LA PROMISE : CRÉATURES CÉLESTES
LA PROMISE : CRÉATURES CÉLESTES

Il fut une époque où, à la faveur d’une affiche du Dracula de Terence Fisher demandant « Who will be his bride tonight ? », « bride » signifia « victime » dans notre esprit. Puis cette romantique révélation grâce à un devoir d’anglais : pas de victime, ou alors consentante, mais une fiancée. Celle de Frankenstein, conçue afin de consoler un monstre esseulé, immortalisée par James Whale, puis retrouvée sous d’autres formes mais créée dans de semblables desseins chez Stuart Gordon, Frank Henenlotter, et ici chez Franc Roddam, dans un film dont le titre original, The Bride, délaisse l’appartenance du « of… » pour se concentrer sur un personnage effectivement en quête d’émancipation.

 

Le scénario reprend la fin de l’opus de Whale – création électrifiée de la compagne du monstre de Frankenstein, peur de cette dernière à la vue de celui auquel on la destine – mais en modifie la suite, et la prolonge. Baptisée Eva, telle la première femme, la fiancée créée de toutes pièces mais dépourvue de cicatrices (Jennifer Beals) est recueillie par le baron Frankenstein lui-même (sobre Sting, sosie capillaire du réalisateur au moment du tournage), qui voit en elle l’opportunité de créer « un amour nouveau, l’amour d’égal à égal ». De même qu’il a procuré l’étincelle de vie à son corps, il entreprend de civiliser l’innocente prétendument découverte, amnésique, dans une forêt.

 

À la différence près que cette douce enfant sauvage est naturellement et d’emblée belle et gracieuse. On sent dans les premiers frôlements de mains échangés dans la tour entre les deux personnages une volonté du baron de s’emparer de la jolie créature (hissée vers la foudre non plus allongée sur une table mais tenue par des sangles, telle la proie écartelée d’une toile d’araignée), de la garder pour lui. Sous couvert de lui apprendre le monde et les bonnes manières – au commencement Eva le rejoint nue au salon, prononce avec lenteur quelques syllabes, et mange avec ses doigts – puis de l’introduire en société (elle y sera d’ailleurs appréciée, en dehors de l’épisode du chat qui crache en la voyant et qu’elle imite, disant qu’elle pensait que c’était un petit lion), il tente de la façonner à son image, attitude plus égoïste qu’altruiste, avec son cortège de questions (d’Eva sur ses origines) sans réponses, de surprotection et de réactions motivées par la jalousie. Cette entreprise de civilisation n’est pour autant pas décrite par le menu et fait l’objet d’ellipses flagrantes, les progrès d’Eva étant fulgurants d’une scène à l’autre.

 

Pendant ce temps – le film alterne les séquences consacrées à l’un et l’autre personnage avec une régularité métronomique qui pourrait lasser si elle n’illustrait leur avancée parfaitement parallèle, suscitant l’attente de la bifurcation, de la réunion de ces deux êtres faits de la même étoffe – le colosse originel (massif mais non dépourvu de nuances Clancy Brown) explore, après s’être enfui de la tour incendiée, le territoire de l’amitié en compagnie d’un nain baptisé Rinaldo (David Rappaport), qui lui donne le prénom de Viktor et l’embarque dans son périple vers Budapest, où il espère trouver du travail au sein d’un cirque.

Toute cette partie du film développe pour ainsi dire la poignante scène de la cabane, qui voyait, dans la version de Whale, le géant monstrueux découvrir les vertus de la communication, du partage et de l’amitié auprès d’un vieillard aveugle empli de joie face à sa solitude enfin brisée. Une figure ici détournée, puisque le personnage aveugle croisé furtivement par Viktor s’approchera de ce dernier pour le dénoncer, et remplacée par Rinaldo, petit homme au grand cœur, lui aussi moqué pour son apparence physique, lui aussi victime de la bêtise et de la méchanceté des hommes, le cirque où les deux comparses, différents mais complémentaires, montent ensemble un numéro acrobatico-burlesque se voulant, en microcosme, le reflet du cirque humain au sens large, lieu des inégalités, des rivalités et des bassesses.

 

La sphère policée dans laquelle évolue Eva fait l’objet d’une similaire métaphore, lors d’une soirée costumée au cours de laquelle le baron fait admirer à des invités hypocritement ébaubis l’équivalent luxueux d’une boule neigeuse, figurines figées, tournoyant dans leur globe de verre envahi de paillettes dorées, juste avant que la salle, et ses pantins de la bonne société, ne soient arrosés à leur tour par cette pluie clinquante ajoutant encore au faste de leur mascarade. À laquelle Eva prend part, n’ayant pas encore réalisé à quel point elle était enfermée dans la demeure et les projets du baron, maniant son loup avec malice et se laissant conter fleurette par un jeune capitaine qui passera sans vergogne du baise-main au dédain le plus complet (« Elle n’est rien pour moi, elle s’est jetée dans mes bras »), lorsque le baron le confondra, sous le regard immense d’innocence – et de désillusion – d’Eva.

