LA CRIPTA DE LAS CONDENADAS : le flux et le reflux
LA CRIPTA DE LAS CONDENADAS : le flux et le reflux

Franco se plaisait souvent à raconter l’anecdote selon laquelle Luis Berlanga lui avait dit un jour : « Pour faire du cinéma il faut une caméra et la liberté ». LA CRIPTA DE LAS CONDENADAS a bénéficié des deux, et de rien d’autre. Il est très étrange d’avoir l’impression, lorsque l’on regarde un film, d’assister à la lecture d’un testament. Si on ne saisit sans doute pas encore très bien la teneur du legs de Jess Franco, la vision de ses derniers films est une expérience autrement déroutante que celle de ses œuvres plus anciennes qui, à la lumière des dernières années de la carrière de l’auteur, acquièrent une aura classique inattendue. Classique par comparaison, si l’on s’en tient à la forme, car depuis la découverte de la vidéo par Jess Franco, ses variations incessantes sur les mêmes thèmes avaient pris des allures de commentaires plus que de remakes. Si certaines œuvres des années 60 à 80 frôlaient déjà l’expérimental, le tournant de la vidéo a exacerbé les pulsions cinématographiques les plus radicales de Franco.

LA CRIPTA DE LAS CONDENADAS est un diptyque que le réalisateur avait tourné en 2008, sous le titre LA CRIPTA DE LAS MUJERES MALDITAS, et monté d’abord sous la forme d’un seul métrage de près de 2h30, puis remonté en 2012 en deux parties de 75 minutes environ. L’histoire est celle d’un groupe de femmes qui se livrent à tant de dépravation que Dieu envoie un ange pour les châtier. Elles seront pendant cent ans enfermées dans une bulle hors du temps avant que l’envoyé de Dieu décide de la sentence à appliquer. C’est du moins ce qu’un carton nous indique, car rien, à part cette indication rudimentaire, ne viendra donner à l’assemblage de plans une valeur de récit traditionnel. Il s’avère qu’entre la situation initiale et la résolution, toutes deux aussi brièvement évoquées, le film rend compte des cent ans de malédiction, de la suspension du temps pour les protagonistes. Plus que de leur dépravation ou du châtiment divin qui les attend, c’est de ce qui n’aurait dû être qu’une ellipse temporelle que Franco fait le sujet de son film.

Chacune des deux parties s’ouvre sur un plan de vagues frappant des rochers, mais à l’envers. Le sac devient le ressac, le reflux devient le flux, la vague se retire indifféremment qu’elle frappe, ou l’inverse. Temps et mouvements sont niés dès les premières secondes, il n’y aura aucune succession d’actions, dans le temps ou dans l’espace, il n’y aura que non-dimensionnalité. Seules exceptions à cette négation radicale demeurent le texte minimaliste et une voix off qui nous conte une légende dont la Lorna Green de SUCCUBUS (1967) et la Paula de PAULA-PAULA (2010) sont familières. C’est l’histoire de ce prince qui épousa une femme pour laquelle il fit construire un palais merveilleux, un palais qu’elle avait conçu elle-même, d’après des souvenirs dont elle peinait à retrouver l’origine. Le palais achevé, la jeune femme avait poignardé le prince alors que le voile de sa mémoire s’était levé. Le palais qu’elle avait dessiné était l’exacte réplique de celui qu’elle habitait en enfer… C’est donc la troisième fois que cette histoire nous est contée sans que le rapport avec l’action soit immédiatement identifiable, et sans que le rapport entre les films soit évident. Pourtant, les trois films s’appliquent à enrichir l’illustration par Franco de l’éternel féminin, LA CRIPTA DE LAS CONDENADAS encore plus que les deux autres. C’est la femme comme matrice du péché que Franco glorifie, Lilith, Juliette, succubes, salopes et sorcières se voient adresser cet ultime hommage.

Si l’on peut s’interroger sur ce qui pousse un réalisateur aussi irrévérencieux que Franco à aborder le thème du châtiment divin alors qu’il avance doucement vers la fin de sa vie, on ne trouvera pas la réponse dans un quelconque assagissement ou une quête d’absolution. Le calcul est simple, la sentence divine n’occupe que 10 minutes sur l’intégralité du métrage, l’ange envoyé par Dieu n’est au plus qu’un rabat-joie qui met fin à la fête, ce qui laisse 140 minutes dévolues aux ébats saphiques des démones enfiévrées. Si la femme c’est le diable, alors le diable est amour, c’est peut-être bien là le dernier pied-de-nez du trublion espagnol à une église catholique qui lui a accordé la seconde place (la première revient à Buñuel) dans le classement des réalisateurs les plus nocifs pour la morale publique.

Gabriel Carton

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