L’ÉTRANGE FESTIVAL : L’OUVERTURE
L’ÉTRANGE FESTIVAL : L’OUVERTURE

BRAND NEW-U

Simon Pummel, Grande-Bretagne / Irlande //

DARK STAR : L’UNIVERS DE H.R. GIGER

Belina Sallin, Suisse //


Insaisissable notion que l’étrange, à vrai dire, qui charrie le bizarre, le surprenant, l’inattendu, l’étonnant. Mais un terme qui toujours se veut promesse d’un voyage peu commun en terres cinéphiles, et dont l’évocation suffit à faire briller la rétine des scopophiles que nous sommes. Il était donc tout naturel que nous partions à  la découverte de cet ÉTRANGE FESTIVAL, qui nous appela d’un chant auquel nous ne pouvions que céder.

Nous y sommes donc, au cœur de l’étrange, dans le ventre du Forum des Images, fourmilière cinéphile qui pendant dix jours grouillera de projections dont le coup d’envoi a été donné hier soir par son président, Frédéric Temps, et Benoît Delépine, invité à monter sur scène afin de présenter la carte blanche qui lui a été proposée.

OUVERTURE : BRAND NEW-U (+ le court métrage GHOST CELL)

Simon Pummel, Grande-Bretagne / Irlande
Compétition

C’est un jeune français à l’allure dégingandée, Antoine Delacharlery, qui est venu présenter le court métrage proposé en ouverture : Ghost Cell, plongée dans un Paris capturé grâce à un scan 3D. Visuellement splendide, l’effet obtenu grâce à cette technique, comme si l’on observait une cellule au travers d’un microscope virtuel, offrait un spectacle sans cesse en mouvement, des images composées de multiples ramifications, tissage souple de formes, de traits, qui faisait s’apparenter la ville, baignant dans une jolie couleur cendrée, à un organisme vivant en constante métamorphose, en accéléré ou au ralenti, dans une fusion perpétuelle des êtres et des choses. Une rare malléabilité de la matière, même dans l’animation, se révélant très onirique et poétique.

Dans la foulée, c’est la science-fiction qui avait l’honneur de lancer les festivités, avec BRAND NEW-U du britannique Simon Pummel. Las, le renouveau annoncé ne s’est point révélé sous nos yeux pourtant avides d’images venues d’ailleurs, et le film nous a laissés pour le moins circonspects. Dans un Londres futuriste, Slater et Nadia sont séparés par une mystérieuse organisation, Brand New-U (« tout nouveau vous ») promettant un bien vain « changement de vie ». Le soir de l’anniversaire de Slater, Nadia est enlevée, remplacée par une version à l’identique d’elle-même, morte. Slater est informé de l’échange, et lui aussi invité à changer de vie. Mais les souvenirs heureux demeurent, et Slater n’a qu’une idée en tête : retrouver « sa » Nadia. Après une introduction racée, rehaussée par une photographie désaturée qui évite habilement la froideur clinique et bleutée parfois propre au genre,  laissant augurer derrière un budget modeste une inventivité bienvenue, le film se perd dans les nébuleux méandres d’un scénario empruntant à Ouvre les Yeux d’Amenábar, mais plus encore Seconds, de Frankenheimer, sans le talent et la rugosité de celui-ci. On s’intéressera un bref moment à la trajectoire de Slater, figure de l’homme quitté ne pouvant se résoudre à la rupture, qui peut-être même s’est inventé toute cette machination afin de se raccrocher à l’éventualité d’une seconde chance (retrouver sa compagne, la séduire à nouveau, on prend les mêmes et on recommence – à zéro), mais l’inconsistance des événements, le manque de rythme, la musique surlignante omniprésente et un manque d’empathie pour les personnages ont eu raison de notre attrait naissant.

 

DARK STAR : L’UNIVERS DE H.R. GIGER

Belinda Sallin , Suisse

Mais tout n’était pas perdu, et notre foi cinéphile a repris de superbes couleurs avec le documentaire de Belinda Sallin consacré à l’artiste suisse Hans Ruedi Giger. L’artiste a plus de soixante-dix ans lorsque la réalisatrice franchit les portes de sa maison, capharnaüm d’œuvres et d’inspirations, envahie de livres, de dessins, d’objets racontant une vie dédiée à l’art et aux ténèbres. Curieusement, les témoignages de ses proches (son épouse, ses anciennes compagnes devenues assistantes, ses amis veillant au bon déroulement de ses expositions…) sont les plus nombreux. Entre anecdotes et interprétations toutes personnelles de son œuvre dans lesquelles il faut sans doute faire le tri, une personnalité se dessine. La fluidité des mouvements de caméra suggère quant à elle une exploration tout en retenue de son univers, en dépit de cette installation (qui n’est jamais une intrusion) dans son quotidien.

