L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOUR 6
L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOUR 6

THE INVITATION

Karyn Kusama, États-Unis //

EXCESS FLESH

Patrick Kennelly, États-Unis //

TANGERINE

Sean Baker, États-Unis //

TAG

Sono Sion, Japon


 

THE INVITATION

Karyn Kusama, États-Unis

Réalisatrice de Girl Fight, Jennifers’s Body et Aeon Flux, Karyn Kusama a choisi le huis clos en mode thriller psychologique pour sa nouvelle réalisation. L’invitation est celle d’Eden et David, qui convient à un dîner de retrouvailles leurs anciens amis, ainsi que l’ex-mari d’Eden, Will, accompagné par sa nouvelle petite amie Kira. Deux ans après la mort de leur fils, et leur séparation, Eden et Will se retrouvent. Chacun s’est reconstruit différemment, mais le comportement étrange de Eden et David inquiète Will, jusqu’à la paranoïa. Tout le film décrira cette lente – trop lente – montée en tension, opposant des hôtes particulièrement affables, désormais heureux après leur séjour auprès d’une secte leur ayant permis de rejeter le chagrin et la peur de la mort, et un père encore dévasté et suspicieux. Le suspense du film naît de ce doute quant au bien-fondé de la méfiance de Will, qui dès son arrivée pense que quelque chose cloche dans cette maison, mais dont on sait très bien également que ses émotions et réactions peuvent se révéler provoquées par ce retour dans l’ancienne maison familiale, et le contraste entre son ressenti et celui de son ex-femme, qui elle est parvenue, contre toute attente, à passer à autre chose.

 

Épousant le point de vue de Will, le film vaut pour le traitement plutôt fin de son sujet, tandis que se dessinent en creux une réflexion sur le deuil et la résilience. On déplorera d’autant plus le fait que la réalisatrice peine à faire naître un rythme, à maintenir l’intérêt du huis clos, qui se résume en partie à une alternance de plans sur les différents personnages. L’intrigue avance peu, et l’on s’ennuie pendant cet interminable apéro, en dépit de la tension induite par le malaise qui s’installe progressivement, avant un final beaucoup plus musclé plutôt bien mené, et un plan final très réussi qui s’extrait du microcosme familial et amical étudié pendant le film pour adopter un angle beaucoup plus large, transformant la tragédie personnelle en préoccupation universelle, et nous confirmant que Will, d’emblée juste et attachant, est pensé comme un personnage nous renvoyant le reflet de nos propres traumatismes.

 

EXCESS FLESH

Patrick Kenelly, États-Unis

Des promesses, encore des promesses… Avec le terme de « flesh » dans le titre, et le pitch annonçant un personnage, Jill, complexée par ses rondeurs, multipliant les régimes et les privations, et brimée par sa colocatrice top model, on était en droit de s’attendre à une réflexion sur le corps, l’appréhension de sa réalité, sa transformation. Mais dans le traitement de son sujet, le jeune réalisateur américain Patrick Kennelly privilégie une approche psychologique qui certes explore le thème de l’estime de soi, mais s’attarde beaucoup plus sur le comportement que sur l’apparence de Jill, d’autant plus qu’une grande partie du film est consacrée à la séquestration vengeresse que Jill fait subir à Jennifer, qui à force de se montrer très dure, voire insultante envers elle, va subir les foudres d’un esprit malade.

 

Et même lorsqu’à la toute fin, nous avons la confirmation de l’astuce du film, qui nous fait comprendre pourquoi la question de la transformation du corps (et encore, Jill est tout au plus potelée, mais là encore, c’est son appréciation d’elle-même qui prime) est éludée, on reste encore sur notre faim, à moins que les innombrables gros plans, pour la plupart au ralenti, de nourriture ingurgitée, ou cette scène de repas sous forme d’ingestion-recrachage dans une poubelle à portée de main, ne nous aient filé la nausée. On ne sait pas trop si le réalisateur cherche à nous dégoûter (alors que paradoxalement, et là réside aussi le problème, l’esthétique du film se révèle plutôt pop, dans ses couleurs, sa photo, la peinture de l’univers de la mode dans lequel évolue Jennifer, et cette longue scène onirico-étrange transformant deux épisodes de la vie de Jill et Jennifer transformé en cours de cuisine commenté par des personnes de leur entourage comme s’il s’agissait d’une émission de télé-réalité…), ou s’il s’agit simplement d’un discours trop appuyé sur le rapport ambigu qu’entretient Jill avec la nourriture. Dans tous les cas, l’insistance est loin d’être subtile, et pourrait même passer pour du racolage.

 

Quant à la descente aux Enfers mentale de Jill, elle nous émeut peu, de même que le sort de Jennifer, peste sans scrupules qui finira par baisser la garde et dévoiler ses plaies, mais trop tard pour que nous ressentions une réelle empathie à son égard. De la confidence du réalisateur, répondant avec le sourire à une question désagréable d’un spectateur, le film était au départ un court-métrage, transformé en long suite à l’apport de nouveaux éléments et d’une réflexion plus poussée. Mais le manque de consistance demeure, et le lien entre les deux personnages apparaît au final comme une fausse bonne idée, tant cette complication qui se voulait sans doute originale et signifiante est maladroitement menée, et fait passer le film à côté de la question de la chair. Mauvaise idée, que de s’asseoir dans une salle avec dans la tête un film rêvé ? Autant arrêter tout de suite d’aller au cinéma ! For God’s sake, we want flesh. « Maybe the next one, darling », comme dirait Cronenberg.

