L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOUR 2
L’ÉTRANGE FESTIVAL : JOUR 2

REMAKE, REMIX, RIP-OFF

Cem Kaya, Turquie / Allemagne //

ANOTHER

Jason Bognacki, USA //

LUDO

Q & Nikon, Inde //


Hé bien oui, étranges lecteurs, c’est de nouveau un documentaire qui obtient les faveurs de notre Une. Mais où sont donc les (bons) longs métrages ? C’est la question que nous nous posons également ! Peut-être parmi ceux que nous avons gardés pour plus tard, pépites se dérobant momentanément pour mieux nous cueillir dans un état avancé de sidération.

REMAKE, REMIX, RIP-OFF

Cem Kaya, Turquie/Allemagne

Le sympathique Cem Kaya, spécialiste de la culture du found footage et du mash-up, venait présenter le documentaire qu’il a consacré à la vague turque de la « remaxploitation », qui des années 50 à la fin des années soixante-dix, fit déferler sur la Turquie, à raison de plus de deux cent films par an, une multitude de remakes de films d’action, d’aventure, d’horreur, de science-fiction, des romances, des films érotiques, bref, dans tous les genres ! Istanbul devint alors une véritable usine à remakes afin de pallier l’absence de visibilité de cette production occidentale sur leur territoire. L’occasion d’une réflexion sur la « copy culture » turque.

Mais pourquoi des remakes ? Parce que le manque de moyens était flagrant ! Aucun des réalisateurs de cette époque ne croisa la route d’un budget correct, et encore moins conséquent. Trois scénaristes se partageant le travail, il fallait trouver rapidement des trames, des situations, des intrigues, des personnages capables de remplir un film. C’est ainsi que les ersatz et croisements (le début d’un film, la suite d’un autre, et la fin d’un troisième) fleurirent, dans une frénésie de tournage où la débrouille fut le maître mot.

Afin de dresser le portrait de cette époque, Cem Kaya est parti à la rencontre de ces artisans experts du bout de ficelle – réalisateurs, acteurs, producteurs – qui nous livrent leur ressenti et leurs anecdotes sur cette époque faste du point de vue de la production, mais très aléatoire artistiquement. Les interviews s’enchainent, l’ensemble en devient redondant, mais les témoignages se révèlent très intéressants pour le spectateur occidental loin d’imaginer les tenants et les aboutissants de cette industrie.

 

Grâce à un énorme travail de recherche, le réalisateur ponctue ces interventions d’une foule de séquences apportant la preuve par l’image : les mêmes ressorts dramatiques, les mêmes dialogues utilisés dans cinq films différents, des plans de Star Wars utilisés dans une production SF devenant pot-pourri d’images futuristes de l’époque, des héros qui ressemblent à s’y méprendre à des icônes du cinéma hollywoodien, etc.

Derrière la productivité effrénée, les intervenants abordent également d’autres questions, telles que le manque de moyens régissant et expliquant l’ensemble de cette vague. Une problématique qui fait autant sourire (anecdotes sur la réalisation des bruitages ou le système D de la mise en scène, avec cette table flanquée de savons à ses pieds et coulissant dans une rigole d’eau, favorisant la fluidité des mouvements de caméra) que frémir (ces acteurs vidés de leur énergie, usés, lessivés par une cadence inhumaine). La censure est également largement évoquée, ainsi que les parades trouvées pour contourner, tout comme les contraintes du copyright (ce qui valait également pour la musique, la bande originale du Parrain ou du Clan des Siciliens se retrouvant utilisée à toutes les sauces), les interdictions en tout genre du gouvernement turc. Le manque de reconnaissance, aussi, d’un réalisateur à la chaine comme Çetin Inanç. Mais sans oublier que, derrière les affres de la productivité à outrance et des complications en tout genre, se dessine une énergie, une soif de création que rien n’aurait pu arrêter. Bien sûr, le cinéma était leur gagne-pain et les considérations artistiques étaient par la force des choses reléguées au second plan, mais il y a quelque chose d’émouvant dans cette course à l’image : tourner, tourner, tourner, coûte que coûte, et trouver une solution à chaque problème. Une dynamique qui nous a rappelé les propos de l’excellent documentaire Super 8 Madness de Fabrice Blin, qui explorait l’aventure du Super 8 fantastique, en France, dans les années 80.

