L’OBSÉDÉ : Amours épinglées
L’OBSÉDÉ : Amours épinglées

Dans le domaine du drame psychologique, William Wyler avais mis la barre déjà très haut en 1961 avec LA RUMEUR (THE CHILDREN’S HOUR) qui voyait la vie de deux jeunes institutrices (Audrey Hepburn et Shirley MacLaine) dévastée par une rumeur, lancée par un de leurs élèves, quant à leur prétendue relation amoureuse. Quatre ans plus tard, le voilà qui rempile avec une adaptation du roman de John Fowles, L’OBSÉDÉ (THE COLLECTOR), qui explore de façon novatrice le thème du serial killer. Très différent de ses contemporains, citons LE VOYEUR (PEEPING TOM) de Michael Powell ou L’ETRANGLEUR DE BOSTON de Richard Fleischer, le film de Wyler se concentre sur la relation entre Freddie Clegg (Terence Stamp), un employé de banque insipide et renfermé, passionné par les papillons, et Miranda Grey (Samantha Eggar) une belle et jeune étudiante à laquelle le collectionneur voue une véritable adoration. Lorsqu’admirer la jeune femme de loin ne lui suffit plus, Freddie décide, plutôt que de l’inviter à dîner (elle pourrait refuser), de l’enlever et de la séquestrer (c’est plus sûr) dans une cave qu’il a aménagée pour elle en véritable appartement. Tout l’enjeu du film réside dès lors dans la réussite du plan de Freddie : parviendra-t-il avec la patience pour seule arme à faire naître chez sa prisonnière les sentiments qu’il espère ?

Le personnage de Freddie agit avec la femme qu’il aime comme avec ses papillons qu’il épingle dans ses cadres, mieux vaut pour lui jouir d’une beauté morte, plutôt que de susciter l’indifférence d’une beauté vivante en liberté. Si au départ, Wyler nous laisse un moment compatir à la solitude de Freddie et comprendre ce qui l’a amené à prendre une mesure aussi drastique envers l’objet de son affection, il apparaît de plus en plus évident que Freddie n’est pas vraiment ce grand romantique maladroit et monomaniaque que Miranda tente de ramener à la raison. En effet, Freddie n’est pas seulement conscient de l’ascendant qu’il a sur sa victime, mais il en jouit avec une mesquinerie douceâtre. Tantôt il explique à la jeune femme, désespéré,  qu’elle ne doit pas lui être hostile et qu’il ne tient qu’à elle de rendre son séjour avec lui agréable en acceptant d’apprendre à le connaître («You could fall in love with me if you tried. I’ve done everything I could to make it easy. You just won’t try!”), tantôt il la méprise pour sa tentative d’appel à l’aide (« They are looking for you of course, but you see, nobody’s looking for me ») ou pire, parce qu’il considère que compte tenu de son éducation, tout est plus facile pour elle que pour lui.

Au-delà du suspens tendu, admirablement suscité par le génie narratif de Wyler qui touche à l’hitchcockien, le film est le théâtre d’un choc des cultures et des classes inattendu. Freddie en vient à reprocher à Miranda son éducation, et lorsque celle-ci engage la discussion, sur son livre favori, par exemple, il rejette ce qu’il ne comprend pas. Chaque effort que fait Miranda pour améliorer la situation a pour résultat de mettre son geôlier en colère contre elle et la pauvre fille finit toujours par se lamenter sur l’erreur qu’elle vient de commettre. Dans sa manière de toujours rendre responsable Miranda de la situation dans laquelle elle se trouve, Freddie évoque énormément la figure du pervers narcissique.

Wyler ajoute à l’ambigüité du tout en passant d’un point de vue à une autre, celui d’abord de Freddie, dans les quinze premières minutes muettes du film, où on observe avec lui Miranda vivre sa vie, puis celui de Miranda dans sa prison, pour enfin revenir du côté de Freddie, dans un final d’une ironie aussi délicieuse que malsaine. La progression nous laisse entrevoir peu à peu la véritable nature du collectionneur, qui n’est pas seulement ce garçon rêveur, inadapté, moqué par tous, qui s’est réfugié dans la solitude, et qui, désespéré de ne pas plaire, oblige l’objet de son désir à apprécier sa compagnie, mais un maniaque, méticuleux et froid, suffisant et amer. Il en va du sort de Miranda comme de celui de ces magnifiques papillons que Freddie épingle au mur pour éviter qu’ils ne s’envolent, et quand on épingle un papillon, on s’empresse d’en attraper un autre, pour enrichir la collection. Wyler délivre avec L’OBSEDE une œuvre glaçante jusqu’à l’os dans les filets de laquelle on n’a pas fini de se débattre.

Gabriel Carton

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