous par nous dire intérieurement. Hé bien dans le monde de Réalité, si, c’est possible. Une mère lisant à sa fille un conte qui est sa propre histoire, ce qui arrive à cette même petite fille se retrouvant projeté dans une salle de cinéma, les rêves d’un personnage racontés par d’autres comme s’ils avaient été témoins de la scène, etc, etc, etc…

Tout, dans le film, est mis sur un pied d’égalité en termes de réalité. Tout est réel, tout se produit et s’ancre dans une même ligne spatio-temporelle. On ne peut donc pas dire que Dupieux crée plusieurs mondes qu’il enchâsse, mais plutôt qu’il invente un nouveau monde, dans lequel la frontière entre rêve et réalité, ou encore œuvre de fiction et réalité (tous les personnages du film finissent par se retrouver sur un écran, visionné par d’autres personnages, eux-mêmes tantôt spectateurs, tantôt acteurs), n’est même plus poreuse, mais carrément inexistante. On notera en ce sens, en plus des références présentes dans le film (une cassette vidéo, bleue comme la boîte dans Mulholland Drive, les têtes qui explosent font fatalement penser à Scanners de Cronenberg…) le clin d’oeil à sa propre production (un « Rubber 2 » s’étale en lettres noires sur le fronton d’un cinéma), annihilant encore plus ladite frontière.

Réalité

REALITE 3 © Realitism FilmsEt quand on croit atteint le degré maximal d’emboîtement et d’incohérence, Dupieux va encore plus loin. On a même l’impression que cela ne va jamais s’arrêter. Après tout, tout est possible. Les ramifications de l’univers fantasmé par Dupieux sont infinies, les tentacules de la pieuvre s’auto-régénèrent et repoussent en créant des bifurcations qui finissent toutes par se rejoindre. Une impression renforcée par la bande-son du film, un unique morceau, Music with Changing Parts, de Philip Glass (pour une fois, Mr Oizo a laissé son costume au placard), dont Dupieux utilise les premières minutes de manière répétitive, lancinante, entêtante. Après l’amusement, viennent ainsi le vertige, l’inconfort. Privés de nos repères, on cherche une trame, une logique, auxquelles se raccrocher. Mais il n’y en a pas. Dupieux nous pousse dans l’inconnu à coup de variations continuelles sur le même thème. Pour rentrer un tant soit peu dans le film, il faut accepter ce postulat qui malmène nos schémas narratifs classiques, et il faut bien reconnaître que c’est une belle prise de risques de la part de ce trublion, désormais avéré si l’on en doutait encore, qu’est Dupieux.

Mais reconnectons-nous à l’histoire, car il y en a une, tout de même ! Jason Tantra (inénarrable Alain Chabat) est cadreur pour une émission de télévision. Mais son grand rêve, c’est de réaliser son film d’horreur, Waves, une histoire d’ondes télévisées meurtrières qui font imploser les têtes. Il obtient un rendez-vous avec un producteur, qui se dit emballé, mais ne s’engagera sur le projet que si Jason trouve le meilleur gémissement de terreur de l’histoire du cinéma. Il a quarante-huit heures… Ca commence sur le mode de la comédie, mais c’est bel et bien un cauchemar, nourri par les affres angoissantes de la création, que va peu à peu vivre Jason.

Avouons-le, on a commencé à fantasmer sur le duo Dupieux / Chabat dès l’annonce du projet. Deux potentiels absurdes se télescopant, se nourrissant l’un de l’autre, on en bavait d’avance. Et de fait, Chabat, égal à lui-même,  parvient à maintenir le film dans l’absurde cocasse (il faut le voir assis dans sa voiture, testant des dizaines de gémissements différents sur son dictaphone ou dessiner le pitch de son film comme un enfant de cinq ans…), à mesure que Dupieux creuse le sillon de l’absurde inquiétant. En parallèle, puis en imbrication, c’est aussi l’histoire de cette petite fille, prénommée Réalité, persuadée d’avoir vu une cassette vidéo dans les entrailles d’un sanglier que son père vient de dépecer, qui permettra de lancer la boucle de la mise en abime.