Hans Ruedi Giger, toujours vêtu de noir, se déplace et parle désormais avec difficulté. Il se livre peu, laissant ses dessins parler pour lui, régnant en maître discret sur une maisonnée où il apparaît et disparaît à sa guise, nous informe une intervenante, et toujours sous la prunelle attendrie de son chat siamois Müggi III (une race qui accompagne l’artiste depuis ses débuts, comme en témoignent les photographies d’époque). Pourtant, une réelle émotion, une véritable empathie naissent à l’occasion de ses interventions.

Des images d’archives (impression de posters dans le Zurich des années soixante-dix, tournage d’ALIEN de Ridley Scott qui allait le faire connaître du plus grand monde, scènes familiales à Coire où il a grandi, réalisation de fresques à l’aérographe) parsèment le film, ainsi que de nombreux plans dans lesquels la caméra caresse ses œuvres, fusion de l’humain et de la machine, de l’organique et du mécanique, visions personnelles des trois pôles qui constituent le cœur de son œuvre, à savoir la naissance, la vie/la sexualité, et la mort, univers mental, futuriste et onirique, créatures tantôt inquiétantes tantôt rassurantes, aux courbes douces ou aux traits saillants, en majeure partie féminines, ou féminisées. Visions fantasmagoriques, souvent cauchemardesques, d’un artiste qui reconnaît se servir de ses peurs et de ses rêves pour guider sa main sur la toile. Coucher ses angoisses sur le papier, sous forme de traits dont aucune barrière ne semble pouvoir brider l’imagination, la puissance créatrice, afin de les contrôler, de les apprivoiser.

On ne saura jamais vraiment ce qui habitait l’esprit de cet artiste qui eut de son vivant les honneurs de l’inauguration d’un musée à son nom (très émouvante séquence de dédicaces au cours de laquelle ses admirateurs lui dévoilent leurs tatouages inspirés de son univers, et le remercient chaleureusement, pour la plupart les larmes au bord des yeux), mais on a l’agréable impression, une fois la porte de la maison refermée, de mieux connaître cet artiste, qui se dit satisfait, après avoir vu et fait tout ce qu’il voulait dans sa vie, dont ce film constitue en quelque sorte le testament, puisqu’il décédera quelques mois plus tard. Passeur de ténèbres, contemplateur puis messager de l’abîme, Hans Ruedi Giger a rejoint L’Étoile noire, et qui sait quelles créatures il y a croisées. Bien qu’il ait confié ne croire en rien après la mort, il nous plaît à penser qu’il appartient désormais à une dimension mythologique où il converserait avec le fruit de son imagination fertile, sombre mais riche d’une puissance de vie et de création dépassant les frontières du monde connu.

 

Audrey Jeamart

 

Posted by Nola Carveth 4 Comments

4 comments

  • Roggy dit :

    Salut Audrey.

    On est d’accord sur « Brand new-u » qui n’atteint définitevement pas les objectifs annoncés. Quelques points positifs mais au final, le film se traîne en longueur. J’avoue que je n’ai pas compris grand chose aux enjeux du scénario. Par ailleurs, je n’ai pas été voir le docu sur H.R. Giger. C’est la 1ère fois que je te lis pour les retours en direct de l’Etrange et, pour l’instant, on est sur la même longueur d’ondes :)

    A bientôt.
    Roggy.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Hé oui, j’ai pourtant fait un effort pendant Brand New-U, mais c’est tellement creux… Pour le renouveau, on repassera. Heureusement que Hans Ruedi était là ! Quelle suite nous attend ? Suspense !

  • Rigs Mordo dit :

    Ton avis sur Brand New-U est proche de celui de Roggy donc je répète ce que j’ai dis chez lui: je n’étais déjà pas tenté à l’origine, je le suis encore moins désormais! Le docu sur Giger par contre semble bien plus pour moi, même si je ne suis pas un féru de son univers non plus. Mais vu que je suis un métalleux et que le monsieur a fait quelques pochettes pour des groupes, j’ai la sensation d’avoir toujours connu son boulot (sans oublier Alien, bien entendu), et que j’aime les docus sur des personnalités, je me laisserai tenter un de ces quatres :) Beau compte-rendu en tout cas!

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Rigs ! Cela me semble assez unanime sur Brand New-U. Pour Giger, à la différence de toi, je suis complètement fascinée par son univers. L’attrait pour son oeuvre, et par conséquent pour l’artiste, fut donc fort, de mon côté. Mais même en étant moins fan, le documentaire est très bien réalisé, et allié à la personnalité de l’artiste, cela vaut la curiosité. Et en effet on parle un peu de pochettes de disques et de métal, notamment avec Tom Fischer, qui raconte sa rencontre avec Giger suite à une lettre qu’il lui avait envoyée, et qui est ensuite devenu l’un de ses assistants. Il y a d’ailleurs une très belle « scène » entre eux, pleine d’émotion.

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