« Les Monstres sous la peau des hommes » : Entretien avec Brian Yuzna
« Les Monstres sous la peau des hommes » : Entretien avec Brian Yuzna

Président du Jury lors du Bloody Weekend 2015, Brian Yuzna s’est prêté avec bonne humeur au jeu de l’interview, brossant à travers ses réponses le portrait d’un cinéaste passionné et passionnant dont l’humour n’a d’égal que le charme !


Vous avez toujours dû composer avec des budgets serrés, êtes-vous toujours parvenu à faire ce que vous vouliez ?

Je pense que quand on fait un film, on fait avant tout ce qu’on peut. Un budget serré pour moi équivaut à un budget énorme pour un aspirant réalisateur. Je conçois en général un film comme une pièce radiophonique, avec tout ce qui permet de suggérer l’action, mais avec l’image en plus. Si on peut déjà suggérer l’idée de l’action sans l’image, on peut faire encore mieux avec, non ? Ça n’a pas besoin d’être spectaculaire. Le budget est seulement là pour qu’on ajuste nos ambitions. Parfois c’est mieux de ne pas pouvoir faire ce qu’on veut et de devoir prendre des décisions qui se révèlent souvent plus créatives. Je me suis toujours accommodé de ce que je pouvais faire, sans me tracasser avec ce que j’aurais voulu faire.

La thématique des apparences trompeuses est très présente dans votre filmographie…

Il y a un monde secret derrière les apparences, j’aime cette idée. Au début de BLUE VELVET, on voit cette banlieue idyllique, on entend un oiseau chanter, puis en regardant de plus près on voit l’oiseau en train de tuer un ver. Derrière les portes on voit une violence ordinaire, répugnante. C’est une belle synthèse de la réalité. Je vois dans le cinéma d’horreur l’opportunité de prendre cette réalité et d’en faire quelque chose d’intéressant, voire d’amusant. Prenez un grand huit dans un parc d’attractions, ça va vite, ça fait peur, mais on s’amuse parce qu’on sait que c’est sécurisé. Si on faisait la même chose en voiture on risquerait sa vie. Le cinéma d’horreur c’est pareil. On éprouve de vraies émotions, de vraies sensations, parfois désagréables, mais la nature du spectacle nous permet de prendre la distance nécessaire et de les apprécier, de s’en amuser. La vérité la plus inconfortable devient plus supportable. Je ne voudrais pas voir un film qui traite de viol, parce que c’est un sujet trop dur, mais dès qu’il s’agit de fantastique, qu’on peut mettre des aliens dans le coup, ça devient du divertissement. Alors bien sûr il reste toujours quelque chose de très sombre sous la surface, mais j’essaie d’en tirer parti, en le ridiculisant comme je le fais avec les aristocrates dépravés de SOCIETY. Au fond, l’idée que les choses qu’on voit ne sont pas telles qu’on les voit, c’est l’origine de la peur.

Il y a une constante dans vos films, celle des climax orgiaques. Presque tous vos films se terminent sur un empilement de corps dantesque.

Cela m’a toujours semblé la meilleure chose à faire. J’aime l’idée de la transgression, que tout le monde dépasse les bornes. Cela inclut généralement la violence et le sexe et tout ce qui brise les tabous de la société. Toutes nos idées viennent de quelque part, des films que l’on a vus étant enfant le plus souvent, et je crois que ces orgies sont issues de mon souvenir d’enfance des DIX COMMANDEMENTS de Cecil B. DeMille. Avant que Moïse ne revienne avec les tablettes, tout le monde s’adonne à une gigantesque orgie. Pour un gosse c’est incompréhensible, mais je crois que d’une certaine manière, ça m’a tellement marqué qu’inconsciemment je le répète tout le temps. Je pense qu’il n’existe pas de réalisateurs qui ne parlent pas des films qui les ont marqués à travers leurs propres films.

Ces souvenirs ont influencé votre style ?

Oui et non. J’adore l’expressionnisme, le surréalisme, les formes d’expression graphique les plus radicales. Je pense qu’un film, lorsqu’il est expressionniste, est déjà un film de genre, que le genre est une question de style. Souvent la manière de montrer les choses est plus importante que l’histoire qu’on raconte. L’histoire est toujours à peu près la même. C’est comme le spectacle d’un magicien, on connait déjà ses tours, mais ce qui fait la différence c’est sa mise en scène. Si on ne peut pas changer l’histoire tant que ça, on peut changer la manière de la raconter et l’univers dans lequel elle a lieu.

C’est cette liberté qui vous a amené vers le genre ?

