L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOUR 3
L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOUR 3

 

UPSTREAM COLOR

Shane Carruth, États-Unis //

LA CHAMBRE INTERDITE

Guy Maddin & Evan Johnson, Canada //

THE CORPSE OF ANNA FRITZ

Hèctor Hernández Vicens, Espagne //

TURBO KID

RKKS Collective, Canada / Nouvelle-Zélande //

BUNNY THE KILLER THING

Joonas Makkonen, Finlande //

TALES OF HALLOWEEN

Neil Marshall, Lucky McKee, Darren Lynn Bousman, John Skipp, Andrew Kasch, Mike Mendez, Ryan Schifrin, Paul Solet, Dave Parker, Axelle Carolyn, Adam Gierasch, États-Unis //


UPSTREAM COLOR

Shane Carruth, États-Unis

Plus de dix ans après PRIMER, l’américain Shane Carruth livre un second film pour le moins abscons, que l’on pourrait taxer d’hermétique sans plus jamais se retourner, s’il n’appelait d’autres visions tant, malgré un apparent manque de sens, on ne parvenait tout de même à déceler, deviner des propos suffisamment passionnants et sensibles pour que l’on ait envie de persévérer et de mettre au jour certains de ses mystères. Le synopsis était attirant : « À l’aide d’un ver qu’il fait ingurgiter à ses victimes, un homme arrive à contrôler des personnes qu’il séquestre. Contaminés, Kris et Jeff vont tenter de se reconstruire ». Pour un peu, on croirait avoir affaire à Cronenberg. Mais Carruth ne fait pas dans l’organique, à l’exception d’une scène montrant le ver se déplacer sous la peau de Kris. Le réalisateur œuvre à vrai dire dans une veine sensitive, symbolique, attentif aux émotions, aux connections immatérielles, aux liens invisibles entre les choses et les êtres. Si le récit est linéaire, il fait sienne une forme très particulière d’ellipse, laissant en suspens beaucoup de questions, et ne répondant jamais à aucune. Kris subit l’influence du ver, perd son travail, rencontre un homme. Voilà les quelques éléments auxquels notre rationalité peut se raccrocher. En dehors de cela, les dynamiques scénaristiques et émotionnelles restent floues, voire obscures. En d’autres termes, on ne comprend rien. Mais le film nous accueille avec tellement de douceur dans sa photographie vaporeuse et sa mise en scène sensitive très attentive au toucher, au son (la bande originale, composée par le réalisateur, ajoute aussi au sentiment d’étrangeté rassurante), que l’on a envie d’investir l’espace immense qu’il nous laisse pour le remplir d’un peu de nous-mêmes. En ces temps de cinéma prémâché et digéré à notre place, l’invitation s’apprécie à sa juste valeur.

 

LA CHAMBRE INTERDITE

Guy Maddin & Evan Johnson, Canada

Compétition

Le vendredi, nous appelions de nos voeux la sidération cinéphile. Et il arrive parfois que le rêve devienne réalité, même si, une fois incarné dans celle-ci, il conserve une apparence de rêve éveillé. C’est l’expérience qui fut la nôtre devant La Chambre Interdite de Guy Maddin. Poème visuel d’une émouvante splendeur, échappée belle narrative, le nouvel opus du réalisateur canadien, aidé par Evan Johnson pour les effets spéciaux, est déroutant, drôle, sensuel, enivrant. À partir des synopsis de plus de trente films perdus, Guy Maddin compose un récit unique (l’équipage d’un sous-marin, menacé par le manque d’oxygène, écoute un homme surgi mystérieusement leur raconter l’histoire du sauvetage d’une femme retenue prisonnière dans une grotte) dans lequel les sous-récits, enchâssés les uns dans les autres tels des poupées gigognes, vont se succéder durant deux heures à un rythme effréné, déclenchés par un souvenir, une envie de s’épancher ou une coupure de journal, dans lesquels Maddin plonge avec une galvanisante fluidité ne nous laissant aucun répit. Sans perdre de vue la trame de départ, et en suivant le vertigineux cheminement des imbrications, on se laisse aussi porter par toute cette énergie, ce magma d’images en fusion, superposées, vues à travers des filtres, des effets qui les transforment, sans artificialité, mais au contraire dans une sorte d’hommage à l’artisanat, les cadrages et la photographie constituant déjà en eux-mêmes des effets spéciaux invitant au voyage hypnotique, voire hallucinogène.

