L’ÉTRANGE FESTIVAL PART IV
L’ÉTRANGE FESTIVAL PART IV

The Lure

Agnieszka Smoczynska – Pologne

Pour ce film, la réticence déjà présente au NIFFF et perdurant à Paris aurait pris les atours d’un réel rendez-vous manqué sans cette projection décidée au pied levé. La cause de ce manque d’entrain ? Les numéros musicaux, peu vantés (c’est peu de le dire, au point de nous dissuader) dans chaque contrée. Évacuons tout de suite cette question brûlante : oui, il y en a beaucoup, et oui, ils sont utilisés à tort et à travers (dans la diégèse avec les scènes filmées dans le club où les deux héroïnes ont été embauchées, de manière ludique avec une scène à la Jacques Demy dans un grand magasin, en illustration des états d’âme des personnages, entonnant leurs pensées, la plupart du temps mélancoliques, au fil de textes distillant une jolie poésie), le tout assorti d’un goût prononcé pour le kitsch, perruques, paillettes et frou-frou à l’appui, mais c’est justement ce grand contraste avec la dimension mélodramatique de l’histoire de ces deux jeunes sirènes tentant de se faire une place parmi les humains malgré leur différence et leur appétit féroce, partagées entre leur humanité et leur animalité, dans une valse hybride des sentiments et des comportements, qui donne naissance à la beauté bancale et poignante du film. Comme un envers du décor que l’on arpenterait en entendant des cris de joie de l’autre côté du rideau.

 

Le scénario a l’excellente idée de ne pas faire de Golden et Silver, la brune et la rouquine, des phénomènes de foire. Dans le monde de The Lure, les sirènes sont certes des créatures rares, mais pas mythologiques. Un homme-triton croisera d’ailleurs la route des deux sœurs (formidables Marta Mazurek, candide, et Michalina Olszanska, plus vénéneuse). Lorsqu’elles arrivent dans le club où elles mèneront une vie artistique et presqu’humaine, elles sont choisies pour leurs talents de choristes, et pour proposer leur numéro de transformation aquatique. Le parti-pris de ne pas les munir d’une combinaison grotesque mais d’une queue de poisson réaliste – longue, verdâtre, visqueuse et encombrante – s’avère également très intéressante (nous verrons une fois la transformation en temps réel, les écailles remplaçant progressivement la peau laiteuse des jeunes femmes), en prenant le parfait contrepoint de l’univers féérique par ailleurs tissé. Le conte de fées musical basculera d’une manière générale dans le drame, au gré des découvertes sentimentales de Silver, tombée amoureuse d’un humain, au grand dam de sa sœur, délaissée mais surtout consciente du danger mortel que cela représente. Si Silver tentera de se conformer à une vie (et à une anatomie, lors d’une scène bouleversante) qui n’est pour elle qu’une illusion, Golden laissera libre cours (peut-être tout aussi douloureusement, mais en accord avec sa nature) aux élans voraces et à l’instinct qui sont les siens. Leur errance cristallise le caractère illusoire de certains rêves, la cruauté de l’inadaptabilité, la vaine quête à corps perdu d’une harmonie. Avoir serti ces thèmes dans un écrin soyeux et coloré mais en lambeaux sur les bords se révèle d’une audace folle, superbe mariage de l’outrance et de la grâce.

 

Sur le Globe d’Argent

Andrzej Zulawski – Pologne

Dans le cadre de son hommage au réalisateur Andrzej Zulawski, disparu en février dernier, L’Étrange Festival programmait notamment son film de science-fiction Sur le Globe d’Argent, débuté en 1976 après le succès de L’Important c’est d’Aimer, qui lui avait permis de revenir en Pologne pour mettre en chantier ce nouveau projet. Comme l’expliqua le réalisateur Daniel Bird, venu présenter la séance, et accompagnant au festival son documentaire The Other Side of the Wall : The Making of Possession, le film ne fut achevé qu’en 1988, les autorités polonaises en ayant stoppé le tournage peu avant son achèvement, plus d’une décennie plus tôt. Comme l’annonce Andrzej Zulawski en voix off au début du film, certaines séquences n’ont jamais pu être tournées. Ce qui se traduit à l’écran par un certain nombre de passages narrés factuellement, comme si on lisait un scénario, tandis que défilent des plans n’ayant absolument rien à voir avec le récit. L’effet produit est très curieux, déstabilisant. Il cristallise les difficultés rencontrées par ce projet longtemps inachevé, tout en constituant le ciment qui lui manquait.

 

Sur le Globe d’Argent est l’adaptation du premier volume de La Trilogie Lunaire de Jerzy Zulawski, grand-oncle du réalisateur. L’on y suit d’abord des astronautes ayant découvert une nouvelle planète, filmant leur journal de bord. Des années plus tard, un autre astronaute reçoit, sur Terre, une vidéo du seul survivant de l’équipage, et décide de se rendre sur cette planète. Si l’argument semble simple, le récit se révèle tout l’opposé. Ellipses, texte déclamé, béances visuelles déjà évoquées, ampleur vertigineuse de la mise scène, majestueuse et comme en apesanteur : Sur le Globe d’Argent est plus qu’un film, c’est une création hors du commun, irréductible à quelques mots disposés sur une page. C’est une expérience viscérale et puissante, à laquelle la toute nouvelle copie neuve ici présentée rend un superbe hommage. « Le petit drame de ce film et le grand drame de notre vie s’entrelaceront dans un réseau commun de victoires et d’échecs », nous dit finalement Zulawski. Après avoir été maudit, ce film hors du commun pourra, on l’espère, être redécouvert dans toute sa splendeur, son ambition et son pouvoir de dangereuse attraction, grâce à cette copie.

