L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOURS 7-8
L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOURS 7-8

NI LE CIEL NI LA TERRE

Clément Cogitore, France / Belgique //

EXTRAORDINARY TALES

Raul Garcia, Luxembourg / Belgique / Espagne / États-Unis //

KLOVN FOREVER

Mikkel Nørgaard, Danemark


NI LE CIEL NI LA TERRE

Clément Cogitore, France / Belgique
Compétition

Nous découvrions enfin le seul film français de la compétition, Ni le Ciel ni la Terre de Clément Cogitore. En Afghanistan, le capitaine Antarès Bonassieu et ses hommes effectuent une mission de surveillance. Plusieurs membres de son équipe disparaissent mystérieusement, tandis que les tensions grandissent avec la population locale. Dans cet univers minéral et montagneux, que chacun espère quitter un jour, tout n’est qu’observation, rigueur, contrôle, négociation quand cela s’avère nécessaire. Le film adopte un rythme volontairement lent, en écho à la routine de la mission, qui consiste à surveiller, sans discontinuer, de jour comme de nuit (grâce à des jumelles de vision nocturne dont le point de vue est très utilisé dans le film, réduisant les humains à des halos lumineux, tels des spectres que la guerre aurait dépossédés d’eux-mêmes), les allées et venues des villageois sur la crête de la colline, limite qu’ils ne peuvent franchir.

 

Après cette mise en place cernant l’ennui et la solitude de ces militaires qui, plus que dans l’action, sont présents au cas où, puis la disparition entourée de mystère d’une partie de l’équipe, le doute s’insinue dans l’esprit de leurs collègues, comme dans le nôtre. Rien de spectaculaire ne s’est produit, les corps se sont simplement volatilisés comme par magie. On ne sait ni où ils sont, ni ce qu’ils devenus, ni pourquoi ils ont disparu. La belle trajectoire du film nous fait imperceptiblement passer du cartésianisme (recherche d’informations et d’indices, négociations avec un taliban soupçonné de détenir les hommes) au mysticisme, à la faveur des explications données par un jeune garçon du village, qui raconte à des occidentaux d’abord incrédules, puis aux certitudes vacillantes, qu’Allah reprend ceux qui s’allongent sur sa terre pour dormir.

 

Le capitaine Bonassieu (impeccable Jérémie Renier), ferme mais empathique, sentira grandir en lui un sentiment de culpabilité, de colère, jusqu’à l’acharnement, comme lorsqu’il se mettra en tête que les disparus sont enfermés dans une caverne souterraine, à mesure que la possibilité de retrouver non seulement les hommes, mais aussi dans le pire des cas leurs dépouilles, s’éloigne. Au milieu de ces paysages arides et désolés, on songe un instant au bouleversant documentaire de Patricio Guzmán, Nostalgie de la Lumière, dont une partie était consacrée à ces familles chiliennes dont des proches ont disparu sous la dictature de Pinochet et qui, dans la sécheresse minérale du désert d’Atacama, pleuraient leurs morts d’un inconsolable chagrin, à la recherche d’ossements qui leur permettraient enfin de faire leur deuil, et que l’on peut relier au verset du Coran  auquel le film doit son titre : « Ni le ciel ni la terre ne les pleurèrent et ils n’eurent aucun délai ».

Tout le poids de la responsabilité, conjugué à la douleur de ne pas savoir, et de n’avoir aucun corps à pleurer, s’incarne dans ce personnage d’Antarès, dont le prénom désigne une étoile, et qui se sacrifie pour offrir cette possibilité du deuil à la femme de William, seule présence (sonore) féminine dans ce monde sans femmes. De très belles séquences finales en forme d’hommage (avec la lecture par Antarès d’une fausse lettre dans laquelle William dit notamment « Je ne disparais pas, je m’absente », un peu à l’image de Scott, l’homme qui rétrécit, parti rejoindre, infiniment petit, l’infiniment grand figuré par l’immensité du ciel étoilé) revêtant une poésie et une sensibilité que le film jusque-là touchait du doigt sans oser s’y engouffrer.