On pourrait passer notre vie à regarder Guy Maddin nous raconter des histoires, délurées, sinistres, drolatiques, cauchemardesques, oniriques, nous montrer des volcans rêver, des squelettes-femmes tourmenter un homme dans leur danse macabre, des bananes Aswang prendre la parole, des médecins opérer Udo Kier pour le guérir de l’emprise de Passion maîtresse et de son désir pour les « derrières » (scène musicale, sur une chanson de Sparks, que l’on aurait souhaité durer des heures), et tant d’autres fragments de poésie échevelée, surréaliste, baroque. Saturé de fioritures, le film jamais ne lasse. Au contraire, les multiples ornements du cadre (Maddin décide par exemple de consacrer un carton avec médaillon et patronyme, à chaque nouvel interprète débarquant sur les rives du film, et ils sont nombreux ! – Géraldine Chaplin, Charlotte Rampling, Mathieu Amalric, Jacques Nolot, Maria de Medeiros, Elina Löwensohn, pour n’en citer que quelques-un(e)s) et les cartons, donnant à lire des commentaires rarement uniquement descriptifs, mais au contraire pleins de drôlerie absurde (on suppose fortement l’usage du cadavre exquis derrière des phrases telles que « Un matin de gazouillis, en forme de regrets »), sont absolument délicieux. On sourit beaucoup, donc, mais l’on frémit aussi, on rêve, on désire, on se laisse bercer, malmener, pendant deux heures d’une incroyable richesse, d’une inventivité folle qui répondent avec une générosité sans bornes à notre soif d’images, de mots, d’émotions, d’impressions, que même dans nos rêves les plus fous nous n’osions penser pouvoir être à ce point assouvie.

 

THE CORPSE OF ANNA FRITZ

Hèctor Hernández Vicens, Espagne

Compétition

Retour ensuite à une sobriété de moyens et une esthétique glacée avec The Corpse of Anna Fritz de l’espagnol Hèctor Hernández Vicens. L’actrice Anna Fritz vient de décéder et son corps se trouve encore à la morgue, où le jeune Pau invite deux de ses amis. Le nez poudré, Pau et Ivan se livrent à la nécrophilie, mais Anna Fritz ouvre à nouveau les yeux… Le film, qui nous a été présenté comme « roublard » avant la projection se révèle en effet très habile, si bien que l’on préférera le terme de « malin ». Unité de temps, de lieu, casting réduit à quatre personnages : le défi était de taille, mais le réalisateur s’en sort avec les honneurs, en allant de grain de sable dans les rouages en rebondissement relançant sans cesse une action ne subissant de ce fait aucun temps mort. Précision des cadres, rythme pertinent du montage, caractérisation peu fouillée mais suffisante des personnages et format ramassé (soixante-seize minutes) : l’ensemble se révèle efficace, même si l’on s’en souviendra plus comme d’un exercice de style qu’autre chose. Même si le réalisateur s’attelle avec un certain talent de mise en scène au caractère dérangeant de son sujet de départ, le fait qu’il bifurque rapidement vers le thriller déleste le film d’une bonne part de sa promesse subversive pour privilégier le suspense. Un instantané plaisant, à défaut de prêter à analyse, et peut-être une promesse de futurs opus au fond plus riche.

 

LA NUIT SuperMégaBloodyBunnyApocalypticaTurboZombiNight

C’est dans l’ambiance forcément teintée de l’aura apocalyptique d’un Forum des Halles uniquement fréquenté par les noctambules attirés par la promesse d’une « douce nuit, sanglante nuit » que nous avons assisté aux projections d’un court métrage et de trois longs (en toute honnêteté, le dernier film prévu au programme, Wyrmwood : Road of the Dead n’aurait été accueilli que pas nos yeux clos de fatigue) dont la qualité générale valait, il faut le dire, le détour (mortel).

Un hommage parodique fit office d’agréable mise en bouche, avec le court métrage NINJA ELIMINATOR 4 : THE FRENCH CONNECTION de Mathieu Berthon. Sous la forme d’une fausse bande-annonce, et dans la lignée des trois précédents opus, deux super flics, François et Jean-Baptiste (qui s’expriment exagérément dans un anglais à couper au couteau), se lancent aux trousses du diabolique Mr Mo, leader d’un gang de trafiquants ninjas. Le résultat est délirant, volontairement outré, délibérément kitsch dans ses costumes et effets spéciaux, drôle et barré. L’ambiance de la soirée était posée !

