LES VAMPIRES : REFLETS DE L’ÂGE
LES VAMPIRES : REFLETS DE L’ÂGE

Paris, 1956 – Le corps d’une jeune femme est retrouvé exsangue dans la Seine. Pour la presse à sensation, il ne fait aucun doute que c’est là un nouveau crime perpétré par le tueur en série surnommé Le Vampire. Pierre Lantin, journaliste, n’hésite pas à marcher sur les plates-bandes de la police pour tenter d’élucider ce mystère. Le zèle du jeune homme déplaît au chef de la police et le patron du journal interdit à Lantin de rester sur l’affaire, l’obligeant à écrire un papier sur le bal donné par Gisèle Du Grand et auquel il est par ailleurs convié. Gisèle, malgré sa fortune, sa beauté, ses titres, et le château de sa famille, n’aspire pour être heureuse qu’à l’amour du beau Pierre qui reste froid à ses avances. Un signe du destin, un rejeu du passé, qui fait miroir à l’histoire de la Duchesse Marguerite Du Grand qui éprouva un amour fou pour le père du journaliste ; un amour qui, lui non plus, n’était pas réciproque…

Oeuvre séminale de tout un courant qui trouvera son apogée dans les années 60, LES VAMPIRES apparaît comme le premier véritable film d’épouvante italien, ainsi que le seul film d’horreur néo-réaliste qui soit, selon Jean-Pierre Dionnet, ayant ouvert la voie du gothique au cinéma italien. Sans entrer dans les détails de ces répercussions, I VAMPIRI est avant tout une œuvre splendide malgré les difficultés du tournage :

Ricardo Freda quitte le plateau suite à une mésentente avec la production, laissant le film inachevé, et inexploitable (pour cause, il en manque plus de la moitié). C’est à Mario Bava que revient la tâche d’achever le film, lui qui n’a encore aucun long métrage à son actif et qui ne dispose plus que de 3 jours. Heureusement, le directeur de la photographie (poste auquel Bava reste crédité au générique) a plus d’un tour dans son sac.

 

Mario Bava est un talent brut et un auteur fascinant à plus d’un titre. LES VAMPIRES, dont il peut assumer en grande partie la paternité, le prouve à chaque instant. Tourné tantôt dans des décors se voulant réalistes d’un Paris fantasmé (il ne s’agit que de surimpressions de monuments parisiens en arrière-plan des ruelles de Rome), tantôt dans des décors gothiques (crypte, château, etc…) qui peupleront bientôt les chefs-d’œuvre de Bava (LE MASQUE DU DÉMON, LE CORPS ET LE FOUET, OPÉRATION PEUR…), il distille une atmosphère d’une rare élégance, magnifiée par un noir et blanc superbe et une photographie exemplaire.

Évoluant dans ces décors, des personnages typés de films noirs nous sont peu à peu dévoilés, tournant autour du couple phare et impossible : le journaliste en imperméable clair, Pierre Lantin, et la femme fatale à la cigarette, Gisèle Du Grand. Leur situation est dangereuse, Gisèle est éperdument amoureuse de Pierre, comme Marguerite sa tante, était amoureuse de son père. Si la situation est dangereuse, c’est bien parce que c’est Gisèle qui est amoureuse, elle qui n’a qu’une peur, vieillir, et qui ne supporte pas l’idée d’être rejetée, comme sa tante fut rejetée par celui qu’elle aimait. Ces similitudes vont conduire Paul, mais surtout le spectateur, à soupçonner l’horrible vengeance qu’accomplit Gisèle, non sur Pierre mais sur le temps…

Le film est dominé par l’éblouissante et terrifiante prestation de Gianna Maria Canale (l’épouse de Ricardo Freda) dans un double rôle tragique qui donne au film une ampleur qu’on retrouvera dans très peu de films sur le sujet et qui permet à Bava une très belle réflexion sur la perversité du cinéma, qui aime mettre ses personnages en déchéance face à leur propre image.

 

La scène la plus mémorable du film reste sans conteste celle-ci : Gisèle, après le bal, allume une cigarette et enclenche un phonographe, puis s’admirant dans le miroir répète « Je suis belle », comme pour se convaincre que ça ne changera pas et soupire « Pierre ». Elle est interrompue par l’arrivée d’un homme qui n’est pas Pierre et qui dit l’aimer.