L’exercice formel, soutenu par un scénario à tiroirs de haute voltige et un montage ad hoc, est brillant, c’est entendu. Au niveau du fond, en revanche, il faut reconnaître qu’il y a plus enthousiasmant. Critique de l’industrie du cinéma plutôt convenue, « intrigues » secondaires qui peinent à faire mouche (Dupieux aurait pu faire bien autre chose de l’eczéma intérieur qu’il fait subir à l’un des personnages), une Elodie Bouchez peu inspirée et caricaturale, manque de rythme de certaines scènes qui s’auto-contemplent : le fonds des tiroirs pèche. Après avoir réalisé Steak, sorti en 2006, Dupieux rêvait déjà de Réalité. Rubber, Wrong et Wrong Cops se sont faufilés entre temps. Quand le rêve devient réalité, il perd une part de lui-même. On rêve alors d’un monde où Dupieux associerait forme novatrice et fonds percutant. Qui sait, peut-être que ce film existe déjà mais qu’on ne le sait pas encore.

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 4 Comments

4 comments

  • Benjamin dit :

    Je ne connaissais pas Dupieux et le découvre donc avec Réalité. Et je suis emballé. On pouvait attendre davantage du fond, c’est vrai, mais rien que la forme adoptée, ce dérèglement en chaîne de tous et de tout, décors y compris, le choix des acteurs, l’entre-deux absolu dans lequel il place le spectateur (coincé entre deux plans comme dans un Nolan) suffisent à faire de Dupieux un réalisateur à part (et à considérer) dans le paysage cinématographique français. De plus l’inachèvement ou l’interruption comme thème répété assure au film une mise en abîme prête à contrer toutes les critiques. Oui, ce film pourrait être plus, mais s’il avait été parfait et conforté par un fond plus accompli par exemple, il se contredirait… en quelque sorte.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Ha mais tout à fait. Sans aller jusqu’à dire que la légèreté du propos est parfaitement cohérente, l’intérêt du film est clairement ailleurs. Ce fut une déception « à chaud », ce manque de profondeur, mais cela n’enlève rien, encore plus avec le recul, à sa qualité générale. Quand on aime l’absurde, sa filmographie entière est délectable. À l’exception, en ce qui me concerne, de Steak, qui a ses adeptes, mais qui m’a semblé peu abouti, et rarement drôle. Avec Rubber, bien qu’inégal et longuet, il touchait à quelque chose avec le fameux « no reason ». Wrong creuse le sillon, tandis que Wrong Cops se révèle plus musclé, plus mal élevé, et comporte une ou deux scènes vraiment hilarantes qui reposent sur… rien, dans le dispositif, du moins, puisque le potentiel comique provient, dans la scène à laquelle je pense, du jeu d’Eric Judor et de son acolyte, tout comme Réalité sans Alain Chabat semble une hérésie. Dupieux sait choisir ses interprètes, vecteurs de son humour si particulier. De film en film, il a développé sa forme, et il est évident que s’il avait réalisé Réalité dès qu’il en a eu l’idée, cette forme n’aurait pas ressemblé à ce que l’on a finalement pu voir. Se pose ensuite la question de la vanité de la forme, malgré toute l’importance qu’on lui accorde. Son cinéma dit-il quelque chose ? Pas vraiment, si ce n’est, justement par son aspect déstructuré, non-sensique, vertigineux, que le monde, et notre vision, sont un beau capharnaüm. Il ne le verbalise pas, mais le fait puissamment ressentir, à sa manière. Pour compléter, un long et intéressant entretien à lire ici : http://www.konbini.com/fr/entertainment-2/interview-quentin-dupieux-realite/

  • Benjamin dit :

    Mais la vanité, à condition qu’il y ait un tantinet de talent, ne me dérange pas tant. Merci pour ta réponse et tes recommandations, j’irai lire également cet entretien.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci à toi, et en espérant que ton exploration de l’univers Dupieux continue à t’apporter satisfaction.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>