 

EXTRAORDINARY TALES

Raul Garcia, Luxembourg / Belgique / Espagne / États-Unis

Beau projet que celui du réalisateur espagnol Raul Garcia, qui eut l’idée d’adapter en film d’animation cinq nouvelles d’Edgar Allan Poe. Un véritable hommage en forme de courts métrages animés, reliés par un fil rouge qui voit l’esprit du poète de Boston réincarné en corbeau dialoguer avec la mort elle-même qui, sous les traits d’une statue et de sa douce mais ferme voix, tente de lui faire reconnaître l’attrait qu’elle a toujours représentée pour lui. « Ce n’est pas une obsession, c’est une source d’inspiration qui guide ma plume » se défendra-t-il. Idée illustrée par les cinq films proposés : La Chute de la Maison Usher, narré par Sir Christopher Lee, et animé dans un esprit très gothique, dans les décors, les couleurs, le rythme. Le Cœur révélateur, porté par la voix grésillante de Bela Lugosi, et réalisé dans des aplats de noir et de blanc et une sécheresse du récit qui auraient fait souhaiter plus d’ampleur. La Vérité sur le cas de M. Valdemar, avec Julian Sands au récit, et un style BD, pour un cas de mort suspendue par l’hypnose. Le Puits et le Pendule bénéficie quant à lui de la narration de Guillermo del Toro et se révèle assez factuel. Enfin, Le Masque de la Mort Rouge déploie sa poésie macabre et la souplesse de son style de son animation, avec un Prospero incarné le temps d’une phrase, par Roger Corman. Un agréable voyage en terre poétique et funèbre, porté par la superbe partition de Sergio de la Puente.

Petit bonus musical : l’hommage du groupe Alan Parsons Project à Poe, avec l’album Tales of Mystery and Imagination.

 

KLOVN FOREVER

Mikkel Nørgaard, Danemark
Compétition

On s’étendra peu sur cette comédie d’amitié masculine, envers et contre tout (l’éloignement, les trahisons, les coups foireux), très portée sur le sexe (dans les dialogues, les situations, pour la plupart rocambolesques), tant, en dépit d’un début prometteur (un ton léger et propre aux comédies scandinaves, une certaine douceur de vivre toute danoise) et de quelques situations très drôles (le personnage de Frank s’immergeant tout habillé dans la piscine de son ami Casper afin d’échapper à une voisine qui, s’il parlait, pourrait reconnaître la voix de l’homme avec lequel, la veille, la fille de Casper s’est livrée à d’impudiques ébats), l’ensemble traîne un peu la patte. Troisième volet d’une saga à succès, qui suivit elle-même une série en six saisons mettant en scène Frank Hvam et Casper Christensen dans leurs propres rôles, cet opus fait sourire et émeut à un moment, mais… c’est à peu près tout.

 

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 4 Comments

4 comments

  • Roggy dit :

    Hormis pour « Klovn forever », on est d’accord sur les deux autres films, même si je suis plus mitigé pour « Ni le ciel, ni la terre ». En revanche, ton texte est très réussi et donne bien la portée de ce film aride mais somme toute intéressant.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Roggy, oui, je l’ai trouvé très beau, Ni le ciel ni la terre. Il aborde un sujet peu exploré, et bien qu’un peu aride, le fait d’une manière intéressante, et la fin est vraiment très belle. Ancré dans la terre, le film la quitte progressivement pour regarder vers les étoiles. C’est aussi ce qui fait son originalité.

  • princecranoir dit :

    J’attends avec impatience la sortie du film de Cogitore dont j’avais particulièrement apprécié le travail photographique présenté au musée d’art moderne de Strasbourg il y un peu plus d’un an. Quant au film d’animation sur Poe, j’avais déjà fait part à l’ami Roggy de mon intérêt pour cette curiosité, intérêt qui se raffermit en lisant ce petit avis positif.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Je ne connais pas le travail photographique de Clément Cogitore, mais le film fut une agréable surprise. L’un des rares à sortir en salles juste après le festival, d’ailleurs. Je te le recommande donc chaudement ! Quant à Extraordinary Tales, il ne manque pas de charme, c’est certain, mais j’ignore sa destinée pour le moment.

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