Le NIFFF : 16ème édition
Le NIFFF : 16ème édition

Le NIFFF : ce festival qui me tentait depuis des lustres.  Après un Gérardmer bien ancré et un Étrange Festival découvert l’année dernière, la virée en Suisse fut enfin prévue cet été. Un festival estival, donc. Revêtant un air de vacances, au bord du superbe lac de Neuchâtel. Neuf jours de projections, du 1er au 9 juillet, avec un programme de 102 longs métrages et 29 courts de 42 nationalités différentes, des conférences, de nombreux invités, le concert de John Carpenter accompagné de la rétrospective intégrale de ses films, des séances en plein air, allongés sur des transats (pardon, des chaises longues), un Jardin Anglais accueillant et festif…

Au vu de la densité du programme, vous pourriez légitimement vous demander pourquoi je ne vais vous parler à présent que de sept films. Pour la bonne et simple raison que je n’y fus pas festivalière, mais bénévole. Une tirade sur l’ambiance, l’état d’esprit et l’organisation du festival semblerait de parti pris ? « What the hell », comme dirait Jack Burton : l’ensemble était excellent, et voilà bien un festival que je vous recommande chaudement.

Difficile dans ces conditions de dégager de grandes tendances dans la programmation, mais que cela ne m’empêche pas d’évoquer chacun des sept films vus, car il y a fort à parier que nous entendrons prochainement reparler de la plupart d’entre eux.

Creepy – Kiyoshi Kurosawa

Le film devrait débarquer en septembre en France, ce qui est une excellente nouvelle, tant ce Creepy du prolifique Kiyoshi Kurosawa, présenté dans la section New Cinema from Asia, s’impose d’emblée comme une pièce maîtresse de sa filmographie, un point de maturité réunissant les différents courants irriguant son cinéma, pour former un ballet sombre et doux, cruel et humain, fluide et d’une précision redoutable. Le réalisateur nippon orchestre de main de maître ce thriller qui suit en parallèle, avant de les réunir, les agissements d’un tueur en série et d’un ancien policier devenu professeur de criminologie (excellents Teruyuki Kagawa et Hidetoshi Nishijima). Une intrigue du passé, non résolue, va contaminer le récit, et la vie, de celui qui s’est retiré du terrain, mais n’en demeure pas moins fasciné par la personnalité trouble des criminels, et en particulier des tueurs en série qu’il classe « hors normes ». La progression dramatique de l’ensemble est admirable. Après une ouverture superbement chorégraphiée (évasion d’un meurtrier, prise d’otage et traumatisme du héros), le récit se met lentement en place, et l’inexorable descente aux enfers se déroule par paliers d’étrangeté, et par l’injection d’éléments de plus en plus perturbants, jusqu’à une forme de glauque presque tétanisante. Kurosawa prend son temps, continue à faire montre d’un sens du cadre savant, poursuit son exploration des relations entre les personnages par de délicats mouvements de caméra rappelant la douceur qui entourait déjà Vers l’Autre Rive, avant de lancer divers dérèglements, puis d’en étudier les effets avec la rigueur d’un entomologiste. Moins qu’une froideur, il s’agit ici d’une certaine forme de retenue, rompue à la fin du film par un cri glaçant, qui poursuit longtemps. Et finalement, c’est dans la bouche du professeur que l’on trouvera la parfaite caractérisation du film, lorsqu’il raconte à ses élèves la rocambolesque épopée d’un tueur en série en concluant par un amusé « Tout est excessif, aux États-Unis ». Pas chez lui, pas ici. Ce serait même plutôt le contraire. Kiyoshi Kurosawa réalise un film de tueur en série, non pas à la japonaise, mais à sa manière, forcément nippone, mais surtout avec sa sensibilité d’auteur. Et c’est une réussite de bout en bout.