J’ai toujours aimé les films de genre. Quand j’ai commencé dans le cinéma, j’avais juste de l’argent, pas de talent, pas d’expérience, juste l’idée que travailler dans le cinéma était pour moi la meilleure chose à faire. Non que je pensais avoir des choses à dire ou que je me prenais pour un auteur, mais ça me paraissait super si je pouvais en vivre. Naturellement, comme j’aimais les films d’horreur, j’ai commencé par là. J’ai réalisé alors que la plupart des gens considérait les films d’horreur avec un certain mépris. Beaucoup de réalisateurs ont réalisé des films d’horreur en s’excusant presque d’être tombés si bas, moi jamais ! Je fais ce que j’aime et si j’avais eu plus d’argent j’aurais quand même fait des films d’horreur ! Pourquoi perdre son temps à faire des films qui n’ont rien d’extraordinaire, qui ne font pas rêver ? Ceci dit, un bon film reste un bon film, peu importe son genre.

Et beaucoup de films parmi les grands classiques sont des films fantastiques…

Oui ! Mais à l’époque on ne les considérait pas comme de futurs classiques, c’est le temps qui a fait son œuvre. Quand l’industrie du cinéma est née, il y avait deux écoles : Lumière et Méliès. La première fait de la caméra une fenêtre pour regarder les gens sortir de l’usine ou les trains entrer en gare. La seconde, c’est la voie de la magie, c’est faire du cinéma le moyen de montrer les choses les plus folles. Évidemment rien n’est vraiment pur, on ne peut plus faire du cinéma comme les frères Lumière, parce que même un documentaire est « pollué » par un point de vue, un montage, etc. Ce qui fait du cinéma un art vient du côté de Méliès et de ses descendants spirituels. D’ailleurs ce dont on se souvient le mieux dans les films que l’on a vus, ce ne sont pas les acteurs, ce sont les monstres, les vraies icônes du cinéma. Ceux qui disent le contraire ne comprennent rien à l’art.

Votre approche du genre est assimilable à ce qu’on appelle la « Body Horror », qu’est-ce qui a déterminé ça ?

Je ne sais pas pourquoi on parle de « body horror » comme d’un genre en soi, l’horreur pour moi est toujours relative au corps. J’ai grandi au Panama, dans un pays tiers-mondiste, dans les années 50, où le catholicisme était très présent, mais mélangé aux paganismes locaux. J’ai été élevé dans cette foi catholique et la messe m’est apparue comme un rituel cannibale : on boit du sang, on mange de la chair, symboliquement, mais quand même. On vénère des saints représentés en martyrs… Avec tout ça je pense que LA PASSION DU CHRIST est sans doute l’un des plus grands films d’horreur de l’Histoire ! Mon éducation catholique a ancré en moi cette idée que la chair était une matière transformable, expressive, et que la décomposition n’était qu’une question de temps. Dans un film d’horreur on peut opérer une sorte d’avance rapide, montrer un corps de désagréger tout entier. C’est un bon moyen de surmonter notre appréhension de la mort que de l’illustrer dans ce qu’elle a de plus trivial.

Je me souviens aussi d’un film que j’ai vu étant enfant, DOCTOR X avec Lionel Atwill. Il y avait une histoire de chair synthétique que le méchant s’appliquait sur le corps… Society doit beaucoup à cette image… J’en ai fait des cauchemars ! Les zombies de CREATURE WITH THE ATOM BRAIN, ça me rendait malade, je n’en dormais plus. Même LE 7ème VOYAGE DE SINBAD, avec cette femme serpent, faisait naître dans mon esprit des images d’accouplements cauchemardesques. Vers 10 ans, j’ai vu LA NUIT DE TOUS LES MYSTÈRES (William Castle, 1957, NDLR), et pour la première fois j’ai surmonté ma peur, et j’ai commencé à regarder ces films avec les copains pour les voir avoir peur. Et c’est pour ça aussi que je fais des films. Je prends tout ce qui m’a un jour terrifié et j’en fais quelque chose de nouveau, pour faire peur aux autres, parce que le cinéma me permet de montrer les monstres qui se cachent sous la peau des hommes.

Pourriez-vous nous parler de votre collaboration avec le compositeur Richard Band et de l’importance que vous accordez à la musique en général ?

La première fois que j’ai travaillé avec Richard, c’était sur RE-ANIMATOR. Je n’étais que producteur, pas réalisateur, mais j’avais des idées très précises sur ce que devait être le film car j’investissais quand même mon argent dedans.  Je voulais qu’il ait l’air d’un vrai film hollywoodien, pas d’un petit film. Je tenais par exemple à ce qu’il s’ouvre avec un générique similaire à ceux des adaptations de Poe par Roger Corman, et il fallait la musique qui va avec, c’est-à-dire un score orchestral, pas un truc au synthé mais une vraie symphonie. Comme ça allait peut-être être le seul film que je produirais, je voulais qu’il soit parfait à mon sens, c’est-à-dire à l’image des films que j’aimais.

