LE CERBÈRE ENCHAÎNÉ : AU PAYS DE LA MORT JOYEUSE
LE CERBÈRE ENCHAÎNÉ : AU PAYS DE LA MORT JOYEUSE

Premier roman de Renaud Crepel, paru en septembre 2016, LE CERBÈRE ENCHAÎNÉ raconte l’histoire d’Agatha, adolescente un brin marginale mais pour autant bien dans sa peau, qui au hasard de l’exploration de sa nouvelle demeure, découvre un passage menant vers le pays des morts.

Agatha, notre héroïne n’est de prime abord définie que par son look : gothique. Cette remarque nous permet d’évacuer d’emblée le principal bémol d’une narration, du reste fluide, qui tend trop souvent à s’interrompre pour caractériser des personnages en fonction d’un physique que leur caractère viendra confirmer ou démentir. Pour toute situation initiale, nous apprendrons qu’Agatha est une jeune fille gothique, adepte du piercing, antéchrist désignée par une grand-mère bigote, et qu’elle emménage avec sa mère dans un manoir du pays de Galles que cette dernière a hérité d’un oncle richissime et versé dans l’occultisme (répondant au doux nom de Dante). D’une mère obsédé par le feng-shui et la psychologie new-age, nous n’en sauront pas plus, mais qu’importe, car l’intérêt de ces précisions résident avant tout dans la manière dont l’auteur les égraine, avec un humour rendu d’autant plus percutant par la parcimonie avec laquelle elles émaillent le récit.

Pour ce qui est de la gothique en titre, c’est avant tout et paradoxalement par sa joie de vivre qu’elle nous surprend. Sa parure de corbeau au placard, Agatha est un modèle, d’une lucidité quant à l’intellect de ses contemporains qui ne lui donne pourtant pas d’envie suicidaire, et d’une causticité qui la rend immédiatement sympathique, mais surtout, dès l’instant où elle prend part à une entreprise qui la dépasse, d’une innocence et d’une candeur qui font les héros de tout conte initiatique.

La dépiction simple et extrêmement brève du personnage principal et de son quotidien, relevé d’un second degré qui fait le charme fou de ce que le premier degré aurait fait passer pour de l’incompétence est le seul bagage que le lecteur emporte avec lui dans le périple qui va suivre. Poussé par une voix mystérieuse sortie d’un épisode des AVENTURIERS DU SURNATUREL, Agatha sort du lit et descend dans la cave où elle est guidé vers une arche tout aussi mystérieuse, ouvrant sur un escalier interminable qu’elle emprunte au mépris du danger (sa méconnaissance de la langue de Dante [pun intended] lui laisse ignorer sa destination), pour se retrouver dans l’au-delà, ni plus ni moins. Ceux qui auront à l’esprit la descente finale de L’AU-DELÀ de Lucio Fulci n’en auront peut-être pas pour leurs frais, mais ce ne sera pas une raison suffisante pour refermer le roman.

C’est dès cet instant où l’on entre dans le vif du sujet que l’auteur brille, nous peignant un monde des morts tellement vivant qu’on y passerait bien ses vacances. Les péripéties d’Agatha l’amèneront à rencontrer les divinités qui régissent l’au-delà de toute culture et de toute religion, à entrevoir une géopolitique de l’Après, où chacun occupe le rang qui lui est dû en fonction du nombre de croyants qu’il fédère. Dans ce monde des morts, les défunts de tous temps constituent une population hétéroclite et anachronique, révérant les dieux et démons auxquels leur culture accorde foi, ils sont citoyens et participent à une économie bien réelle. Visiblement, Mr Crepel s’amuse comme un petit fou à aligner les références mythologiques (ou autres, on est tolérant chez les macchabés) et à les faire cohabiter dans une harmonie relative. Fédérant autour de sa jeune héroïne une équipe bien étrange, qui compte guerrier viking, fine gâchette du Far West, Bretteur écossais et ancien agent du KGB, dont, à une exception près, le chaleureux comportement contraste avec la froideur physique, sépulcrale. Sans révéler les tenants et les aboutissants du périple, convenons que l’enjeu, simpliste, n’aurait pas résisté à un traitement classique, mais que malgré de nombreuses facilités, on ne sera jamais tenté de lever les yeux au ciel, la verve sarcastique d’Agatha venant souvent ronronner à notre esprit et l’inviter à suspendre à nouveau notre insidieuse incrédulité. Les images que fait naître Renaud Crepel sont assez plaisantes pour soutenir solidement le frêle échafaudage que constituent les 300 pages, et lui éviter l’écroulement au détour de quelque expérimentation stylistique qui sent d’ici l’autosatisfaction : un maigre péché d’orgueil, qu’en ces lignes on avoue pratiquer avec autant de délectation. Te voilà pardonné, mon fils.

Malgré l’importance, la gravité cosmique, de la quête à accomplir, c’est toujours dans l’humour que les qualités du CERBÈRE ENCHAÎNÉ se révèlent, et ce n’est pas jeter des fleurs à l’auteur que d’affirmer qu’il est bien difficile pour un roman prioritairement destiné à un lectorat adolescent de se faire apprécier d’un public qui a quitté depuis longtemps les contrées acnéiques mais que le sien y parvient sans peine.

Gabriel Carton

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