 

 

Solo

Jean-Pierre Mocky – France

La seule incursion de notre programme dans la théma « À la liberté ou à la mort » fut ce Solo de Jean-Pierre Mocky. Une heureuse redécouverte, servie par une certaine économie de moyens, des dialogues ciselés, et quelques éclairs de légèreté, trouant un ciel lourd, noir, d’un pessimisme profond. Mocky orchestre ici un récit simple, tendu vers une résolution que l’on devine néfaste : Vincent Cabral, un violoniste voleur de bijoux (qu’il interprète lui-même, et où l’on découvre à quel point Mocky était beau en 1969) part à la recherche de son frère Virgile, meneur d’un groupuscule terroriste venant d’exécuter une quinzaine de bourgeois en pleine partie fine, désormais en cavale, tout en préparant un nouveau coup d’éclat. Si la rage et la contestation sont là (sans intervention de la morale, mais dans une dynamique essentiellement factuelle), les lendemains qui déchantent, juste après Mai 68, sourdent aussi de chaque recoin du film. Cabral incarne l’action sous-terraine, selon le principe que voler les bourgeois leur nuit autant que de les éliminer, puisque de toute façon d’autres prendront le relais de ceux qui ne sont plus là, tandis que son frère est mu par la fougue radicale, et l’idéalisme, sans doute, de la jeunesse, concevant un autre monde possible, mais portant sur les traits de son visage et dans sa voix lasse tout le poids d’un avenir bouché, fomentant et perpétrant ses coups d’épée dans l’eau avec une certaine forme d’énergie du désespoir. En dépit des épisodes plus charmants tournant autour du violoniste séducteur, et du traitement policier parfois à la limite de l’humour au début du film (saluons l’ensemble du casting), le film s’avère infiniment sombre et amer. Comme pour le documentaire sur Frank zappa, mieux vaut ne pas laisser l’idée que rien n’a changé, ou alors en pire, nous traverser l’esprit, pour nous relier à la foi d’un jeune Virgile ne se résignant pas, véhicule d’un espoir moteur, tant que nous sommes vivants.

 

The Plague at the Karatas Village

Adilkhan Yerzhanov – Kazakhstan

La satisfaction de voir un film kazakh, cinématographie très peu représentée d’une manière générale, ne parvint pas à maintenir notre intérêt durant l’intégralité du film en question. Le dispositif (des plans fixes uniquement, assez longs, le champ chargé, à l’inverse, d’une bizarrerie intrigante) s’apparentant à du théâtre contemporain filmé finit par lasser tant il est figé, à l’image du récit, qui ne progresse pas, et nous donne l’impression d’être enfermés dans une boucle temporelle ne connaissant aucune issue. Nous comprenons rapidement que le jeune maire débarquant dans ce village isolé pour y prendre ses fonctions incarne la modernité, le changement, que refuse une population rétrograde, s’obstinant à considérer que l’étrange épidémie s’étendant parmi les siens n’est autre qu’une simple grippe, ce dont n’est pas dupe le nouveau et volontaire maire. Le film ne quittera pas ce bras de fer idéologique et sanitaire, ressassant toujours la même opposition, le même clivage, sans parvenir (mais le souhaite-t-il même ?) à dépasser son point de départ, ou si peu. Ce que l’on retiendra de cet objet surréaliste mais plus ennuyeux qu’enthousiasmant, c’est sa nuit éternelle (voilà un réalisateur qui aime la constance), certes artificielle, mais de ce fait très onirique, ses décors parfois quasi expressionnistes (des personnages se transforment en ombres, courant sur les murs, également), ses accessoires saugrenus, et une poésie absurde et décalée, autant d’éléments ayant le mérite de véhiculer un ton et un style des plus singuliers, mais ne suffisant pas à nous extraire de la torpeur dans laquelle petit à petit nous avons plongé.

 

 

Audrey Jeamart

 

Posted by Scopophilia 4 Comments

4 comments

  • Roggy dit :

    Excellentes chroniques, notamment pour « The Lure » qui j’ai apprécié mais qui m’a quelque peu lassé sur la longueur et la répétition des scènes musicales. Quant à « Sur le globe d’argent », il faudrait que je le voie un jour ou l’autre même s’il faut être certainement être en bon état physique et mental pour l’apprécier :) Et pas de regrets pour le film kazakh…

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci beaucoup Roggy. Je conçois tout à fait que les scènes musicales de The Lure divisent. Que faire d’autre que te recommander vivement le visionnage de ce Zulawski ? Un film éprouvant, oui, mais essentiel. Et malheureusement non, la casaque kazakh ne franchit pas la ligne d’arrivée. Un court métrage m’aurait semblé plus approprié.

  • princecranoir dit :

    les jolies sirènes de « The Lure » m’invitent à me mettre au bain en leur compagnie malgré les quelques réserves énoncées.
    Pas d’Etrange Festival dans mon quartier, je me contenterai de renchérir sur le « Solo » de Mocky tourné dans mon secteur, et souligner bien sûr son excellente tenue.
    Bravo pour cet article.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Princecranoir. J’espère une jolie suite de carrière pour The Lure, qui figurera également au programme de Gérardmer. C’est audacieux, bancal et beau, à l’image de ses scènes musicales, comme tu l’auras compris ! Et une belle surprise que ce Mocky sec et sombre, en effet.

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