L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOURS 9-10
L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOURS 9-10

I AM HERE

Anders Morgenthaler, États-Unis //

B-MOVIE : LUST & SOUND IN WEST-BERLIN (1979 – 1989)

Jörg A Hoppe, Klaus Maeck & H. Lange, Allemagne //

LIKE CATTLE TOWARDS GLOW

Dennis Cooper & Zac Farley, Allemagne / France / Canada //

GHOST THEATRE

Hideo Nakata, Japon //

BASKIN

Can Evrenol, Turquie


 

I AM HERE

Anders Morgenthaler, États-Unis

D’entrée de jeu, Anders Morgenthaler fait preuve d’une sensibilité aux êtres et aux émotions qui fait tout l’intérêt de I am Here. Avec une grande douceur, il nous présente cette femme, Maria (sobre et intense Kim Basinger), qui désire ardemment un enfant, à tel point qu’elle pense entendre une voix de petite fille l’appeler. L’apparition / incarnation de ce petit être de lumière et de fumée, qui vient lui parler à l’oreille pendant qu’elle dort, et reviendra régulièrement, sera le seul élément fantastique du métrage, qui y imprimera pourtant sa marque, au travers de la détermination de Maria, pouvant elle-même relever du surnaturel, tant au vu de son âge, les fausses couches à répétition qu’elle a subies (dont la dernière, qui ouvre le film, la fit mourir pendant deux minutes), et l’avis de son médecin, il est absolument impossible qu’elle tombe enceinte. Une sentence à laquelle Maria ne peut se résoudre, au risque de voir un fossé se creuser entre elle et son mari, qui a décidé d’accepter ce virage du destin et de passer à autre chose. Maria décide ensuite de passer par l’adoption. Partie seule vers Prague, accompagné par un auto-stoppeur de petite taille qui acceptera de l’aider dans ses recherches, Maria s’est mise en tête de sauver un bébé destiné à être vendu illégalement. Le film prend alors une direction beaucoup plus sombre, mais toujours traversée de moments suspendus, reflets de l’humanité qui emplit Maria, au fil d’une quête autant intérieure qu’extérieure, se dirigeant vers une conclusion rendue encore plus noire par une ellipse nous saisissant autant que le personnage, qui parvient cependant à y trouver la lumière. Et cela est étrangement beau.

 

B-MOVIE : LUST & SOUND IN WEST-BERLIN (1979 – 1989)

Jörg A Hoppe, Klaus Maeck & H. Lange, Allemagne

Le Berlin musical de la décennie 80 comme vous ne l’aviez jamais vu ! Les réalisateurs sont en effet partis à la recherche d’un copieux nombre de vidéos d’époque, qu’ils eurent l’intelligence, afin d’éviter l’effet « collage », d’organiser autour du récit fictif de Mark Reeder, réel représentant de Factory Records en Allemagne, et ingénieur du son du groupe Malaria !, interprété, dans des séquences dont le grain imite celui des documents mis au jour, par un acteur très ressemblant, qui sera notre guide dans le Berlin-Ouest tonitruant, décadent, foisonnant, auquel est ici rendu un très bel hommage. De squats où l’on vit « par terre » afin de pouvoir rapidement déménager en échoppes de disques miteuses mais miraculeuses, de bars enfumés où les artistes s’étourdissent jusqu’au bout de la nuit en salles de concert où la fièvre ne retombe jamais, B-Movie… nous emmène dans tous ces lieux qui ont vu naître (et mourir) le post-punk allemand, dans un contexte politique, lui aussi largement commenté par le film, qui, symbolisé par le Mur de Berlin, eut une forte influence sur la vie et la démarche des artistes. Si certaines apparitions de « guests » sont peu exploitées (Tilda Swinton passant à vélo, Keith Haring en train de décorer ledit mur, David Bowie – reparti en 1979 – brièvement au son mais logiquement pas à l’image), de nombreux groupes interviewés donnent en revanche un éclairage très intéressant et précieux sur la période : Nick Cave, qui s’y installa durant trois ans, Die Ärtze, Gudrun Gut, Blixa Bargeld et bien d’autres, sans oublier les évocations de Joy Division, Nena ou Einstürzende Neubaten. Autant vous dire que la bande-son enfile allègrement les perles (l’effet « collage », cette fois, est bien présent, mais ne boudons pas notre plaisir). La musique par ceux qui la font : le voyage en terre berlinoise se révèle des plus instructifs et agréables, précieux témoignage sur une époque troublée conjuguée à une créativité débridée.

 

LIKE CATTLE TOWARDS GLOW

Dennis Cooper & Zac Farley, Allemagne / France / Canada

Une affiche épurée, un synopsis sibyllin (« À travers cinq récits en apparence déconnectés, les pensées, désirs et fantasmes de treize jeunes »), on pensait avoir à faire à un essai poétique, mais nous nous sommes retrouvés devant le film le plus cru du festival, le plus en prise directe avec des thèmes comme le sexe, la mort, la solitude. Le film dérange parce qu’il aborde ces sujets frontalement, sans vernis, sans métaphore, sans tous ces artifices qui nous rappellent que nous sommes devant un spectacle et créent une distance avec les scènes que vous voyons. Notre position de spectateur est interrogée d’une autre manière (et mise en abime dans le dernier segment, qui voit une femme, interprétée par l’artiste Gisèle Vienne, observer sur plusieurs écrans un homme rattrapé par le désespoir qui s’allonge dans un sac de couchage, ainsi que dans le deuxième, via le public d’une performance un peu particulière). Oui, nous sommes spectateurs, mais pour un peu, on aurait presque l’impression de n’avoir qu’à tendre la main pour toucher, consoler, rassurer ces corps et esprits meurtris.