 

Le début de la scène semble hors du temps : Gisèle est masquée par la fumée de sa cigarette, comme derrière un voile de brume qui la coupe du monde réel, impression renforcée par la musique diégétique, qui s’arrêtera lors d’un brusque retour à la réalité. Lorsque Marguerite fait son apparition, la transition est fluide (le génie d’un maquillage très simple) et les deux femmes apparaissent successivement dans le même plan, l’arrêt de la musique souligne le changement. Marguerite tue le gêneur puis se dirige à nouveau vers le miroir revolver à la main.

 

Le reflet qui jusqu’ici nous avait été caché nous apparaît dans un cruel contre champ et le « je suis belle » de départ devient « je te hais » avant que la vampire ne supprime cette image d’elle-même que lui renvoie le miroir. Elle hait cette autre qui est vieille et qui donc n’est pas elle, elle ne vit que lorsqu’elle est Gisèle, elle ne vit qu’hors du temps.

 

Dans la scène précédente, Gisèle tente de séduire Pierre, ils sont interrompus par un cri que Gisèle fait passer pour celui de sa tante, la duchesse Marguerite Du Grand qui souffre d’un mal incurable : la vieillesse. Par là elle fait référence à elle-même, et à la folie furieuse qui l’anime à l’idée de vieillir, c’est le hurlement différé qui anticipe la sortie de scène d’une beauté qui ne veut pas mourir. Le cri opportun va servir à justifier la présence de Gisèle et l’absence de la duchesse, à confirmer les apparences : on croit à deux femmes présentes à deux endroits différents.

 

 

Mais ce cri est aussi la manifestation d’une hantise, même s’il ne vient pas vraiment de Marguerite, il rappelle à Gisèle sa beauté précaire et les crimes qui lui permettent de la conserver (le cri provient vraisemblablement d’une des jeunes filles prisonnières). Son alter ego vieilli ne cesse de se rappeler à elle, en ce sens ce cri peut être entendu comme celui d’une Marguerite désespérée qui sait que Gisèle n’est qu’un rôle.

 

Il n’est pas nécessaire que nous soit montré le reflet de Gisèle dans le miroir puisque pour elle, c’est sa véritable image qu’elle voit et face à laquelle elle emploie la première personne: « je ». Alors que le reflet de Marguerite lui apparaît comme celui d’une étrangère, non qu’elle ne la connaisse pas, elle ne la connait que trop bien, mais refuse de partager son physique avec cette vieille femme incapable de séduire l’homme qu’elle aime. Briser le miroir est l’unique façon pour elle de se débarrasser de Marguerite, de l’annuler, de l’extraire de sa réalité. Cependant, si Gisèle vit dans un monde à part, Marguerite supprime, elle, toute intervention du monde réel, en tuant l’homme qui entre dans sa chambre par exemple, pour éviter que son secret soit découvert, mais peut-être aussi pour s’éloigner de la réalité, pour effacer toute trace de son existence, dans l’espoir qu’un matin, elle pourrait n’en garder que le souvenir d’un mauvais rêve.

 

Le reflet de Marguerite (alors que la comtesse nous tourne le dos) a pour nous une fonction révélatrice : avec l’arrêt de la musique la scène s’est à nouveau ancrée dans la réalité et avec cette réalité c’est le véritable visage de Gisèle qui réapparaît, beaucoup plus insistant que celui qu’elle voudrait conserver. la musique de la scène se retrouvera plus tard, comme musique extra-diégétique cette fois, lors d’une scène où redevenue Gisèle elle retrouve Pierre dans une rue de Paris, cette musique n’intervient que lorsque Gisèle est à l’écran, elle est l’équivalent du fameux « Je veux vivre dans ce rêve » de l’opéra de Gounod, ROMEO & JULIETTE.

 

La destruction de l’image de Marguerite par Gisèle préfigure la fin du personnage, lorsqu’une dernière fois, l’éphémère Gisèle reprendra les traits de la duchesse qui la trahiront et la conduiront à sa perte, celle qu’elle a tant voulu supprimer l’entraîne avec elle : la victoire du temps sur cette comtesse Bathory moderne.

 

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 1 Comments , ,

1 comments

  • Ornelune dit :

    C’est un beau film et tu fais là une belle analyse d’une scène importante en effet. Avant Le cauchemar de Dracula (deux ans plus tard seulement), et après l’usure du mythe outre Atlantique, le film refait du vampire un monstre européen, noble et inquiétant.

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