LA CHAMBRE INTERDITE en DVD
LA CHAMBRE INTERDITE en DVD

La Chambre Interdite de Guy Maddin ouvre à nouveau ses portes à la faveur de la sortie chez ED Distribution (également distributeur du film en salles) d’un très beau double DVD digipack. De quoi s’immerger avec le Plunger dans les eaux troubles et régénérantes de l’univers maddinien.

 

Un livret de vingt pages, tout d’abord, invite à découvrir ce qui se cache derrière le volcan de sa couverture. Il faut dire que La Chambre Interdite s’inscrit, en tant que long métrage, dans un projet beaucoup plus vaste, intitulé Séances, consistant en cent courts métrages co-écrits par Guy Maddin et John Ashbery, puis réalisés en public par Guy Maddin notamment au Centre Pompidou de Paris et au Centre Phi de Montréal. La quête de notre Canadien ? Les films perdus. Ceux de Murnau, Ozu, Stroheim, Hitchcock, Borzage et tant d’autres, que l’on ne verra jamais, mais dont Guy Maddin a recherché les traces, qu’il a invoqués, lors de séances de spiritisme destinées à établir le contact avec leur esprit, en compagnie d’acteurs invités à entrer dans toutes sortes de transes. Sur le site internet interactif de Séances (http://seances.nfb.ca/), on peut découvrir des imbrications aléatoires et éphémères d’extraits éclatés de ces cent films chamaniques, tandis que l’on en retrouve dix-sept, comme autant de fragments, dans la partition de La Chambre Interdite. C’est cette genèse, le tournage des séances, l’inspiration de Raymond Roussel pour l’écriture du scénario du long métrage, à la structure digressive, à la fois déroutante et enthousiasmante, la relation médiumnique unissant Guy Maddin à son film, l’apport scénaristique et formaliste d’Evan Johnson, et enfin l’esthétique du film, avec ses couleurs, ses effets, ses textures, qui sont ainsi évoqués dans le livret, belle entrée en matière qui, loin de dénaturer les secrets et le mystère du film, que lui seul renferme, prépare à sa vision en ayant conscience du contexte tout à fait atypique entourant sa création.

 

Le documentaire The 1000 Eyes of Dr Maddin, réalisé par le français Yves Montmayeur, offre quant à lui plusieurs portes d’entrée sur la sphère complexe et teintée d’étrangeté et de poésie de Guy Maddin. Un parcours chronologique de l’œuvre du canadien eut été une absurdité. Guy Maddin prise l’absurde, à n’en pas douter, la facétie, la drôlerie, le drame, l’émotion, mais certainement pas la logique et le réalisme, lui qui possède les siens propres. C’est ce même mouvement, libre et digressif, qu’adopte le documentaire, présentant un ensemble de séquences sans ordre apparent, mais s’apparentant à des bribes, des fragments.

Le générique du film, qui a remporté le Prix du Meilleur documentaire sur le cinéma à la Mostra de Venise 2015, s’ouvre sur le visage de Guy Maddin, transformé par des projections effectuées sur lui, à l’intérieur de l’exposition Metropolis de la Cinémathèque Française (en 2011), avant qu’un carton similaire à ceux présents dans La Chambre Interdite ne nous dévoile son titre. Le cercle de mains présent dans le Docteur Mabuse de Fritz Lang, aperçu furtivement, sert alors de lien, puisque nous nous retrouvons au Centre Pompidou, pendant l’une des séances de spiritisme organisées pour le projet Séances. Les coulisses du projet nous sont ainsi dévoilées, juste ce qu’il faut, juste le temps de voir Guy Maddin travailler, donner ses indications, lui qui s’estime trop gentil avec les acteurs, mais déjà habité par l’esprit des films perdus qu’il tente de retrouver.

 

Udo Kier, présent ce jour-là, évoquera leur collaboration et leur amitié, de même que plus tard Isabella Rossellini, qui prit grand plaisir à voir Maddin casser son image glamour dans The Saddest Music in the World, et qui parle très bien de l’« absurdité joyeuse » qui préside à la démarche du réalisateur. Du côté des « guests » dont Maddin admire le travail, on retrouvera les frères Quay, John Waters et Kenneth Anger.

Au détour d’un entretien, d’un enregistrement de jeunesse retrouvé par le réalisateur (il y a quelque chose d’émouvant à voir le jeune Guy Maddin bricoler ses décors, lui qui quitta à presque trente ans ses activités en banque et en peinture en bâtiment pour apprendre le cinéma sur le tas), d’une masterclass ou d’une projection, avec bruitages en direct, du film Des Trous dans la Tête, on acquiert quelques pièces du puzzle, sans toutefois tenir à le compléter absolument, mais du moins entrevoit-on la confirmation de certains éléments frappants lorsque l’on voit ses films : l’intérêt secondaire que représente pour lui la caractère narratif de ses films, l’importance des tabous (à briser), les procédés pour le moins originaux (et farfelus) qu’il utilise pour savoir où placer la caméra (et qu’il raconte avec un délicieux et sincère premier degré, dont il se joue aussi, à l’occasion de quelques autres anecdotes), la primauté de la charge sensorielle des images sur le sens, le rôle des rêves, des souvenirs, des légendes, le tout illustré de nombreux extraits de ses courts et longs métrages, depuis Tales from the Gimli Hospital, jusqu’à La Chambre Interdite, en passant par Archangel, Careful, Dracula : pages tirées du journal d’une vierge ou encore Winnipeg mon amour. Une promenade passionnante, donc, dans l’œuvre atypique d’un réalisateur éminemment sympathique.

