MERIDIAN : LE VOILE DES ILLUSIONS
MERIDIAN : LE VOILE DES ILLUSIONS

Charles Band à la réalisation, Dennis Paoli au scénario, Pino Donaggio à la bande originale, Sherilyn Fenn au casting ? Voilà qui était plus que suffisant pour se risquer à pousser les portes du château de Meridian, conte fantastique relisant La Belle et la Bête (Le Baiser de la Bête est d’ailleurs son sous-titre chez nous) à la sauce Full Moon, la maison de production du sieur Band étant reconnaissable entre mille.

De la bouche lumineuse d’une gigantesque tête de pierre sortent au ralenti les artistes d’une troupe qui installera sa scène éphémère au pied du château de Catherine, étudiante en art de passage en Italie, pour une représentation qui troublera cette dernière et l’entrainera dans une ronde faite de doutes, de peur et d’amour. Mais avant cela, un tableau du XVème siècle atterrit entre les mains de Gina, restauratrice des œuvres de la paroisse et amie de Catherine, chargée d’en révéler, sous la couche bucolique le recouvrant et se donnant seule à voir, les turpitudes, le romantisme et le lourd secret. Les forains offrant leur spectacle ne révèlent rien de moins que ce que le cinéma, qui puise son origine dans ces représentations populaires attirant les curieux sur les places de village, transmet : l’illusion, et Meridian jonglera sans cesse avec ce que nous voyons et croyons voir.

 

Cette troupe prétendant avoir traversé le temps pour « faire frémir et enchanter » ses spectateurs s’avérera même réellement issue du passé, alors même que l’on pense d’emblée percevoir dans cette annonce une astuce destinée à éveiller notre curiosité, un écran de fumée derrière lequel il n’y aurait que du vide. Catherine, préférant porter un toast à la vérité plutôt qu’à l’illusion, devra accepter de croire à ce qu’on lui raconte, de laisser le temps se dissoudre, l’espace mener à d’autres dimensions, l’irrationnel pénétrer son univers, de s’engouffrer dans l’inconnu, pour pouvoir reprendre le dessus sur les émotions contradictoires qui l’assaillent.

 

Les deux amies posent l’étiquette de légende sur l’histoire de ce magicien ayant fait jaillir le château de la montagne et ayant changé en pierre ses ennemis. Mais de la même manière que les crânes saisis dans les sous-sols du château dans une succession de plans se retrouveront sur l’un des tableaux, en vanité, sur lesquels travaille Gina, puis sur le bord de la scène des forains, ces êtres de pierre gagneront leur importance au présent, les faits du passé dont on a longtemps voulu la protéger continuant d’infuser dans le quotidien de Catherine, héritière non seulement d’un domaine, mais aussi d’une histoire et de responsabilités.

 

Au-delà de ses effets de manche un peu douteux (qu’il faut ici accepter et accueillir à bras ouverts sous peine d’avoir l’impression de porter un bijou en toc), le film doit beaucoup au personnage de cette jeune femme placée de manière assez perverse au cœur d’une malédiction ancestrale et d’une histoire familiale dans lesquelles on lui demande d’aller chercher et de trouver des réponses seule, absolument seule (même Martha, son ancienne nourrice, se refuse à lui révéler quoi que ce soit concernant son histoire familiale, pour la laisser y accéder par elle-même). À l’opposé de la spontanéité de Gina, qui n’hésite pas à passer derrière le rideau de scène, réellement et métaphoriquement, pour inviter la troupe et son hâbleur meneur pour le dîner, Catherine se tient à distance de l’illusion, de la magie, de ce qu’elle ne contrôle pas, de ce qu’elle ne veut pas voir.

 

À l’image du passé non révolu et du présent flou dans lequel il s’insinue, Catherine évolue dans un état intermédiaire entre le rêve et la réalité, la superstition et la rationalité, le doute et la foi. État qui l’empêche d’avancer tant qu’elle n’a pas déterminé la nature de ses émotions émoussées. Le film, reflet de l’illusion dont le spectacle des forains constitue une mise en abîme, joue, par son dispositif et sa mise en scène, avec cet état de flottement, en dissipant rapidement tout doute quant à la nature de la malédiction – Oliver, le frère masqué de Lawrence, se transforme en bête lorsqu’il aime – tout en étant ensuite entièrement construit sur la découverte progressive et pleine de méandres des raisons de ce sort, et sur ses implications. C’est un grand trouble qui entoure la révélation, puisque comme dans un songe, car ayant été droguées, Gina fait l’amour avec Lawrence, tandis que Catherine s’abandonne entre les bras d’Oliver après avoir été « préparée » par le frère de ce dernier, et ne présente aucun signe de stupeur lorsque son amant se métamorphose en bête velue pendant l’étreinte. Des séquences tour à tour brusques et douces, à la mise en scène cotonneuse, qui nous intiment de lâcher prise devant le spectacle qu’il nous présente, de nous y abandonner, nous aussi. De la même manière que c’est en reconsidérant son avis sur l’illusion ne lui procurant aucun plaisir que Catherine lèvera des voiles et se découvrira.