 

TANGERINE

Sean Baker, États-Unis
Compétition

On se demande encore ce que faisait Tangerine en compétition, mais cela ne nous a pas empêchés d’apprécier grandement sa projection ! Sin-Dee (Rella de son patronyme), transexuel oeuvrant sur les trottoirs de Los Angeles, fait son retour après un mois passé en prison, et apprend que son mac et petit ami l’a trompée avec une « morue blanche ». Telle une tornade n’écoutant que sa jalousie, la voilà qui s’élance dans les bas-fonds de la Cité des Anges afin de retrouver et cette femme, et son boyfriend, afin de les confondre. Pendant ce temps, son amie (de cœur et de trottoir) Alexandra distribue des flyers pour son concert du soir, et Razmik, le chauffeur de taxi arménien, alterne entre courses et gâteries.

 

Sean Baker a déjà plusieurs longs métrages à son actif, mais Tangerine a la fraîcheur des premiers films, dans son déroulement quasiment en temps réel, et le choix du réalisateur de tourner le film avec un smartphone (équipé de lentilles anamorphiques). Mais qu’on ne s’y trompe pas : la maîtrise formelle est bien là, et il est clair que si le réalisateur n’avait pas de budget, il avait dans tous les cas des idées. On s’habitue bien vite à cette « caméra » portée, qui épouse parfaitement la forme déambulatoire induite par la quête, urbaine et sauvagement romantique, de Sin-Dee. La ville est même remarquablement capturée, avec ses interminables avenues, sur lesquelles se découpent autant de solitudes perdues dans la profondeur de champ, ses échoppes colorées, son coucher de soleil nimbant bâtiments, voitures et panneaux publicitaires d’un halo doré précédant les lumières d’une ville qui ne dort jamais.

 

Sean Baker fait preuve d’une grande maîtrise dans sa narration, en orchestrant la trajectoire de plusieurs personnages simultanément à celle de Sin-Dee, avant de réunir tous les protagonistes dans l’improbable décor du Donut Time, pour un final très drôle aux accents de vaudeville. Et si l’humour est omniprésent (dialogues qui font mouche, situations cocasses), une douce gravité rattrape tous les personnages à un moment ou à un autre, et l’on est émus, à travers le regard plein de tendresse de Sean Baker, autant que l’on a été amusés. Grâce au scénario, bien sûr, mais également à l’interprétation très juste de ses deux héroïnes, campées par Kitana Kiki Rodriguez, aussi délurée qu’attachante dans son outrance, et Mya Taylor, fragile derrière son caractère bien trempé. Une excellente surprise qui n’avait rien d’étrange, mais qui méritait amplement la salle comble qui l’attendait.

 

TAG

Sono Sion, Japon
Compétition

Auréolé du Prix du Public en 2013 pour Why don’t you play in hell ?, invité l’année dernière pour une carte blanche et la présentation de son film Tokyo Tribe, et présent dans la programmation de cette année avec Love & Peace hors compétition, et Tag en compétition, Sono Sion le prolifique (il proposera cette année six, voire sept films) est sans conteste l’un des chouchous du festival. C’en est fini du temps, pas si lointain, où il n’était connu que d’une petite frange d’aficionados.

Tag est l’adaptation du manga The Chasing World, qui permet à l’infatigable japonais de s’illustrer dans le thriller fantastique, avec l’outrance qu’on lui connaît, mais cette fois assortie d’une plus rare dimension poétique et onirique particulièrement réussie. Mitsuko, lycéenne rêveuse préférant écrire des poèmes que bavarder avec ses camarades de classe, est l’unique rescapée de l’attaque d’un vent violent qui décapita son bus scolaire et tronçonna toutes ses camarades, puis d’autres personnes croisées sur le bitume dans sa fuite affolée. Outre l’effet saisissant produit par ces corps coupés en deux au niveau de la taille tels des morceaux de viande sous une lourde machette de boucher, le surnaturel fait une irruption violente et atypique dans le récit, pour ne jamais vraiment le quitter, sorte de fil rouge d’une histoire basée sur ce postulat prononcé par l’une des camarades de Mitsuko – ce qui vient de se produire s’apparente à un cauchemar, et la lycéenne, hébétée et vêtue d’un uniforme différent récupéré sur des parties de corps gisant au bord d’une rivière, a rejoint ses véritables amies – tel un résumé du film : « Life is surreal ».

 

Sans cesse en danger (après le vent décapiteur, ce sont les professeurs qui décident d’abattre tout le monde), Mitsuko subit une étrange dynamique : dans sa fuite, elle est plusieurs fois remplacée par une autre elle-même (à l’apparence et au destin différent : une future mariée, et une championne de course à pied). Tout s’enchaine avec un rythme enlevé et dans une alternance de violence graphique et de poésie, tandis que la multiplication des plans aériens, comme si la caméra survolait les événements sans forcément y prendre part, renforce l’impression de rêve éveillé que le film procure. Dans un final intrigant, on apprendra ce qui se cache, selon le film, derrière la notion de destin. Mitsuko, invitée plus tôt par une camarade à privilégier les actes inattendus afin de tromper sa course, trouvera une réponse toute personnelle.

 

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 2 Comments ,

2 comments

  • Roggy dit :

    Je viens d’entendre que « Tangerine » a reçu un prix à Deauville ! Tu sais que ce je pense de « The invitation » et je suis moins enthousiaste que toi pour « Tag ». Quant à « Excess flesh », je n’ai pas arrêté de me nourrir pour autant :) .

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Super nouvelle pour Tangerine ! Oui, j’ai un peu réévalué The Invitation, mais pas tant que ça. Tag est un petit bijou, la poésie sied bien à Sono ! Et pour Excess Flesh, l’un des problèmes est qu’on ne sait pas trop quel sentiment il voulait provoquer.

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