L’ÉTRANGE FESTIVAL : PART II
L’ÉTRANGE FESTIVAL : PART II

Eat that Question – Frank Zappa in his own words

Thorsten Schütte – France / Allemagne

Le titre de ce documentaire se révèle éloquent et résume parfaitement la teneur de l’entreprise : brosser le portrait du guitariste Frank Zappa, essentiellement au travers d’entretiens filmés. Plus que la patte du réalisateur Thorsten Schütte, qui réalise ici une compilation d’archives sans véritable fil directeur thématique, c’est réellement la personnalité de Frank Zappa qui est mise en exergue. Les aficionados du compositeur et guitariste auront leur compte d’apparitions télévisuelles demeurant comme autant de précieux documents lorsque l’on apprécie l’œuvre d’un artiste, tandis que les néophytes bénéficieront d’un éclairage qui, il faut le dire, et pour peu que l’on soit sensible à la vision exprimée par Zappa, incite à en savoir davantage. Plus qu’à sa musique, qui est à la fois centrale, puisqu’indissociable de lui, et secondaire, tant les documents montrant l’artiste au travail ou sur scène valent moins pour eux-mêmes que pour les commentaires qu’ils occasionnent, c’est à son discours sur cette musique, et au-delà, toutes les sphères qui la croisent, que le documentaire est consacré.

Si le film n’est pas une biographie en bonne et due forme, Frank Zappa évoque ses débuts dans la composition de pièces pour orchestre (un statut que beaucoup de personnes semblèrent oublier, puis qu’il remis en valeur à la fin de sa vie avec un enregistrement qu’il finança avec ses propres deniers), et son évolution au sein de The Mothers of Invention, groupe qu’il fonda au milieu des années 60, et dont le nom fut éclipsé par le sien, tant sa renommée personnelle dépassa finalement celle du groupe. Son image, durant toute cette période est d’ailleurs largement évoquée : ce guitariste hippie, frondeur, provocateur, est bien l’image que les médias construisirent autour de lui (il n’y a qu’à voir toutes les descriptions effectuées par les présentateurs d’émissions pour s’en convaincre), tandis que l’homme, très conscient des étiquettes qu’on persiste à lui coller, ne fait rien pour les alimenter, si ce n’est de porter moustache, cheveux longs et manteau un peu ample. S’exprimant toujours avec calme, dans une décontraction jamais cynique, mais modeste et tantôt amusée tantôt lestée d’une profonde préoccupation, il se livre largement sur sa vision de l’industrie musicale, la société (américaine, mercantile, hypocrite) dans laquelle il vit, la censure (éloquente séquence au moment de l’instauration des étiquettes dites préventives « Explicit Lyrics »), l’éducation, autant de thématiques résonnant, avec même plus de force, aujourd’hui, ce qui nous laisse partagés entre un pessimisme teinté de colère et une foi toujours plus grande en l’art.

 

Patchwork

Tyler McIntyre – Canada / USA

Branche de l’horreur difficile à manier s’il en est, la comédie horrifique recèle ignominies et fleurons. En remerciant spécialement le papa de Ré-Animator, Stuart Gordon, à la fin du générique de son film, Tyler McIntyre prenait un grand risque : celui de la comparaison, qui plus est avec l’un des maîtres du réjouissant mariage entre la comédie et l’horreur. Si ses influences sont clairement annoncées, le réalisateur parvient également à proposer un objet remplissant correctement le contrat. Le synopsis en était particulièrement alléchant : trois jeunes femmes ne se connaissant pas sont enlevées après une soirée arrosée et assemblées en une seule et même personne. Physiquement, leur corps est donc unique (un tout petit peu plus de budget ou de talents de maquillage pour éviter que leur nouveau visage ressemble à autre chose que celui de l’une d’elles simplement grossièrement barré par des agrafes sanguinolentes aurait été appréciés), composé de parties de chacune d’elles, mais leurs trois cerveaux (et donc leurs pensées, émotions, réactions) cohabitent dans ce corps unique.

 

Les ressorts comiques de la situation sont un peu trop appuyés, les caractères des trois personnages se devant d’être très différents afin de nourrir conflits et désaccords quant à la manière de fonctionner ensemble, tandis que le choix de les représenter également pleines et entières, telles qu’elles étaient avant, lorsqu’elles réfléchissent et mettent au point leur plan de vengeance, s’avère à double tranchant, ou plutôt une fausse bonne idée, puisque cette représentation de la cacophonie mentale les animant se révèle trop littérale, même si l’on y gagne sûrement en clarté. Cela efface également le poids du personnage recomposé, véritable freaks arborant plusieurs chevelures et un déhanché très bancal, résultat d’une opération que l’on devine peu maîtrisée aussi bien que d’une difficulté à faire se mouvoir un corps régenté par trois esprits. Les personnalités des trois femmes réassemblées sont peu nuancées et virent à l’archétype (la working girl, la Lolita naïve, la complexée), mais moins que lorsqu’il s’agit des personnages masculins, cons et vicelards (à l’exception d’un jeune Anglais, personnage adjuvant mais hélas peu consistant), qui feront les frais de la colère de la Frankendemoiselle, lancées dans une croisade meurtrière sur la base d’aucune preuve quant à l’identité du coupable les ayant prises pour de la pâte fimo humaine.

 

Cependant, telle la créature sur sa morbide table d’opération, la narration finit par se redresser avec l’ajout de nouveaux éléments plus concrets sur le pourquoi du comment, raccrochant un peu tard mais relativement efficacement le wagon d’une résolution ne sacrifiant pas au délirant tout en acquérant une certaine cohérence. C’est là aussi que l’on retrouve le cœur inspirant du film, avec le duo créature de Frankenstein / savant fou, pour une variation intéressante abordant le thème de la dictature de la beauté, avant un final gagnant en rythme et en hémoglobine. Si l’ensemble se révèle parsemé de défauts, l’effort demeure louable, et même efficace par moments. Patchwork hétéroclite lui-même, composé de « body parts » ne s’emboîtant pas parfaitement mais dénotant tout de même un certain talent, le film incite au final à retenir le nom de Tyler McIntyre, qui a manifestement de la ressource et des idées, et le tout sans prétention.

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 4 Comments

4 comments

  • Je prends bonne note de ce Patchwork, visiblement imparfait, mais qui marche dans le sillage et la continuité de toutes ces bisseries horrifiques égrillardes et sans prétention. Je suis preneur.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      L’absence de prétention le sauve, et il apporte sa touche au paysage, en dépit de ses petites erreurs de parcours. Hétéroclite mais pas déplaisant.

  • Roggy dit :

    Tu décris très bien « Patchwork » que j’ai aussi bien apprécié avec cette folie finalement maîtrisée qui évite le piège du ridicule.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Roggy, j’étais un peu déçue sur le coup, mais finalement oui, il se tient. Une démarche un peu étrange et des sutures manquant parfois de finesse, mais une créature appréciable, en définitive.

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