 

Le lendemain, elle affirme d’ailleurs à sa nourrice penser qu’il s’est produit quelque chose d’épouvantable, mais elle n’en est pas certaine. Pas certaine que cela se soit produit, mais surtout, pas certaine que ce soit réellement si épouvantable. Recroisant Oliver présentant son attitude comme impardonnable mais soulignant le fait qu’une sensation si puissante n’était pas une illusion, elle lui opposera la froideur de celle dont les certitudes vacillent. Son tâtonnement est le nôtre, elle sera notre guide dans les couloirs du château, son visage plongé dans les ténèbres puis baigné de lumière, et nous l’accompagnons dans sa première vision (illusion révélatrice), celle, dans la chambre du Nord, d’une jeune femme blonde, sa robe blanche rougie de sang.

 

Dans sa dimension assumée de spectacle, Meridian souffre d’un excès de détails, d’explications, de fumigènes, de ralentis, d’une grandiloquence théâtrale (dans ce mur s’ouvrant sur un aveuglant fond rouge, notamment) et d’une ambition démesurée pour brasser (en 1h20) les thèmes de la malédiction ancestrale, des secrets de famille à mettre au jour, de l’amour de la monstruosité, de la rivalité fraternelle et de la dualité (Catherine sera longtemps bernée par les deux visages – « respectueux et grossier » – des frères qu’elle pense ne faire qu’un). Copieux menu, parsemé d’éléments développés, d’autres expédiés, mais qui au final parvient à les marier en gardant le cap, jusqu’à la boucle bouclée sur la « révérence » des artistes se retirant de scène après nous avoir étourdis avec leurs numéros d’adresse et de mystère. En guise d’intermèdes symbolistes, Gina poursuit son entreprise de révélation picturale, découvrant la vérité enfouie sous une couche de peinture rajoutée qu’il faut gratter, brosser, dissoudre, patiemment, pour accéder à la vérité. Au-delà de l’illusion, qui ne s’oppose plus à elle mais ne fait que la masquer, s’y superposer, un travail minutieux, curieux, dévoile un univers insoupçonné, dangereux mais riche, une profondeur derrière la surface, comme le revers d’une pièce que l’on n’oserait d’abord considérer, mais que l’on ne peut s’empêcher, avec plus ou moins de hardiesse, de retourner.

 

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 2 Comments , , ,

2 comments

  • Très fine et précise analyse d’un portrait féminin et fantastique à vraiment redécouvrir, pas seulement pour sa merveilleuse actrice. Les thématiques principales, sensuellement méta, s’y voient exposées, ou dévoilées, pour utiliser le lexique de l’article, avec adresse et délicatesse. Deux femmes – celle qui joue (jouit, aussi) et celle qui écrit (relit itou, parfois) – se répondent par billet (très doux) interposé, au croisement des époques et des cinéphilies. Nous aimons ce titre, et le lyrisme vénitien de Pino, bien sûr, et nous aimons ceux et surtout celle qui l’aime en retour et s’y promène avec une telle grâce. Dans son jardin italien, dans le labyrinthe de son désir et de son identité, Catherine croisera sans doute Eva, la promise du sieur Roddam, mais elle ne manquera pas de sourire à sa sœur de cœur, prénommée comme chacun sait Audrey…

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Grand merci, Jean-Pascal. On pense à La Promise, à sa statue de pierre, à son cadre médiéval, à sa troupe de cirque et à son héroïne, ainsi qu’à Castle Freak, Dennis Paoli affectionnant le thème du double (jusqu’à co-écrire le Body Snatchers de Ferrara), mais surtout pour ce château qui est sans doute le même, et qui prête ses couloirs, ses escaliers, ses vieilles pierres, ses galeries, à semblable quête mêlant passé et identité. Un plaisir de suivre Catherine dans ce dédale et de t’y entraîner à notre suite. Dans la fumée et au ralenti, bien sûr.

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