C’est ensuite l’équipe des précédents Ninja Eliminator, RKKS Collective, qui était à l’honneur avec TURBO KID, post-apo débridé, pensé comme un hommage au cinéma des années quatre-vingt, dans son esthétique, sa musique (fans de synthés, vous allez vous régaler), dans lequel aventure, humour et gore ne cessent de s’entrecroiser. L’action du film se déroule en 1997, et l’on suit The Kid, un jeune garçon vivant seul dans les ruines d’un monde en perdition, confronté à la barbarie de Zeus et de sa horde. Devenu ami avec la candide et délurée Apple, les événements l’amèneront à endosser le costume (et les pouvoirs limités) de son héros de comics préféré, Turbo Kid. Sans créer un nouveau mythe, le spectacle se suit avec un plaisir certain, au gré d’une légèreté rafraîchissante combinée à des affrontements faisant jaillir des geysers de sang. Un mélange des genres assurant parfaitement le spectacle, ni plus, ni moins.

La Finlande s’invita ensuite au banquet, avec BUNNY THE KILLER THING. Le terme « thing » lui seyant parfaitement, tant on se demande pendant un bon moment ce qu’est… cette chose, improbable, bizarre, détraquée, avant de nous laisser embarquer, à notre corps, et surtout notre esprit, défendant, dans le délire du film, qui voit un lapin géant mu par un appétit sexuel démesuré (et un membre idoine échappé de son « costume »), poursuivre de ses assiduités une bande de jeunes passant la soirée dans une cabane au fond des bois. Du grand n’importe quoi, mais bien réalisé (en dehors du manque de lisibilité des scènes de violence ou gore), offrant sa brochette de personnages finalement plus déglingués qu’une prime impression de film pour ado ne laissait augurer, et des situations décalées et peu frileuses qui emportent, finalement, le morceau !

La nuit s’est close sur le film à segments TALES OF HALLOWEEN, signé par Neil Marshall, Lucky McKee, Darren Lynn Bousman, John Skipp, Andrew Kasch, Mike Mendez, Ryan Schifrin, Paul Solet, Dave Parker, Axelle Carolyn et Adam Gierasch. Autant d’historiettes situées le soir de la fête des déguisements diaboliques, des « Trick or treat » et des spectres venus hanter la quiétude des vivants, par ailleurs traversées par quelques personnages communs. Las, la friandise se révèle un peu aigre, dans son caractère inégal. Peu de segments présentent le réel intérêt d’une histoire à la fois bien ficelée (difficulté du format court), bien réalisée (les esthétiques et styles propres à chacun se démarquent peu) et horrifique à souhait. Une mention pour le Ding Dong de Lucky McKee, plus vénéneux que la plupart des autres. Mais globalement, ces contes nous auront plus fait dormir debout qu’offert le réveil attendu à cette heure indue.

 

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 4 Comments

4 comments

  • Rigs Mordo dit :

    Dommage pour le Tales of Halloween, mais bon, les films se déroulant le 31 octobre étant finalement assez rares (trop rares même) et vu que Halloween est mon jour favori de l’année, je le prendrai si ça sort ici un jour (sinon on fera importer tout ça, comme le super Trick’r Treat). Content de lire un nouvel avis positif sur Turbo Kid, également, dont j’attends beaucoup. Les autres films me parlent moins mais merci de m’avoir instruit à leur sujet! Beau compte-rendu en tout cas!

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Ha dans ce cas, tu seras servi, avec Tales of Halloween ! Mais très inégal quand même, c’est dommage. Je n’ai pour l’instant pas entendu d’avis négatifs sur Turbo Kid, sympathique film, qui te parlera sans doute encore plus qu’à moi. Mon coup de coeur reste en effet La Chambre Interdite, ce sera le film du festival, et même au-delà, pour moi, j’en suis certaine. Et merci de suivre le festival avec nous, Rigs !

  • Roggy dit :

    Ces chroniques arrivent en décalé mais, Mazette (je ne sais pas d’où est sorti ce mot…), elles sont très réussies, notamment celle sur « La chambre interdite » que tu as adoré (une belle poésie qui me ferait presque regretter de l’avoir manqué). Concernant « Upstream color », j’aurai aimé un peu plus de sauce compréhensive pour faire passer le tout, un peu comme dans « Anna Fritz » qui est plutôt bien troussé. Pour la nuit, la mienne fut douce et reposante, sans monstre ni paillettes :)

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      J’ai fait court pour La Chambre Interdite, mais le film mériterait des pages et des pages (ça viendra). Pas seulement de la poésie, mais de la liberté, de l’audace, de la drôlerie, etc ! Tu peux encore le voir samedi soir. Upstream Color est en effet hermétique et demanderait d’autres visions, mais il est audacieux également dans son genre, et sincère. Ambiance particulière pendant la Nuit, c’est différent, et appréciable !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>