À l’époque, je travaillais avec Empire, la maison de production de Charles Band dont le frère, Richard, composait la musique de tous les films qu’il produisait. Alors je me suis dit « OK, va pour Richard ». Il était partant pour engager un orchestre, il s’est rendu à Rome pour enregistrer… Stuart (Gordon) avait suggéré un thème « à la Hitchcock » et c’est ce que Richard a fait… C’est du moins ce que je pensais. Je ne me suis pas rendu compte avant plusieurs années que c’était en réalité ni plus ni moins que la musique de PSYCHOSE ! Pourtant Richard m’avait demandé de signaler au générique son emprunt à Bernard Herrmann ainsi qu’à Jerry Goldsmith, et j’ai refusé, parce que j’étais ignorant. Aujourd’hui on trouve ces films en DVD, on trouve les BO etc. Tout le monde peut se rendre compte que c’est la même musique. D’ailleurs si je parlais de Goldsmith c’est parce que le thème romantique de RE-ANIMATOR vient de LA MALÉDICTION. Avec tout ça on a envie de dire « Oh, Richard, vilain garçon ! (rires) », mais suite à ça je me suis penché sur la question en écoutant énormément de bandes originales de films.

Souvent, lorsque je travaille sur un scénario, je cherche à me mettre dans l’ambiance avec un score effrayant. J’ai remarqué d’une part que très peu de scores de films d’horreur le sont, mais surtout qu’on retrouve toujours des mélodies similaires. De la même manière qu’un réalisateur s’inspire de films qu’il a vus, les idées pour la musique d’un film viennent en écoutant de la musique. Herrmann lui-même, pour la musique de PSYCHOSE, s’est inspiré de la musique de SUNSET BOULEVARD (composée par Franz Waxman, NDLR). Les choses ne sont donc pas si simples après tout, sans compter tous les compositeurs qui s’inspirent de la musique classique. La plupart des vieux films utilisaient les mêmes musiques, le compositeur prenait un morceau d’une partition précédente et l’insérait dans une nouvelle. Richard fait souvent cela.

Dans le même ordre d’idée, j’étais littéralement amoureux du score de Joseph LoDuca pour NECRONOMICON (1993), le thème principal surtout. Dès la première écoute, j’en étais fou ! Puis un jour en regardant DRACULA’S DAUGHTER (Lambert Hillyer, 1936, NDLR), j’entends ce même thème, là je me suis dit « C’est trop, j’abandonne ! (rires) ». Mais au fond, l’Histoire de la musique au cinéma est faite de ça. Par exemple, après le travail de Franz Waxman sur BRIDE OF FRANKENSTEIN (James Whale, 1935, NDLR), avec ce thème très reconnaissable qui faisait penser à un cor de chasse, on entendait des cuivres tonitruants dans tous les films d’horreur. Après PSYCHOSE, tout le monde y est allé de ses violons chaque fois qu’il fallait illustrer une scène effrayante. Ces thèmes sont devenus comme des expressions connues dans le langage qu’est la musique. On peut les modifier, mais on les reconnait toujours.

Pourriez-vous, pour finir, nous dire quelques mots sur vos futurs projets, notamment HOUSE OF RE-ANIMATOR ?

Je n’ai pas obtenu le budget adéquat pour celui-ci, mais j’essaie d’en faire une série TV pour le câble. C’est compliqué avec RE-ANIMATOR, j’ai songé à une nouvelle suite, puis à un reboot, j’aurais pu y arriver mais je n’étais pas sûr de moi sur ce coup, et je ne veux surtout pas le faire si c’est pour en avoir honte par la suite. Je ne veux pas que RE-ANIMATOR devienne une franchise comme HURLEMENTS, si vous voyez ce que je veux dire. J’aimerais avoir les moyens de faire quelque chose pour lequel je n’aurais pas à m’excuser auprès des fans. Quand j’ai fait BEYOND RE-ANIMATOR, c’était ma plus grande angoisse, je ne voulais pas rejouer l’affaire des fans de STAR WARS contre George Lucas (rires). Quand une œuvre finit par faire partie de la culture populaire, elle ne vous appartient plus, on doit respecter les gens qui aiment cette œuvre, pas les envoyer balader en disant « C’est moi qui décide ».

En ce moment je travaille sur un autre projet avec Corbin Bernsen (interprète du Dr Feinstone dans LE DENTISTE 1 et 2, NDLR). Il a toujours voulu faire un troisième DENTISTE, mais les droits ne nous appartenaient pas, alors il m’a présenté cette idée : THE PLASTIC SURGEON. On va essayer de tourner en septembre prochain. Avec un titre comme celui-là, je pense que vous savez à quoi vous attendre !


Propos recueillis par Audrey Jeamart & Gabriel Carton

Traduits par Gabriel Carton

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