LA SENTINELLE DES MAUDITS : KNOCKING ON HELL’S DOOR
LA SENTINELLE DES MAUDITS : KNOCKING ON HELL’S DOOR

Ne nous laissons pas effaroucher par le déstabilisant mélange des genres à l’œuvre dans La Sentinelle des Maudits (un plus sobre « The Sentinel » en VO). Portrait d’une jeune femme dans le New York des années soixante-dix assorti d’une brève peinture du milieu de la mode, cauchemars et visions, puissances d’outre-tombe, événements inexpliqués, soupçon de psychose, secrets desseins des instances religieuses, résurgence du passé, enquête policière et concours d’un détective privé : il y a tout cela, et plus encore, dans le film de Michael Winner, sorti sur les écrans en 1977, et tiré du roman de Jeffrey Konvitz, qui en signe également le scénario.

Ajoutez une trame floue, bifurquant sans cesse, et quelques détails sibyllins, en dépit de leur importance, sur la vie des personnages, et vous obtenez un film curieux, qui ne se laisse pas facilement approcher, et qui révèle ses beautés, sa parure douce et terrifiante, fragile et tragique, dans le temps, dans les recoins sombres et éclairants de son âme, tel une crypte, oubliée, mais ne demandant qu’à être explorée.

 

Alison Parker (Cristina Raines), grande brune au sourire mutin et à la silhouette élancée, est modèle pour des publicités et des magazines de mode. Au milieu du tumulte de la ville, elle visite des appartements en compagnie de son amie Jennifer, qui la pousse gentiment à épouser son fiancé Michael (Chris Sarandon) et à emménager avec lui. Mais Alison veut être indépendante, se prouver qu’elle peut prendre soin d’elle-même, vivre seule, ne pas finir comme sa mère, qui n’a jamais quitté son mari méprisant parce qu’elle n’avait « nulle part où aller ». Derrière son joli sourire, c’est tout le poids d’une (recon)quête personnelle que l’on devine, mais que le réalisateur va relier de manière beaucoup plus large à une responsabilité universelle, qui nous sera révélée par touches et réellement exposée à la fin du film. Car la jeune mannequin est une élue qui s’ignore, et les tourments qu’elle endure ne sont pas circonscrits à son histoire individuelle mais épousent une cause bien plus large, celle du combat entre le Bien et le Mal (ampleur du sujet sertie dans la modestie du projet).

 

Sur ce terreau vulnérable qu’est la psyché d’Alison, poussent des menaces, des hantises, surgissent des spectres, réels et métaphoriques, qui amèneront graduellement la jeune femme aux confins de la folie. L’argument peut paraître sensationnaliste, mais c’est sans compter sur l’approche – déroutante, et au premier abord peu aimable – d’un réalisateur privilégiant le pas de côté, le chemin de traverse, tortueux, broussailleux, qui regarde l’autoroute de l’horreur, sa voisine rectiligne, codifiée, sans mépris mais plutôt avec malice et en affirmant son caractère atypique.

 

Chemin sur lequel on croisera une voisine se caressant au travers de son juste-au-corps rouge sang en fixant du regard une Alison pour le moins gênée, un chat noir et blanc coiffé d’un chapeau pointu et promenant son air dédaigneux sur les locataires réunis pour son anniversaire, ou encore des ébats sexuels (le père d’Alison et deux femmes, réminiscence d’un épisode de son adolescence qui se solda par une tentative de suicide) agrémentés de gâteau à la crème… autant de moments étirés, sur le fil, à la fois drolatiques et malséants, imperturbables et perturbants, dans leur décalage, leur outrance ou leur irrévérence. Sous l’apparence de la normalité, derrière les portes closes, que l’on franchit avec ou sans invitation, s’ébrouent des intimités, des secrets, auxquels Alison n’est pas préparée, mais qui annoncent la fissuration de son univers, la déchirure du papier glacé, la scarification du réel.

 

Considérées isolément, ces quelques scènes ne sauraient rendre compte de l’entreprise d’égarement qui se déploie d’un bout à l’autre du film. La partie policière, notamment, exhume plus une vieille affaire (celle de la mort de la femme de Michael) obsédant l’inspecteur voyant enfin une occasion de faire la lumière sur un dossier qu’il se refuse à classer, qu’elle ne fait avancer l’intrigue qui nous occupe, confinant ainsi à l’absurde, voire au running gag déviant (on notera la présence, en retrait, car encore peu connu avant l’imminent Voyage au Bout de l’Enfer, de Christopher Walken dans l’équipe). Le film superpose ainsi les strates, les enjeux, dissémine les pièces du puzzle dans tous les coins de la chambre obscure, fait furtivement, hors champ et dans un râle étouffé, passer de vie à trépas un personnage important, si bien que l’entendre énoncer sa condition de mort-vivant quelques minutes plus tard nous donnerait presque envie de nous flageller pour manque d’attention.