 

Psycho Raman – Anurag Kashyap

On poursuit dans la veine “serial killer” avec Psycho Raman, du réalisateur indien Anurag Kashyap. Film-coup de poing, sombre, violent, audacieux, il réactualise l’histoire d’un tueur en série ayant sévi dans les années 60, Raman Raghav, en installant l’intrigue de nos jours, à Mumbai. C’est une immersion âpre et réaliste dans la psyché et les agissements du psychopathe, Raman, s’inspirant de son prédécesseur, qui nous attend pendant les deux heures que dure le film, entrecroisée avec le portrait du policier cocaïné qui le traque, prénommé Raghav. Le titre original est d’ailleurs Raman Raghav 2.0, ce qui souligne le fait que les deux individus, brillamment et respectivement interprétés par Nawazuddin Siddiqui et Vicky Kaushal, sont intimement liés dans leurs destinées et leurs traits de caractère, malgré le statut qui les oppose. Ce qu’incarne le mystique Raman, c’est une violence aveugle, imprévisible, le psychopathe défonçant sans distinction le crâne de ses victimes à l’aide d’une barre de fer (membres de sa famille, inconnu malchanceux, témoin gênant). À une plus grande échelle, c’est une société malade, corrompue, qui est ici dépeinte, sans pour autant que le réalisateur ne mette l’accent sur le sordide ou la pauvreté. C’est un cadre, mais ce n’est pas l’argument, et il emballe au contraire le tout dans une mise en scène léchée (mais pas tape-à-l’œil), qui n’exclut pas une dimension plus crue, plus viscérale, épousant les contours d’une narration parfaitement maîtrisée. Envers et contre tout (et en particulier les standards habituels du cinéma indien), Anurag Kashyap signe un film d’une noirceur abyssale et d’une grande puissance, l’inscrivant comme un réalisateur à suivre désormais de très près.

 

Under the Shadow – Babak Anvari

L’iranien Babak Anvari remporte avec ce film le Prix H.R. Giger « Narcisse » du meilleur film en compétition internationale, ce qui est une excellente nouvelle (oui, encore une). Nous sommes à Téhéran, dans les années 80, où Shideh, qui a dû tirer un trait sur ses études de médecine, se retrouve seule avec sa fille dans leur appartement cerné par les explosions, dans un contexte anxiogène, politiquement et humainement, de guerre post révolution. Le terme « contexte » est adéquat, dans la mesure où le réalisateur ne filme pas la guerre, mais l’évoque par bribes, la rend signifiante par ses conséquences sur la vie quotidienne des personnages, et lui donne une présence plus sonore que visuelle. La menace, le danger, prennent alors la forme d’une entité maléfique, sorte de créature féminine et polymorphe, qui va terroriser les personnages, dans son indistinction et sa fureur. Lors du questions-réponses qui suivit la seconde projection du film, le réalisateur se garda bien de donner une explication définitive à cette présence, mais l’on songe, bien sûr, à une métaphore de la menace aveugle, qui dessoude les foyers, rend perméable toute notion de sécurité, renvoie à la peur, à l’impuissance. Autant de thèmes traités avec subtilité, dans une dimension horrifique d’abord ténue, puis bénéficiant d’une accélération de rythme maîtrisée, sans jamais céder aux effets convenus, mais en drapant l’ensemble dans une force et une poésie justes et pertinentes. Une belle découverte qui, n’en doutons pas, devrait trouver encore un plus large écho dans l’avenir.

 

A Conspiracy of Faith – Hans Peter Molland

Le titre “Les Enquêtes du Département V : Délivrance” sera plus évocateur, puisqu’après Miséricorde et Profanation, il s’agit ici du troisième volet des adaptations des romans policiers de Jussi Adler-Olsen. N’ayant pas vu les deux précédents, nous ne jugerons que cet opus, polar danois de très bonne facture, misant sur une intrigue solide (un appel au secours écrit en lettres de sang et parvenu à la civilisation sous la forme d’une bouteille à la mer lance deux inspecteurs sur la piste d’une secte malveillante responsable de la disparition d’enfants), une excellente interprétation (Nikolaj Lie Kaas et Fares Fares pour les rôles principaux), une mise en scène et un récit efficaces, associés à une subtilité toute nordique seyant parfaitement à l’ensemble. On déplorera peut-être le portrait peu nuancé du psychopathe, mais l’intérêt du film est ailleurs, dans ce questionnement sur la notion de foi, dans l’orchestration du récit, et dans un dernier acte haletant plaçant les personnages et le spectateur sur une crête de tension en même temps qu’une belle fragilité.

