LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE : MAIS QUE FAIT-IL À SOLANGE?
LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE : MAIS QUE FAIT-IL À SOLANGE?

« Jusqu’où est-on innocent dans le regard ? » C’est, selon Christophe Gans, la question que pose le cinéma de Lucile Hadzihalilovic, une question qui se pose forcément à la vision de son moyen métrage LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE, appuyée par les nombreux témoignages des acteurs, techniciens et proches de la réalisatrice. À quel moment quitte-t-on le statut de spectateur pour celui de témoin complaisant d’une tragédie bien ordinaire ? Pour la compagne de Gaspar Noé, il n’y a pas de frontière. Devant la caméra de la réalisatrice d’INNOCENCE, les ficelles du conte de fées sont au service du réalisme social le plus sordide, le territoire cinématographique est le théâtre d’un merveilleux aussi perturbant qu’il s’insinue dans la banalité dépressive d’un HLM.

 

Après la tentative de suicide de sa mère, Mimi s’en va vivre quelques temps chez sa tante Solange. La fillette a bien du mal à trouver sa place dans le minuscule appartement qu’elle partage non seulement avec Solange mais avec le compagnon de cette dernière, Jean-Pierre, dont l’attitude est de plus en plus étrange. L’orpheline, recueillie par des clones des Thénardier, serait à la merci d’un ogre qui n’a rien d’une figure fantastique, d’un grand méchant loup urbain, les quelques lignes du Petit Chaperon Rouge que lit Mimi clignotent alors presque comme un sinistre avertissement. L’aspect réalisme social de l’ensemble renvoie à ce que mettait en lumière avec défiance et humilité Maurice Pialat dans L’ENFANCE NUE, une image crue dont la beauté, sévère comme savent l’être les regards d’enfants, hante l’inconscient autant que le plus sauvage des crimes qu’auraient mis en scène Lucio Fulci ou Dario Argento.

 

Si on pense fatalement à la pédophilie, restreindre la portée de LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE à cette seule thématique et à son traitement aussi subtil que dérangeant serait faire fi de toute la virtuosité des cadrages et de la mise en scène qui rendent aussi angoissant un récit aussi simple. S’ingénier à définir ce que jamais n’actualise le film le ferait passer pour un essai filmique inaccessible tant l’aspect sensualiste prédomine sur l’aspect narratif comme c’est le cas dans AMER de Bruno Forzani et Hélène Cattet, qui n’est autre qu’un rejeton grammatical de LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE qui met un peu plus en avant ses influences giallesques.

 

Car la grammaire de Lucile Hadzihalilovic n’a rien de littéraire, elle est tout entière cinématographique et n’importe quel cadrage, n’importe quel plan, avec sa chorégraphie minimale, son éclairage et ses couleurs (un jaune et un vert en constant affrontement, peut-être échappés de la palette de Mario Bava), en dit bien plus que toutes les répliques réunies. Le spectateur devient tout aussi bien le témoin impuissant des assauts de Jean-Pierre sur Mimi qui se réfugie dans la contemplation de ses poupées alors qu’il tente de lui arracher un baiser que Mimi elle-même lorsque par l’entrebâillement d’une porte elle observe Solange et Jean-Pierre en train de faire l’amour. Cette identification au regardant métamorphose la scène de façon plus extraordinaire que n’importe quel artifice. Sous les yeux de Mimi, les ébats du couple deviennent une lutte douloureuse et malpropre, une illustration de la dévoration de mère-grand.

 

Lucile Hadzihalilovic le dit elle-même, le giallo fut une de ses portes d’entrée dans le cinéma, et son atmosphère se fraye encore et toujours un chemin vers ses œuvres. LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE ne vient en rien démentir cette affirmation, pas plus que ne la viennent contredire ses autres films comme le court-métrage pornographique et surréaliste GOOD BOYS USE CONDOMS réalisé pour Canal+ dans la série « À Coups Sûrs ». Pas de morts violentes, de lames scintillantes ou de gants de cuir noir ici, mais dans l’exploration d’un appartement à la géographie indiscernable, des couloirs de l’immeuble au papier peint moutarde et aux néons blafards, dans les mouvements de caméra de Gaspar Noé et les hors champs improbables, on retrouve cette approche à fleur de peau qui fut celle d’œuvres solaires ou étouffantes mais toujours sensitives comme TORSO de Sergio Martino, LE LOCATAIRE de Roman Polanski ou STALKER d’Andreï Tarkovski. Si cela semble de prime abord très hétéroclite, c’est que la réalisatrice et ceux de son espèce (menacée peut-être de disparition, mais toujours généreuse en création) piochent dans le fourre-tout de leurs découvertes adolescentes et font de leur œuvre un album au caractère presque sentimental.

 

Mais il n’y a aucune nostalgie dans la démarche, il n’y a que l’ambition de faire du cinéma, du vrai cinéma, au sein duquel le sens naît de la cohabitation des images et du mouvement qui les habite. On dit de certains films marquants, pour affirmer leur statut, qu’ils sont intemporels, ou pire, qu’ils « vieillissent bien », compliment éculé que l’on sort une fois de temps en temps dans sa moustache, en parlant tout aussi bien d’un film que de la femme du voisin. J’aurai tendance à dire qu’au regard de ses influences et de sa démarche, qui sont celles de tous les cinéastes intéressants de ces dernières années, LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE pousse le vice jusqu’à carrément rajeunir.

Gabriel Carton

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