LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES : ENTRETIEN AVEC HÉLÈNE CATTET ET BRUNO FORZANI
LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES : ENTRETIEN AVEC HÉLÈNE CATTET ET BRUNO FORZANI

Bien qu’ils s’éloignent du giallo pour s’essayer à l’adaptation d’un roman de Manchette et Bastid aux accents de western spaghetti, Hélène Cattet et Bruno Forzani n’en restent pas moins fidèles à leur style. LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES est un huis-clos à ciel ouvert, écrasé d’une lumière solaire et dominé par une Elina Löwensohn/Aline Stevens, divinité païenne des avant-gardes et sainte patronne des anarchistes. À l’occasion de l’avant-première lilloise de leur dernière œuvre, les réalisateurs ont très gentiment accepté de nous rencontrer et de répondre à quelques questions.

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LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES est votre troisième long-métrage, mais l’idée d’adapter le livre de Manchette et Bastid vous est venue très tôt, bien avant la réalisation d’AMER, votre premier long-métrage.

 

Hélène Cattet : Oui, en 2005. Je travaillais dans une librairie à l’époque, c’est comme ça que j’ai découvert Manchette, et ce roman. Quand je l’ai lu, j’ai eu envie de l’adapter, alors que je n’aurais jamais pensé qu’on ferait un jour une adaptation de quoi que ce soit. Il faut dire qu’on venait de terminer notre court-métrage, SANTOS PALACE, qui utilisait pas mal les codes du western, ça restait dans l’idée.

Bruno Forzani : Ceci dit, ce n’était pas notre première idée de long-métrage, on avait déjà commencé à écrire L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS. J’ai aimé le roman, pour sa gestion très cinématographique de l’espace et du temps. Dans l’absolu j’aimais l’idée, mais quand le moment est venu de la concrétiser j’avais pas mal d’appréhension par rapport à la linéarité du récit, alors qu’on avait développé avec AMER et L’ÉTRANGE COULEUR un style narratif assez labyrinthique. Mais le défi était intéressant et finalement,  au moment de l’écriture,  on a pris beaucoup de plaisir.

Votre découpage est extrêmement précis, et l’organisation de beaucoup de séquences semble subordonnée à la musique qui les accompagne, c’est parce que vous les avez écrites avec ces musiques en tête ?

 

B.F. : Comme d’habitude, on a écrit le scénario sur la musique. Parfois ça pose problème, comme ici avec FACCIA A FACCIA de Morricone, musique sur laquelle on avait basé toute l’introduction, et dont les droits étaient quasi-impossibles à obtenir. Comme ça ne pouvait fonctionner qu’avec cette musique, à moins de refaire entièrement l’introduction, on a tout fait pour l’avoir quand même, et heureusement, on a réussi. Pour la séquence où Pia (Marine Sainsily, ndlr) trouve l’arme par terre, on avait pensé au départ à un morceau d’OPERA de Dario Argento, mais la musique soulignait une grosse similitude entre notre scène et celle d’Argento, il fallait trouver autre chose. On aime tous les deux la musique de ZOMBI HOLOCAUST (composée par Nico Fidenco, ndlr) et comme on avait en tête de l’utiliser depuis un moment, on l’a essayée sur la scène, et ça fonctionnait très bien. Et pour le duel final, QUI L’A VUE MOURIR ? c’était le choix d’Hélène…

H.C. : C’est notre musique de giallo préférée, et on ne voulait pas mettre simplement une musique de western sur un duel de western, il fallait quelque chose de plus fiévreux. C’est une musique qu’on voulait utiliser dans les deux films précédents, mais encore une fois, giallo sur giallo, c’était trop évident, là c’était le bon moment.

 

Pour ce qui est des acteurs, leur avez-vous laissé une certaine liberté ? Ou leur jeu était-il soumis à l’aspect esthétique et technique que vous visiez ?

 

H.C. : Il faut dire qu’ils ont été super-cool, parce qu’ils se sont complètement prêtés au jeu.

B.F. : Oui, personne n’est venu nous voir en disant : « Je pense que mon personnage devrait réagir comme ça, comme ci ». C’est arrivé auparavant, mais, après deux films, les acteurs nous font beaucoup plus confiance. Et comme on travaille toujours avec la même équipe technique, il y a déjà une ambiance un peu familiale, qui dès le premier jour les a rassurés.

H.C. : Et en même temps, Elina Löwensohn est le genre d’actrice qui ne s’épanouit totalement que dans une structure hyper-rigide. Avec elle comme avec tous les autres, on est bien tombés. Ils ont très vite lâché prise, ils se sont laissés porter, avec confiance et même avec plaisir. Être soumis, comme tu dis, ça leur a plu finalement. (Rires)

Est-ce que vous avez dû faire face à des changements ou improviser suite à un imprévu ?

 

B.F. : Avant le tournage seulement. Pour la maison de Luce (Elina Löwensohn, ndlr) surtout, puisque l’endroit qu’on avait choisi menaçait de s’effondrer alors qu’on avait établi tous nos axes caméra par rapport à l’agencement des lieux. L’équipe déco s’est donné un mal fou pour faire quelque chose qui nous éviterait de devoir tout repenser.

H.C. : On a quand même dû couper une séquence avec des hélicoptères, mais ce n’est pas plus mal, ça a permis de resserrer un peu plus l’espace et le récit du même coup.

B.F. : Il vaut toujours mieux couper des séquences, plutôt que de couper des plans au sein des séquences. Paradoxalement, un seul plan en moins peut rendre une séquence pauvre, alors qu’une séquence en moins, ça ne nuit pas autant.

 

On retrouve dans les scènes de flashback un côté fétichiste, surréaliste, qui contamine peu à peu le présent du récit. C’est par ces séquences-là que vous êtes passés d’un travail d’adaptation à une réelle appropriation ?

 

B.F. : Exactement. Ce sont des descriptions très vagues et très brèves dans le roman, qui ont été une porte d’entrée, par laquelle on s’est engouffrés, on a développé la dimension fantasmagorique de ces idées. Elles nous ont donné une ligne directrice qui correspondait à notre univers.

H.C. : Ces séquences amènent un tout autre point de vue, on ne regarde plus le film comme une fusillade, mais comme le dernier « happening », la dernière performance d’une bande d’artistes anarchistes.

Question financement, ça n’a pas été difficile de monter un tel projet ? Personne ne s’est inquiété du fait que le film pourrait ne pas être facilement accessible à tous ?

 

H.C. : Au contraire, c’était plutôt facile. C’est peut-être l’argument « troisième film » ou parce que c’était une adaptation de Manchette, c’est quand même un nom porteur. Mais ce n’est pas non plus un gros budget, donc on n’avait pas trop de soucis à se faire sur ce point.

B.F. : Avec un petit budget on a beaucoup plus de liberté, donc c’est très bien comme ça. On met déjà tellement de temps et d’énergie à faire ce qu’on veut, on ne va pas en plus faire ce que les autres veulent (rires). La liberté a un prix et on s’en acquitte avec joie.

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Propos recueillis par Gabriel Carton

Merci à Dr Devo et au cinéma Le Majestic de Lille

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