Voilà un film qui se dérobe, se délite et se reforme, nous échappe puis nous rattrape. Mais sans jamais oublier, au cœur de sa matière tumultueuse, d’interroger le regard. Celui que nous portons sur lui ou sur les couvertures de magazines (saisissant visage d’Alison au terme de sa traversée, vieillie, enlaidie, figée, sa beauté sacrifiée pour le bien commun) autant que celui, diégétique, du vieux prêtre reclus au dernier étage, aveugle, mais contemplant – surveillant – fixement l’horizon et le port de Brooklyn Heights. « Mais alors, que regarde-t-il, s’il est aveugle ? », demande Alison à son agent immobilier (Ava Gardner, Charon au féminin, icône d’une génération qui passe peu à peu la main – la maison infernale qu’elle fait visiter à Alison apparaissant elle-même comme un îlot vieillot au milieu d’un océan de modernité, lieu où tout se joue, où ceux qui entrent par elle guidée doivent abandonner tout espoir – mais représente une ennemie derrière ses belles et désuètes toilettes).

 

Que regarde-t-il ? Mais le monde tel qu’il est, sans y prendre part, mais en en connaissant toutes les vicissitudes, celles d’ici-bas (toutes les sentinelles gardant la porte de l’Enfer s’étant succédées dans l’Histoire ont pour point commun d’avoir commis au moins une tentative de suicide) et celles de l’au-delà, incarnées par des damnés, insoupçonnables, qui s’immiscent parmi les vivants et les poussent à bout, ou au contraire portant dans leur chair, déformées, atrophiées, le poids du meurtre, de la culpabilité, et qui se manifesteront en un défilé de véritables « freaks » à rattacher aux visions étranges et malaisantes déjà citées, d’autant plus tenaces qu’elles sont filmées sans effet, non dans un surgissement mais dans leur déroulement banal, dans une vérité mise au jour comme on la découvrirait dans la vie de tous les jours.

 

Autour d’Alison, tout est menace, illusion, tout se dérègle. Le sourire enjôleur de son fiancé dissimule de sombres secrets, le metteur en scène d’une publicité la prend pour une gourde, son sympathique voisin n’est pas celui qu’elle croit, sans parler des autres. La jeune femme tient entre ses mains son destin et sa vie, métaphoriquement et littéralement, munie, dans l’acmé du film, d’une dague à double tranchant, qui la fera basculer d’un côté ou de l’autre, ressort pervers d’un scénario voulant que le suicide à la fois constitue, dans sa tentative, une condition d’accès au statut de sentinelle, et dans sa réalisation, une adhésion immédiate à la communauté des maudits. Pâle, cernée et en sueur (Alison annonce le George Lutz d’Amityville et le Jack Torrance de Shining, la hache en moins), encerclée par les damnés, encouragée par l’un des leurs, Alison dérive dans sa barque (sur le Styx) et se relèvera une dernière fois pour agripper de ses mains frêles la croix dorée tendue par le vieux prêtre. Une résolution religieuse, et une transcendance, vers un statut sacrificiel mais privilégié, pour celle qui dans un dernier sursaut choisit la vie. Un final à la fois victorieux et amer, ambivalent, donc, à l’image d’un film nageant dans des eaux troubles, qui se clôt sur une situation des plus ironiques : l’éternel recommencement, la boucle perpétuelle, car le mal(heur) toujours guettera, hantera, et sera combattu, par des hommes et des femmes à qui il appartient de briser leurs chaines et de retrouver la foi.

 

Audrey Jeamart

 

 

Posted by Nola Carveth 2 Comments

2 comments

  • Bonjour,

    Juste un petit message afin de vous féliciter pour ce joli papier concernant un très grand film de Michael Winner. Il est étonnant de constater que durant sa période dorée (1971-1977), absolument tout converge vers ce film terminal, au point de procéder à un astucieux mélange de tout ce que Winner a déjà tenté et ne va pas tarder à tenter. La figure de la « sentinelle » (déjà présente au travers de « Lawman », « Chato’s land », « Death Wish », ou même « Scorpio » et « The mechanic »…) y est ici déclarée dans sa pleine fonction ambivalente. Motif winnerien en diable, elle constitue la figure éprouvée et cynique qui se révèle coincée entre deux univers, deux positions, irréconciliables et anxiogènes. La preuve, s’il en fallait, que Winner a été l’un des grands noms du cinéma américain des années 1970. Plus cynique que Peckinpah, plus roublard que Friedkin (deux très grands cinéastes).

    Merci pour cette chronique qui pense, réfléchit et redonne au film sa stature fascinante. Et bravo !

    JL

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Bonjour, merci à vous pour ce commentaire et votre appréciation ! Rien à ajouter sur votre synthèse de ce motif. Un film qui ne cherche pas à être aimable et dont l’étrangeté n’appartient qu’à lui, et un réalisateur, au cynisme en effet puissant, assurément à redécouvrir. Bravo à vous pour la qualité de vos textes et de votre site dans son ensemble, une référence pour moi en termes d’analyses critiques.
      Audrey

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