LE GARÇON AUX CHEVEUX VERTS
LE GARÇON AUX CHEVEUX VERTS
Une fourmi de dix-huit mètres
Avec un chapeau sur la tête,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi traînant un char
Plein de pingouins et de canards,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi parlant français,
Parlant latin et javanais,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas.
Eh ! Pourquoi pas ?

Robert Desnos

 

Un garçon aux cheveux verts ça n’existe pas, ça n’existe pas… Quand on pense à Joseph Losey et à sa carrière, on cite rarement son tout premier long métrage, The Boy with Green Hair, produit par la RKO, et cela est fort regrettable. Même dans la sphère fantastique, le film est peu évoqué, alors qu’il mérite purement et simplement d’être loué. Son argument est simple et tient dans son titre : un jeune garçon dont l’apparence est tout ce qu’il y a de plus normale se retrouve un jour avec les cheveux verts. Nous sommes dans une petite ville américaine, dans cet immédiat après-guerre (le film date de 1948) imprimant encore fortement au quotidien ses stigmates, dont les braises vont se trouver attisées par la peur de l’altérité que Peter, ce petit garçon à la bouille d’ange (interprété par un Dean Stockwell tout jeune et des plus talentueux), va être amené à incarner.

 

Voilà un film faisait jaillir un flot d’émotion d’autant plus bienfaisant qu’il ne naît d’aucun « truc », de nul procédé facile, mais au contraire d’une simplicité presque naïve, d’une pudeur renversante, d’une vérité des sentiments que sa courte durée, son rythme, sa construction et sa mise en scène, servent au plus près. On retrouve là la sécheresse narrative de bon nombre de séries B des années 50, dont l’enchainement des scènes ne s’encombre pas de fioritures, mais conjuguée à une dimension plus mélodramatique secondée par un Technicolor qui allait de soi compte tenu de l’importance de la couleur verte.

En ouverture, c’est un jeune garçon triste et renfermé que nous rencontrons, assis au milieu de ce poste de police dans lequel sa présence paraît moins incongrue, à dire vrai, que son crâne rasé. Il suffira au médecin appelé à la rescousse un peu de psychologie et un lait chocolaté pour inviter Peter à quitter sa réserve afin de lui et nous raconter dans un long flash-back son histoire, au centre de laquelle se trouvent la différence, le rejet, l’intolérance, la bêtise. Le ton las du jeune narrateur s’expliquera par l’aventure qu’il vient juste de traverser, dont il se remet à peine, en même temps qu’il semble induit par le caractère même de Peter, celui d’un enfant dont les émotions ont été contenues depuis trop longtemps, un enfant dont les parents sont partis pendant la guerre et qui attend leur retour, sans jamais se départir d’une sorte de fierté, d’un ton de bravade qui ne nous dupera pas et que l’on verra, à moins d’être aveugle, comme une tentative de faire le fort et de montrer ce visage aux autres en prenant bien soin de cacher ses failles.

 

C’est ainsi qu’une brève série de fondus enchaînés montrant les différentes maisons dans lesquelles Peter a résidé depuis le départ de ses parents pour Londres, serre déjà le cœur, au gré du récit détaché d’un enfant dont aucun oncle, aucune tante, aucun proche n’a pu ou voulu s’occuper, jusqu’à ce qu’un vieil artiste de cirque, serveur le soir et amuseur à tout moment de la journée, ne l’accueille chez lui et lui prodigue chaleur et bienveillance. D’abord méfiant, demandant à ce que Gramp (incarné par Pat O’Brien) lui explique d’emblée ce qu’il n’a pas le droit de toucher ou de faire, Peter se laisse rapidement gagner par la bonhomie et la générosité de Gramp. Jamais vase jeté sur le sol d’une modeste demeure n’avait été aussi émouvant…

L’argument fantastique du film surgit un beau matin, dans la salle de bains, tandis que Peter se regarde dans le miroir. Stupéfaction : ses cheveux sont devenus verts ! Un vert éclatant qu’il impute dans son esprit facétieux à la couleur du savon, vert lui aussi. Persuadé de détenir la solution, il se relave alors les cheveux et relève brusquement la serviette, triomphant. Mais rien n’y fait, ses cheveux sont toujours verts. L’intermède suivant, ludique, plein de candeur, à base de grimaces et de crête sur la tête par un garçon dont le reflet lui semble extraordinaire, sera de courte durée. En plus de survenir à la suite d’un choc – Peter a appris par l’un de ses camarades que ses parents étaient morts, qu’il était orphelin de guerre – l’épisode révèle rapidement à l’enfant quelques travers de la nature humaine. À la joie succède donc la tristesse, à la gaieté candide l’accablement, malgré le soutien indéfectible de Gramp, à mesure que l’étonnement méfiant que lui renvoient ses camarades et les habitants de la ville laissent la place aux moqueries, à la parano, au rejet. Ce n’est pas normal, c’est peut-être contagieux, cela ne se peut. Le lait frais livré chaque matin sur le seuil des maisons en serait-il la cause ? Le laitier s’en défendra, mais en fera les frais. Là encore, quelques dialogues, à peine plus de situations et de regards en coin suffiront à dessiner les traits acides d’une intolérance, d’une stupidité révoltantes, d’une peur de l’autre et de la différence tout entières contenues dans cette couleur que les habitants aiment devant leur maison, mais surtout pas sur la tête d’un garçon de douze ans. En miroir, la scène montrant Gramp présenter fièrement son petit-fils aux commerçants et voisins croisés dans la rue se voit remplacée par une mise au point nécessaire au milieu d’expressions suspicieuses et de visages fermés.

