L’ÉTRANGE FESTIVAL PART III
L’ÉTRANGE FESTIVAL PART III

War on Everyone (Au-dessus des Lois)

John Michael McDonagh – Grande-Bretagne

Il ne suffit pas de tirer sur tout ce qui bouge pour faire un carton. Voilà ce que l’on retiendra de cette comédie policière, buddy movie faussement politiquement incorrect et vrai film creux qui dézingue à tout-va pour mieux cacher le fait qu’il n’ait rien à dire. « Au-dessus des lois » : c’est ainsi que se considèrent Terry (Alexander Skarsgård) et Bob (Michael Peña), deux flics corrompus, portés sur la boisson et la coke, et aux méthodes expéditives. L’intrigue, anodine, voit nos deux compères surveiller des méchants préparant un nouveau coup, interroger un indic, se faire remonter les bretelles par leur boss (tout de même passablement laxiste), au cœur d’une affaire n’ayant que peu d’intérêt. Car les vraies péripéties du film, ou se voulant telles, ce sont leurs exactions, leurs blagues, leur je-m’en-foutisme caractérisé. C’est parfois drôle, ne le nions pas, mais une fois que toutes les minorités ont été moquées, tous les sujets sensibles abordés, tous les personnages épinglés, un goût de trop-plein se fait sentir. L’irrévérence vire à la complaisance, les références littéraires masquent une certaine vacuité, et l’amusement au visionnage se mue en une désagréable impression de s’être fait berner. Les personnages font quasiment le même sur-place que l’intrigue (ce n’est pas l’ajout d’une romance qui va changer drastiquement la donne), Michael Peña redresse plutôt la barre d’un Alexander Skarsgård inexpressif, et l’ensemble, au final, cède à une facilité n’appelant aucune indulgence, tant elle s’accompagne de l’air satisfait de celui qui a peut-être l’impression de brocarder alors qu’il ne brasse que du vent.

 

La Region Salvaje

Amat Escalante – Mexique/Danemark

Le mexicain Amat Escalante mêle dans La Region Salvaje le naturalisme et le fantastique, le quotidien le plus banal et un irréel organique qui en serait le contrepoint. Ou plutôt, il les fait s’entrecroiser, car là est tout l’enjeu du récit : montrer l’évolution de personnages invités à se libérer et à regagner quelque chose de primitif grâce à une créature vivant dans une cabane forestière, tout entière dévolue au plaisir sexuel de celles et ceux qui, d’eux-mêmes ou entrainés par un proche, s’abandonnent entre ses tentacules. Si les deux univers, le civilisé et l’instinctif, sont bien distincts au départ, le fait est qu’ils se rencontreront finalement peu, le fantastique ne contaminant qu’à peine la sphère relationnelle, conflictuelle, dans laquelle vivent les personnages (une jeune femme qui persiste à se rendre auprès de la créature alors qu’elle lui fait du mal, une jeune mère de famille délaissée par son époux, et dont le frère homosexuel se trouve dans un porte-à-faux familial). L’ouverture, très belle, voit la première jeune femme, nue, se laisser tomber le regard vide, tandis qu’un tentacule s’éloigne d’elle. Furtive, mais très intrigante, cette vision laissera ensuite la place aux difficultés auxquelles font face les personnages, leurs destinées formant un faisceau de lignes aux multiples points de jonction, avec tous les errements émotionnels que cela implique. Le fantastique s’en trouvera réduit à la portion congrue, même si cela renforce la beauté, onirique, organique, inquiétante, de ces visions mystiques et sexuelles, dont une en particulier, qui évoquera le Carlo Rambaldi du Possession de Zulawski. Pour le reste, on quitte peu une frontalité réservant quelques moments de suspension, mais trop souvent ancrée dans l’affrontement, les errements, l’ordinaire, comme si le film lui-même se montrait réticent à se laisser aller, voulait tout contrôler. On ne sera pas surpris de voir Carlos Reygadas remercié durant le générique de fin. Sans atteindre sa veine complaisante, La Region Salvaje verse en effet un peu trop dans les mêmes affects crus, au détriment de la vraie beauté de son sujet. D’où le sentiment d’être partagé, d’autant plus que le film entretient ce clivage sans parvenir à s’abandonner à la poésie, à la sauvagerie, aux pulsions qu’il garde enfermées dans une cabane dont il préfère fermer la porte à clé plutôt que de l’explorer.