À la suite du capitaine, c’est le baron qui révèlera son vrai visage. En la maintenant dans l’ignorance – qu’elle le questionne ingénument sur la mort (« C’est à ça qu’on ressemble sous nos visages ? » en tenant un crâne entre ses mains) ou ardemment sur ses origines – ce dernier pensait sans doute conserver la mainmise sur sa protégée. Frankenstein a créé la vie sans envisager que sa création puisse lui échapper, revendiquer son indépendance, être libre, de corps et d’esprit. « Vous pouvez reprendre ma vie mais vous ne m’aurez jamais », lance-t-elle à son pygmalion (ne supportant même plus qu’elle le reprenne sur une question de littérature) lorsqu’elle découvre la vérité, déclenchant la fureur de celui qui voulait « lui apprendre l’amour » mais qui ne souhaitait au fond que la posséder, la modeler.

 

Le vrai cœur palpitant du film, c’est celui de Viktor. L’amour d’égal à égal évoqué par le baron, c’est celui qui réunit Eva et Viktor, « faits » l’un pour l’autre. Deux solitudes qui se reconnaissent et qui, avant même de se retrouver, ressentaient, éprouvaient dans leur chair, sans les comprendre, les tourments de l’autre. Séparé de son ami Rinaldo, Viktor a poursuivi son chemin, se rapprochant comme instinctivement d’Eva, qui le découvre endormi à même la terre, et l’effraie (cocasse renversement, Viktor ne la reconnaissant pas – pas tout de suite – et Eva n’éprouvant plus aucune peur). La main gantée (l’accessoire féminin ayant supplanté la combinaison originelle) de la belle ravivera les souvenirs du géant, qui souhaitera alors vraiment la retrouver.

 

Il faut aller vers ce film avec la même candeur que celle qui le traverse, qui trouve peut-être son plus bel et simple écho dans la scène voyant Viktor marcher, radieux, après avoir acheté auprès d’un marchand ambulant un collier en toc, verre taillé en lieu et place d’émeraudes et de rubis, présent grossier, mais brillant, entre ses mains rugueuses et meurtries, d’un éclat chaleureux et des couleurs d’un amour sincère. Une scène qui cristallise la naïveté diffuse, mais jamais ridicule, de La Promise, qui délaisse la noirceur du conte gothique (même s’il joue, en particulier dans la scène d’ouverture, avec certains décors et une photographie qui la caractérisent) au profit de la douceur de la fable initiatique et romantique, portée par deux personnages – guidés par un précieux passeur en la personne de Rinaldo, dont l’injonction à suivre son cœur et ses rêves retentit une dernière fois à la toute fin du film – délestés du poids du monde et de la société, emplis d’une foncière humanité faisant défaut à la majorité de leurs semblables de chair et d’os.

Audrey Jeamart

Posted by Nola Carveth 6 Comments

6 comments

  • Rigs Mordo dit :

    Je ne connaissais pas mais ton beau texte éveille ma curiosité: le mythe de Frankenstein (un de mes favoris) + Clancy Brown + les jardins de Bomarzo (où ont été filmés de nombreux films bis italiens), ça semble être un must see! Merci pour la découverte!

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Ravie, Rigs ! Une belle variation, et une large place accordée à l’évolution (et à l’humanité) de la créature de Frankenstein (très bon, Clancy Brown, et les autres interprètes ne déméritent pas, au contraire), dans des décors d’inspiration médiévale. À voir, tout court, et encore plus pour parfaire ton exploration du mythe.

  • Roggy dit :

    Je ne suis pas certain d’avoir ce film avec Jennifer Beals, et si je l’ai vu, je l’ai malheureusement oublié ! Ta chronique m’a donné envie de le (re)voir en tout cas.

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Parfois l’oubli ne présage en rien de la qualité du film, et on n’est pas non plus à l’abri d’une réévaluation. Un beau film, donc, méritant sa (re)découverte.

  • Dirty Max dit :

    Très belle analyse d’une oeuvre méconnue et que j’aimerais connaître (et qui m’a l’air beaucoup, mais alors beaucoup plus subtil que… « I, Frankenstein » !). Ton papier invite le lecteur à le découvrir toutes affaires cessantes (c’est pas dans « La promise » que Jennifer Beals danse sur « She’s a maniac, maniac on the floor » ? Je déconne !). Sinon, ces temps-ci, Frankenstein et sa créature semblent revenir en force au cinoche (tu as vu le « Docteur Frankenstein » avec James McAvoy et la version de Bernard Rose ?).

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      Merci Max ! Je ne peux que t’y encourager. Je ne me suis jamais risquée à I, Frankenstein, c’est pour te dire, mais celui-ci en tout cas est très humaniste. Jennifer incarne ici l’émancipation, entre innocence et hardiesse, tenant fièrement la dragée haute à son créateur et en n’oubliant pas d’ouvrir son coeur. Et sans faire penser à la « maniac » ! Et effectivement pour Frankenstein. En dépit de James McAvoy, je ne pense pas me déplacer pour voir le film en VF (seule disponible par ici), quant à celui de Bernard Rose, je regrette nettement plus, mais il ne me fut pas possible de le voir au BIFFF, où il a remporté le Grand Prix, mais je compte bien le voir un jour, étant donné mon intérêt pour le réalisateur. Dis-moi ce que tu en as pensé si tu l’as vu !

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