 

 

Scare Campaign – Colin Cairnes et Cameron Cairnes

On passera brièvement sur ce Scare Campaign n’ayant d’effrayant que le nom. L’argument évoque au départ celui d’un autre film de frères, les Vicious, à savoir Grave Encounters, le found footage en moins. Le contexte est en effet celui d’une émission de télévision faisant son beurre sur la peur, sorte de caméra cachée horrifique piégeant ses victimes, ou ses dindons de la farce, grâce à des événements gore ou surnaturels. Une nouvelle émission se prépare, et le film enchaine alors les retournements de situation à base de « tel est pris qui croyait prendre », un enchâssement de fausses pistes n’ayant finalement aucun intérêt, sur fond de vrais tueurs s’immisçant pour tourner leur propre émission, plus snuff que caméra cachée. L’ensemble se laisse regarder d’un œil, mais le manque d’enjeu et la platitude de l’interprétation et de la mise en scène invitent plutôt à bailler aux corneilles, tandis que les traits grossiers empruntés par cette satire de la télévision et de ses dérives fait doucement rigoler.

 

Girl Asleep – Rosemary Myers

En provenance d’Australie, on préférera nettement le beau film de Rosemary Myers, variation fantasmagorique sur l’adolescence, témoignant d’une fraîcheur, d’une poésie et d’un humour revigorants. Greta arrive dans un nouveau collège et s’apprête à souffler ses quinze bougies. Entre son nouveau meilleur ami, ses nouvelles ennemies, ses parents iconoclastes et sa sœur baba cool, elle peine à trouver sa place et redoute la fête organisée pour son anniversaire. De ces situations banales, à la fois inscrites dans le quotidien, mais aussi d’emblée parées d’un certain décalage (dans le ton, les situations, les décors, ou certains personnages, comme ces trois étranges filles, dont deux jumelles semblant venues d’ailleurs), le film fait toute une aventure, en glissant progressivement vers le conte, jusqu’à une très belle séquence onirique, située dans la forêt et peuplée de créatures imaginaires plus farfelues qu’inquiétantes. L’ensemble est tour à tour drôle, surprenant, délicat, doux-amer, iconoclaste sans être arty. Le personnage de Greta se révèle très attachant, et l’on plonge avec plaisir dans son monde à la fois personnel et universel. Une jolie découverte que ce premier film laissant présager une intéressante suite de carrière.

 