 

Interchange

Dain Iskandar Said – Malaisie / Indonésie

On pense avoir affaire à un polar teinté de fantastique, avec ce détective et ce photographe de la police criminelle s’associant pour résoudre une intrigue présentant des scènes de crime particulièrement intrigantes – les victimes étant retrouvées suspendues par des sortes de lianes et présentant des blessures dans leur chair tranchée net – doublées d’un mystère autour de négatifs photographiques sur plaque de verre, et c’est en effet ce à quoi on assiste, mais tandis que la partie policière patine beaucoup, l’argument fantastique peine à se faire une place, et l’ensemble tourne en rond, alors que le matériau était dense et ambitieux. Tous les éléments sont plus ou moins traités sur le même plan, sans parfois savoir sur quel pied danser, entre l’enquête et l’esprit d’une civilisation disparue décidée à se venger. À vouloir mener de front ces deux aspects, plutôt que d’habilement les marier, le film s’embourbe et passe à côté de sa singularité. L’intrusion du fantastique dans la réalité quotidienne, la survivance de l’ancien dans le présent, ménagent tout de même quelques beaux épisodes, quelques fugaces visions de deux mondes séparés, que le réalisateur tente d’imbriquer, à l’image de cet homme-oiseau agissant dans l’ombre du monde contemporain, qui laissera libre cours à sa nature lors d’une très belle scène de transformation, mais l’on reste avec l’impression d’une greffe qui ne prend pas et qui, sans être déplaisante, ne convainc qu’en de rares endroits.

 

Wet Woman in the Wind

Akihiko Shiota – Japon

C’est du Japon que souffla le seul vent de fraîcheur de notre programme festivalier, et ce, de manière surprenante, au sein d’un film érotique de la Nikkatsu. Connue notamment pour ses «  roman porno » (abréviation de « romance pornographique ») tournés dans les années 70 et n’ayant de porno que le nom, la firme de production japonaise initia il y a peu un mouvement de renouveau dans lequel s’inscrivent ce film de Akihiko Shiota, ainsi que le Antiporno de Sono Sion, également présenté durant le festival. Le titre, Wet Woman in the Wind, décrit la première scène du film, qui voit une jeune femme juchée sur une bicyclette se jeter à l’eau, dans un port, sous le regard étonné d’un homme qu’à partir de ce moment elle ne lâchera plus. Une dynamique de harcèlement se met dès lors en place, l’héroïne poursuivant de ses assiduités un personnage masculin qui n’en demandait pas tant, lui qui vit à l’écart du monde, dans une clairière, fuyant ses semblables, et en particulier les femmes, apprendra-t-on un peu plus tard. Si l’érotisme prend son temps pour se frayer un passage dans le métrage, la cocasserie, elle, s’inscrit d’emblée dans le récit, avec cette jeune femme très entreprenante qui représente d’abord un véritable boulet pour celui sur lequel elle a jeté son dévolu, mais dont l’énergie sexuelle va peu à peu contaminer la plupart des personnages. Au milieu des rapports de force se faisant jour, des intrigues secondaires, conjugales, théâtrales (on voit forcément une mise en abîme de l’entreprise cinématographique dans cette irruption spontanée d’une troupe d’acteurs dans la clairière), qui dessinent une tapisserie de relations humaines finement observées, l’humour, teinté d’absurde, ne se tient jamais très loin, y compris dans les scènes érotiques, au fur et à mesure gagnées par une désopilante exagération. Autant d’éléments faisant de ce Wet Woman in the Wind une agréable brise, ou une appréciable surprise.

 

Audrey Jeamart

Posted by Scopophilia 2 Comments

2 comments

  • Roggy dit :

    Très bon retour de ces quatre films même si j’ai fait l’impasse sur le film japonais. Je suis globalement d’accord avec toi sur les autres films et je serai peut-être encore plus méchant avec « Au-dessus des lois » qui, à bien y repenser, est un vrai esbroufe. En revanche, j’ai bien accroché à « La region salvaje » et son ambiance très particulière à la fois dramatique et fantastique voire sexuelle.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Roggy, et on ne peut pas tout voir, ma foi. Je ne suis pas vraiment gentille avec Au-Dessus des Lois, je trouve, mais c’est peut-être parce que je ne l’ai pas trouvé déplaisant au visionnage, c’était plutôt après coup. J’aurais aimé qu’Escalante creuse plus la veine fantastico-organique de son film, qui est (est-ce étonnant ?) ce qui m’a le plus plu. Inabouti à mon goût, mais pas inintéressant.

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