Présenté en ouverture du focus Turkish Délires, le documentaire sera accompagné par trois exemples la production turque de l’époque : Seytan de Metin Erksan (remake de L’Exorciste, réalisé un an après la sortie de l’original), Tarkan contre les Vikings de Mehmet Aslam et Hassan l’Orphelin de la Jungle (Tarzan à Istanbul) de Ohran Atadeniz.

ANOTHER

Jason Bognacki, USA

Séduits par la promesse d’un hommage à Dario Argento, à Mario Bava et au giallo, nous nous rendions, pleins d’espoir, à la projection d’Another. Transportés par la présentation du film, annonçant une sorte de trip hallucinogène dans lequel il serait vain d’essayer de comprendre l’histoire, se laisser porter par les images étant préférable (Un Étrange Couleur des Larmes de ton Corps bis ?), nous attendions, pleins d’espoir, le lancement de cette même projection. La consternation finale (et tout du long) n’en fut que plus vive. Les références annoncées comme subtiles ? Effectivement, même dans le flou de l’arrière-plan, nous ne les avons pas vues. En revanche, nous avons été assaillis par une esthétique douteuse (des effets spéciaux peuvent être mauvais, là n’est pas la question, lorsque la sincérité du projet est palpable), au mieux anecdotique, au pire ratée, non secourue par un scénario chancelant (la jeune Jordyn, orpheline, découvre ses racines et subit la malédiction d’une ascendance démoniaque, mais une fois encore, l’absence de scénario n’est pas forcément un problème – Cattet et Forzani bis – mais une mise bout à bout d’éléments étranges ne saurait constituer une solution quand on n’a rien à dire). En deux mots comme en cent, c’est objectivement mauvais. Subjectivement, donc, on ne vous en parle même pas.

 

LUDO

Q & Nikon, Inde
Compétition

Après le tenace souvenir de l’opus belge cité plus haut, c’est George Romero que l’on regrette devant Ludo. Quatre adolescents décidés à faire le mur et à trouver une chambre d’hôtel pour pouvoir enfin conclure (par souci de véracité, le vocabulaire du film est adopté) se réfugient dans un centre commercial (oui, George est définitivement associé aux centres commerciaux) où deux démons ont également élu domicile. Mise en scène inexistante, inconsistance des personnages, bruit (bande son agressive se voulant sans doute branchée) et fureur (cannibalisme nous laissant étrangement de marbre) pour pas grand-chose, et scénario qui bifurque brusquement en plein milieu, laissant les quatre jeunes barboter dans leurs propres entrailles, pour nous raconter l’histoire des deux entités et du jeu « de société » (!!!) maléfique qui les a entrainés dans une spirale de putréfaction et de folie. Plus poussif, tu meurs à cause du pion tombé sur la mauvaise case. Nul doute que les réalisateurs ont voulu nous dire quelque chose de la jeunesse de leur pays et du poids des traditions, mais ce clinquant croisement indien entre Ouija et une hypothétique sitcom horrifique lasse et agace, plus que de raison.

 

Une journée plus que mitigée, donc. De quoi savourer encore plus grandement la trouvaille inopinée, au sortir des projections, d’un ancien Écran Fantastique contenant une longue interview de David Cronenberg sur Dead Zone. Se réjouir là où l’on peut… si ce n’est dans les salles, alors dans le couloir !

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 2 Comments

2 comments

  • Roggy dit :

    Excellent retour de ta deuxième journée au festival, même si tu as vraiment été déçue par « Another » et « Ludo ». Tes reproches sur le documentaire sont justifiés concernant l’accumulation des interviews. Le meilleur est pour bientôt, notamment « Turbo Kid » :) Et dire que j’ai prévu d’aller voir « Another »…

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Roggy, oui, c’était une journée sans, bien contrebalancée par le samedi, comme je l’expliquerai. Turbo Kid est en effet très chouette, mais le choc, ce fut surtout La Chambre Interdite de Guy Maddin ! Tu vas quand même aller voir Another ? Je comprends, comme ça tu verras cela de tes propres yeux, mais tu ne pourras pas dire que tu n’avais pas été prévenu 😉

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