 

Les cinq récits sembleront effectivement déconnectés : pas de fil rouge les reliant, aucun rapport entre les histoires ni de personnages communs. Et pourtant, on ne parvient pas non plus à se dire qu’il s’agit de cinq courts métrages mis bout à bout. Lorsque le film s’ouvre sur ce jeune homme qui pleure, sans musique, saisi par un plan fixe, on sait déjà qu’il ne va pas tricher. Plan suivant, plus large : sexe en érection et tristesse se mêlent pendant de longues secondes à la fois belles et inconfortables. Tout le segment évoluera sur ce fil, tendu à l’extrême au fil de ce petit récit qui voit deux jeunes hommes se rencontrer par le biais d’une petite annonce (le premier se prostitue en proposant la particularité de faire semblant d’être mort, et le second tente de se remettre du suicide de l’un de ses amis, à qui il plaisait de manière non réciproque). Si la chair est triste, la peau et le corps s’offrent avec une impudeur apparente qui masquera la fragilité des cœurs, dans cette histoire de prostitution / dissolution et de nécrophilie cathartique, entre hésitation, malaise et rédemption.

 

Le deuxième segment nous cueille un peu sonnés déjà. Dans une petite salle de concert, un slameur asiatique prend le micro et commence à nous raconter des histoires. Forçant sa voix pour prendre le dessus sur le niveau sonore de la musique, il remontera ainsi le fil de sa vie, coûte que coûte, alors même qu’un homme le déshabille et le viole (on ne sait trop, en réalité, si cela fait partie de la performance ou non, tant le slameur consacre son énergie à chanter et non à se défendre) et qu’un autre le contraint à la fellation. Tout cela sous le regard médusé des spectateurs du concert, et du nôtre. La courte durée du film, induite par la chanson, le montage saccadé, l’urgence et la frénésie, l’obstination et l’incompréhension nous laissent le souffle coupé.

 

Le troisième segment s’avère le moins convaincant, parce que moins trouble et plus bavard, même s’il vaut pour la solitude foncière de ses deux protagonistes, isolés dans le plaisir, par le plan final. Le quatrième film baigne quant à lui dans une ambiance fantastique, par son esthétique, son décor irréel dans lequel la neige, elle, a ostensiblement recours à l’artifice, et ses personnages vêtus de costumes de monstres des bois, qui ont renoncé à la société et à leur identité humaine, et qui seront tiraillés entre leur désir de violer un jeune homme et le respect de leur code moral privilégiant l’autonomie de leurs semblables. Le dernier segment passionne moins, avec cette histoire de désir qui passerait par des écrans de contrôle, et ce personnage désabusé qui se lamente dans un sac de couchage. Une autre possibilité est que nous avions eu, à cet instant, notre dose de secousses scopiques. Oui, Like Cattle Towards Glow (« comme du bétail vers la lueur ») bouscule, mais on l’en remercie.

 

GHOST THEATRE

Hideo Nakata, Japon
Compétition

Après un The Complex bancal et un Monsterz beaucoup plus réussi, l’auteur de The Ring et Dark Water, entre autres, revient avec l’histoire d’une poupée maléfique semant la terreur au sein d’une troupe de théâtre relisant le sanguinaire destin de la comtesse Erzébeth Bathory. L’introduction, visuellement superbe, dévoile d’entrée de jeu le potentiel meurtrier de la poupée, dont la tête, séparée du corps par le père de ses deux victimes, réapparaît vingt ans plus tard, pourvue d’un nouveau corps qu’elle animera de ses funestes desseins, au milieu des personnages de la pièce (en double pervers et incitateur de la comtesse). La mise en abime occasionnée par la pièce aurait pu se révéler beaucoup plus intéressante, mais quand on sait que Nakata a confié la mise en scène de la dite pièce à une autre personne, on comprend mieux la relative faiblesse de l’ensemble. Reste une réflexion, plutôt illustrative, sur les arcanes du spectacle, au travers des rivalités faisant rage au sein des aspirantes à la gloire du rôle-titre, mais l’épouvante, elle, semble reléguée au second plan, telle un élément de décor mis au placard. La poupée est vivante, la poupée tue, son allure, ses membres démantibulés et aux craquements inquiétants, son visage lisse et inexpressif contrasté par deux prunelles mobiles, sont bien travaillés, mais la tension est étrangement absente, et le film manque clairement de souffle, d’ampleur.

 

BASKIN

Can Evrenol, Turquie
Compétition

Une certaine attente entourait la projection du premier long métrage du turc Can Evrenol. Une indéniable patte se dégage de la réalisation dès le début du film : mise en place efficace, cadrages soignés, photographie nocturne élégante, mais déjà, des dialogues un peu bavards annoncent un enchevêtrement scénaristique qui paraîtra plus vain qu’efficace ou pertinent. Le film opère également des changements de registres qui auraient pu passer pour audacieux, si la seconde partie, qui voit ses personnages de policiers pénétrer dans un bâtiment abandonné et y découvrir un peuple de monstres asservis par un gourou suffisant, n’avait pas semblé aussi gratuite. Un virage qui permet certes au film de passer du mystère au gore et à l’horreur (dont on fut peu abreuvés durant le festival), mais les plans serrés et le montage épileptique caractérisant la mise en scène nous invitent peu à entrer dans l’univers mystique et sombre de cette seconde partie.

 

Audrey Jeamart

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