Yoga Hosers – Kevin Smith

On termine ce tour d’horizon avec l’un des « Ultra Movie » les plus attendus du festival. Mais d’abord, un petit retour en arrière. À la sortie de Tusk, on entendit presque plus parler de l’inénarrable Guy Lapointe, inspecteur de la Sûreté du Québec interprété par un Johnny Depp tellement grimé qu’on peinait à le reconnaître – et dont le nom n’apparaissait d’ailleurs pas au générique), que du film en lui-même. Bien que Tusk ait été annoncé dès le départ comme le premier volet d’un ensemble de trois films, The True North Trilogy, et que Yoga Hosers fasse figure de spin-off en se concentrant sur les personnages des deux Colleen (Lily-Rose Depp, fille de, et Harley Quinn Smith, fille de) et de Guy Lapointe, on peut légitimement se demander dans quelle mesure les deux gaillards que sont Kevin Smith et son comparse de podcast Scott Mosier n’ont pas eu l’idée, après coup, de capitaliser sur l’engouement provoqué par le moustachu mal fagoté, tant son intervention ici, passé tout effet de surprise, se révèle d’un inintérêt presque total. À moins que le problème ne réside dans l’inconsistance du scénario. C’est possible aussi. Une fois qu’on a ri au « Sorry bout that » des Colleen, au ralenti sur le visage de Colleen M. voyant le chouchou du lycée franchir la porte du magasin où elle travaille, souri aux nombreuses allusions à Tusk (il n’est pas du tout indispensable de l’avoir vu avant, c’est un petit bonus, disons), apprécié en toute subjectivité la reprise de Styx offerte par les deux demoiselles, hé bien il ne reste pas grand-chose, et l’ensemble paraît bien décousu. L’armée de saucisses nazies ? Ha, oui, c’est vrai, c’est le pitch du film. Alléchant programme, que l’on espérait de la même teneur que le délire malsain et grotesque d’Howard Howe, obsédé par les morses, dans Tusk, mais qui peine ici à se hisser ne serait-ce qu’au niveau du délire gentillet à peine drôle. On en voudra moins à Kevin Smith d’orchestrer un spectacle inoffensif que d’avoir gâché, faute d’un scénario et de dialogues plus solides (il y avait tout cela, dans Tusk), un potentiel hautement absurde que peut-être lui seul pouvait atteindre. On attend désormais la belle, avec Moose Jaws, troisième volet de la trilogie, que l’on espère plus péchue, plus mordante, plus construite, plus audacieuse.

 

Audrey Jeamart

 

 

Posted by Nola Carveth 4 Comments

4 comments

  • Roggy dit :

    Salut Audrey !

    Visiblement, tu as apprécié le festival (je n’en doutais pas d’ailleurs) et ton retour me donne sacrément envie ! Sur tous les films chroniqués, je ressors forcément le nouveau Kiyoshi Kurosawa qui semble du niveau de son opus précédent. Sans compter le film indien et iranien. Je te conseille vraiment de faire un rattrapage des deux premiers « Les Enquêtes du Département V » qui sont encore meilleurs que le dernier. Enfin, je mets de côté « Yoga hosers » qui a l’air encore pire que « Tusk » surtout avec le personnage joué par Johnny Deep… Avec un peu de chance je verrai certains titres à l’Etrange Festival. « Girl Asleep » est ainsi déjà annoncé dans les premiers titres !
    Merci pour tes chros toujours réussies et à bientôt.
    Roggy.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Hey Roggy, je repensais à ce que tu m’avais dit, en me disant « Mais c’est encore mieux ! », haha. Non, vraiment, un chouette festival estival, dans une ville sympathique et avec une super équipe.
      Tu verras, le Kurosawa est vraiment excellent. Quant à Psycho Raman et Under the Shadow, on n’a pas fini d’en entendre parler. Je rattraperai en effet les danois, une cinématographie dont l’art consommé du récit, tout en sobriété, me séduit souvent. Mais Tusk était très bien ! Avec Yoga Hosers, Kevin Smith se moque un peu du monde… Guy Lapointe n’y apporte rien, le récit n’est même pas construit autour de lui, mais autour des deux adolescentes (ce qui n’est pas gênant en soi). À part quelques bons passages, ce film n’a ni queue ni tête, et les saucisses nazies sont ridicules (et je persiste à penser que ce n’était pas forcément couru d’avance). Mais assez parlé de ce film. J’espère en effet que tu pourras voir à l’Etrange certains de ceux cités plus haut. C’est une très bonne nouvelle pour Girl Asleep, et je pense qu’il y en aura d’autres. À l’inverse, on pouvait voir au NIFFF Baskin, Baahubali, La Peau de Bax, entre autres.
      Grand merci à toi pour tes lectures et commentaires, à bientôt.
      Audrey

  • Je prends bonne note de Girl Asleep, visiblement l’un des coups de coeur de ce billet passionnant

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Une modeste mais jolie surprise australienne, en effet. Prévu pour L’Etrange Festival, d’après l’informateur Roggy, et j’espère au-delà. Merci pour ton passage.

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