 

Deux courts métrages réalisés dans le cadre de Séances, Once a Chicken et Ectoloop 1, rendent ensuite bien compte du caractère hypnotique, aléatoire, de cette matière en fusion, de ces images superposées se mangeant les unes les autres, que l’on retrouvera avec délice dans La Chambre Interdite. Enfin, en guise de petites friandises, « The living poster » propose une affiche animée du film, avant le teaser du site internet de Séances, et quatre bandes-annonces de films ED Distribution, dont La Chambre Interdite et l’étonnant Upstream Color de Shane Carruth.

Retrouvez les caractéristiques du coffret sur cette page.

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Quant au film, nous vous avons déjà dit tout le bien que nous en pensions lors de sa découverte à L’Étrange Festival 2015. Son pouvoir d’attraction n’a pas changé. Le rêve éveillé continue.

Poème visuel d’une émouvante splendeur, échappée belle narrative, le nouvel opus du réalisateur canadien, aidé par Evan Johnson pour les effets spéciaux, est déroutant, drôle, sensuel, enivrant. À partir des synopsis de plus de trente films perdus, Guy Maddin compose un récit unique (l’équipage d’un sous-marin, menacé par le manque d’oxygène, écoute un homme surgi mystérieusement leur raconter l’histoire du sauvetage d’une femme retenue prisonnière dans une grotte) dans lequel les sous-récits, enchâssés les uns dans les autres tels des poupées gigognes, vont se succéder durant deux heures à un rythme effréné, déclenchés par un souvenir, une envie de s’épancher ou une coupure de journal, dans lesquels Maddin plonge avec une galvanisante fluidité ne nous laissant aucun répit. Sans perdre de vue la trame de départ, et en suivant le vertigineux cheminement des imbrications, on se laisse aussi porter par toute cette énergie, ce magma d’images en fusion, superposées, vues à travers des filtres, des effets, tournés en numérique mais évoquant la texture de la pellicule (craquelures, boursouflures, embrasement) en décomposition, qui les transforment, sans artificialité, mais au contraire dans une sorte d’hommage à l’artisanat, les cadrages et la photographie constituant déjà en eux-mêmes des effets spéciaux invitant au voyage hypnotique, voire hallucinogène.

 

On pourrait passer notre vie à regarder Guy Maddin nous raconter des histoires, délurées, sinistres, drolatiques, cauchemardesques, oniriques, nous montrer des volcans rêver, des squelettes-femmes tourmenter un homme dans leur danse macabre, des bananes Aswang prendre la parole, des médecins opérer Udo Kier pour le guérir de l’emprise de Passion maîtresse et de son désir pour les « derrières » (scène musicale, sur une chanson de Sparks, que l’on aurait souhaité durer des heures), et tant d’autres fragments de poésie échevelée, surréaliste, baroque. Saturé de fioritures, le film jamais ne lasse. Au contraire, les multiples ornements du cadre (Maddin décide par exemple de consacrer un carton avec médaillon et patronyme, à chaque nouvel interprète débarquant sur les rives du film, et ils sont nombreux ! – Géraldine Chaplin, Charlotte Rampling, Mathieu Amalric, Jacques Nolot, Maria de Medeiros, Elina Löwensohn, pour n’en citer que quelques-un(e)s) et les cartons, donnant à lire des commentaires rarement uniquement descriptifs, mais au contraire pleins de drôlerie absurde (on suppose fortement l’usage du cadavre exquis derrière des phrases telles que « Un matin de gazouillis, en forme de regrets »), sont absolument délicieux. On sourit beaucoup, donc, mais l’on frémit aussi, on rêve, on désire, on se laisse bercer, malmener, pendant deux heures d’une incroyable richesse, d’une inventivité folle qui répondent avec une générosité sans bornes à notre soif d’images, de mots, d’émotions, d’impressions, que même dans nos rêves les plus fous nous n’osions penser pouvoir être à ce point assouvie.

 

Audrey Jeamart

 

 

Posted by Nola Carveth 2 Comments

2 comments

  • Ornelune dit :

    J’ai couru après ce film quand il est sorti en salle… dans de trop rares salles ! J’ai donc couru en vain. J’avais même un peu oublié mes efforts… Alors merci de me remettre ce titre en tête ! Le travail fait à Pompidou avait réellement attisé ma curiosité. Tout cela semble complètement neuf et très ambitieux. Je ne connais qu’un film de Maddin qui m’avait réellement enthousiasmé et je vais droit filer à présent pour mettre la main sur cette galette !

    • Scopophilia Scopophilia dit :

      ED Distribution fait du très bon travail, mais malheureusement le nombre de copies est rarement à l’avenant de ce beau travail. Le DVD permet heureusement la découverte, et le documentaire d’Yves Montmayeur qu’il contient est un document très intéressant, sur l’oeuvre et la vision de Maddin, et éclairant, sur le projet plus large dans lequel s’inscrit le film, avec ces séances effectivement tournées à Pompidou, qui révèlent une démarche des plus atypiques. Si tu ne l’as pas vu, je te conseille Careful, beau conte surréel et cruel. Et bonne future découverte de La Chambre Interdite, film fou et tellement enthousiasmant !

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