Le Cri du Sorcier : Le bruit et la fureur
Le Cri du Sorcier : Le bruit et la fureur

Dans une venteuse région côtière de Grande-Bretagne, Anthony Fielding (John Hurt) partage son temps entre son activité de compositeur de musique expérimentale et l’orgue de la paroisse, sans négliger le maintien de l’harmonie conjugale.  Une harmonie que va mettre à mal un invité indésirable dont le plus grand pouvoir est de savoir se faire désirer : Crossley (Alan Bates). De retour d’une retraite en Australie, Crossley prétend s’être familiarisé avec une magie aborigène qui lui confère sur ses adversaires une inquiétante domination et par-dessus tout, le pouvoir de tuer d’un seul cri. C’est du moins ce qu’il raconte au jeune Robert Graves (Tim Curry), venu, sur l’invitation de son ami médecin chef dans un asile, compter les points d’un match de cricket opposant les patients au personnel soignant. C’est le malade lui-même qui raconte à Graves son intrusion chez Fielding et les terribles répercussions qu’elle a eue sur la vie du musicien et sur la propre santé mentale de Crossley.

Jerzy Skolimowsky, réalisateur polonais, scénariste d’abord pour Wajda (Les Innocents Charmeurs) et Polanski (Le couteau dans l’eau), s’approche pour la seule et unique fois de sa carrière du fantastique, en revenant à la base du conte fantastique européen tel que Maupassant l’aura popularisé, soit via le discours d’un personnage dont la parole peut aisément être remise en question. On y reconnaîtra l’héritage du séminal Cabinet du Docteur Caligari, qui utilisait ce procédé et donnait tout son sens à l’expressionnisme en reflétant dans les décors le dérangement mental d’un narrateur qui se donnait le rôle principal d’une étrange histoire de somnambule manipulé par une figure méphitique et d’amour impossible et tragique.

On sera aussi tenté d’opérer un rapprochement entre le mysticisme induit par l’évocation de la société aborigène et de ses coutumes et le fantastique éthéré que distillait Peter Weir dans Pique-Nique à Hanging Rock et La Dernière Vague. L’inexpliqué tient donc une part très importante et c’est au spectateur de démêler la part de réalité et de délire dans le récit du mystérieux Crossley, mais en a-t-il seulement envie ? Le doute qui subsiste fait le sel de ce huis-clos où les points se comptent autant entre les équipes de cricket qu’entre Fielding et le sorcier christique qui s’invite sous son toit.

L’affrontement entre Fielding et Crossley vient d’abord d’un rapport de défiance. L’incrédule Fielding ne croit pas aux pouvoirs du sorcier et demande des preuves, tandis que l’errant Crossley, qui n’a rien à prouver, démontre à chaque instant la vacuité de la vie et du travail de Fielding. Les expérimentations sonores de Fielding sont vides de sens pour Crossley, qui prétend maîtriser le son au point de lui faire atteindre une intensité meurtrière. Quant à l’univers de poète maudit que se construit Fielding en accrochant des reproductions de Francis Bacon dans son atelier, il ne semble qu’une décoration destinée à afficher un caractère viscéral et organique de son œuvre potentielle. Caractère qui ne sera jamais atteint, parce que comme l’explique indirectement Crossley, Fielding ne sort pas ses tripes, alors que le revenant du bush australien a vu un sorcier s’ouvrir le ventre pour que la pluie inonde des terres ravagées par la sécheresse.

Le raisonné et le sensualiste s’opposent dans la maîtrise de la matière, mais aussi dans celle de la chair. Le combat s’intensifie autour de Rachel Fielding, la femme du compositeur, d’abord rebutée par Crossley, qui confie sans ménagement avoir tué le fruit de son mariage aborigène pour ne rien laisser derrière lui à son départ, alors que le couple Fielding n’a jamais pu avoir d’enfants, elle tombe sous le charme du sorcier. Ensorcelée, elle devient avide de l’étreinte charnelle et se laisse aller à la pulsion, devenant étrangère à son époux. Peu à peu, Fielding se rend compte qu’il va devoir utiliser les armes de Crossley contre lui, l’incrédule se met à croire, le sorcier sera bientôt défait…

« J’ai souvent raconté cette histoire, j’en change l’agencement mais c’est toujours la même » dit Crossley au début de son récit, raccordant avec une tradition orale des récits de mythes et légendes. Robert Graves l’écoute fasciné, et le rôle du personnage est d’autant plus ambigu que Tim Curry interprète l’auteur de la nouvelle dont s’est inspiré Skolimowski pour le film. Cette mise en abîme implique une remise en pratique de la circulation d’une histoire, de l’oral à l’écrit, de l’écrit à l’écran, et sur l’écran lui-même, de l’oral à l’illustration en image, le cycle complet de l’appréhension d’un mythe.

Dans une conclusion qui laisse ouverte la perception du récit de Crossley comme véridique ou fabuleuse, Skolimowski appuie avec une grandiloquence mirifique le pouvoir des mots et des images, accompagnant la transe finale de Crossley d’un violent un orage qui interrompt le match de cricket. Au médecin qui tente de le calmer, Crossley répond par un cri. Mais cette fois ce n’est plus le cri surnaturel de la légende, c’est le hurlement d’un dément qui confirme sa place à l’asile. Ironie du sort, la mort frappe en même temps que la foudre sur la cabane d’arbitrage, alors qu’autour s’agitent les patients désinhibés dont l’un deux scande ces mots de Shakespeare : « La vie n’est qu’une ombre en marche, un pauvre acteur, qui se pavane et se démène son heure durant sur la scène, et puis qu’on n’entend plus. C’est un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Rectifions alors l’assertion faite plus haut, Skolimowski ne s’approche pas du fantastique, il le définit, comme le mystère, la part d’irrationnel, sans lequel une histoire perd tout son intérêt, le fantastique n’est pas une affaire de dispositif sophistiqué, c’est ce que l’on perçoit de viscéral, qui nous dérange, nous intrigue et auquel aucune réponse ne saurait être apportée.

Gabriel Carton

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