 

La force et la beauté du film résident dans cette parabole, cette idée simple des cheveux verts dont l’incongruité s’efface rapidement pour devenir un symbole, celui, à l’inverse, de la générosité et de la tolérance. Épousant le rythme des vagues, avec leurs creux et leurs élans, et n’oubliant jamais qu’il fait progresser en parallèle un destin individuel et celui, plus universel, d’une communauté humaine marquée par l’Histoire, via son ancrage dans ce contexte d’après-guerre, le film se fait ainsi le reflet d’un parcours personnel vers le respect et l’acceptation, marié à un profond souhait de pacifisme et d’éveil des consciences. Ces deux mouvements se rejoignent dans ce qui demeure l’une des plus poignantes scènes que l’on ait vues sur un écran. Déjà profondément blessé car rejeté, incompris et moqué, Peter repense à ses parents et déchire sans l’avoir lue leur lettre, que Gramp avait cachée. Au comble du désespoir et de la solitude, le jeune orphelin s’enfuit, avec au cœur l’idée que ses parents ne l’aimaient pas, l’avaient abandonné en préférant aller sauver d’autres enfants que lui. Son visage enfoui dans l’herbe et baigné de larmes étreint et saisit dans un plan ravageur de beauté formelle et de force émotionnelle. Mais ce n’est rien comparé à la scène suivante, qui voit les orphelins déguenillés, mutilés pendant la guerre et représentés sur des affiches posées dans l’école, prendre vie, apparaître en chair et en os au milieu d’une clairière et s’adresser à Peter, complimentant la couleur de ses cheveux et s’en emparant pour en faire le symbole vibrant, vivant, des horreurs qu’ils ont croisées et d’une funeste destinée qui ne devrait plus jamais exister.

 

Une épiphanie dans la trajectoire de Peter, les paroles de ces enfants et de toutes les victimes de la guerre transmises par la nature de ses cheveux comme par un porte-voix. Dans un renversement désarmant de soudaineté, l’élément stigmatisé devient objet de fierté, la couleur honnie incarne ce à quoi on l’associe, c’est-à-dire l’espoir (comme le pensait l’épouse de Gramp, qui soignait toujours une plante verte lui disant que le vent pouvait souffler, le printemps reviendrait), le personnage brimé se mue en héraut de la paix. Ho, pas pour tout le monde, non. Alentour, dans le regard des autres, rien n’a changé, et le passage obligé chez le coiffeur devant des témoins muets, comme conscients de leur imbécillité sans parvenir à y échapper, soulèvera un poignant sentiment d’injustice. Mais pour Peter, l’espace de quelques heures, l’épreuve aura connu une parenthèse enchantée, transcendée par la mission qu’il s’est vue confier, comme un rempart à l’ignorance, une foi qui, même non partagée, illumine celui qui a su la sentir vivre en lui et est parvenu à aimer sa différence.

 

La boucle est bouclée avec le retour au temps présent, au poste de police où Gramp et l’institutrice sont désormais arrivés et devant lesquels Peter prend enfin connaissance du contenu de la lettre de ses parents, qui l’invitent eux aussi à s’ouvrir (« Cela aura valu la peine si ceux qui ne sont pas morts n’oublient jamais. S’ils oublient, rappelle-leur ») et affirme que quand ils repousseront, ses cheveux seront verts. Cette histoire-là se referme sur elle-même, la dernière page du livre se tourne, tandis que l’Histoire avec un grand H, des décennies après la réalisation du film, se poursuit inlassablement. Toute œuvre de fiction, qui plus est à teneur fantastique, qu’elle est, cette fable, importante goutte d’eau au milieu de l’océan, fait résonner une réalité très concrète, que l’on pourra d’ailleurs relier à l’exil auquel fut contraint Losey lui-même, victime quelques années plus tard du maccarthysme. The Boy with Green Hair est un film fort en ce qu’il véhicule, de sentiments, d’idées, de conception sur la relation au monde, en tirant sa profondeur d’une certaine forme de naïveté, en s’appuyant sur une tendresse, une sensibilité, qui ne masqueront pas la gravité sous-jacente de l’ensemble mais nous diront, modestement, comment regarder, plutôt que quoi regarder. En essayant de rester petit, simplement vrai, The Boy with Green Hair devient un grand film.

 

Et puis, impossible de s’arrêter là sans rendre un hommage sincère à Jean Boullet, qui écrivit pour Midi-Minuit Fantastique une merveille de chronique à propos, et à l’image, de ce film de Losey. C’est bien simple, l’une et l’autre sont beaux à pleurer, pour résumer.

 

Audrey Jeamart

 

 

Posted by Nola Carveth 0 Comments ,

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