JOE D’AMATO, Le Réalisateur Fantôme
JOE D’AMATO, Le Réalisateur Fantôme

Lorsque l’on évoque le nom de Joe D’Amato, il n’est malheureusement qu’un film qui revienne immanquablement à l’esprit : BLUE HOLOCAUST. Faites le test ! Pour 1 ou 2 personnes qui en citeront 4 ou 5 en plus, 10 autres n’auront que celui-ci en tête. Parce que BLUE HOLOCAUST c’est terrible, c’est ignoble, c’est insoutenable, et c’est beau. BUIO OMEGA (dans le texte) est le chef-d’œuvre de Joe D’Amato, la synthèse de ses obsessions ! Est-ce à dire que Joe fut l’homme d’un seul film ? Non, puisque pour parler de synthèse il faut bien que ses obsessions se soient illustrées ailleurs. Joe D’Amato fut en vérité l’homme derrière une incalculable montagne de pellicule, dont ANTROPOPHAGOUS, HORRIBLE, la série des BLACK EMANUELLE, et les inévitables épopées pornographiques des années 90 ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Souvent considéré avec le mépris qu’on garde aux marginaux du genre, Joe d’Amato (de son vrai nom, Aristide Massaccesi) méritait bien une réhabilitation à l’heure où Jess Franco, Jean Rollin et d’autres se sont vus canonisés dans les cieux bissophiles. C’est désormais chose faite, et c’est Sébastien Gayraud (déjà co-auteur avec Maxime Lachaud d’un passionnant REFLETS DANS UN ŒIL MORT, imposant essai sur le Mondo et le film de cannibales) qui se propose d’être notre hôte au cours de cette merveilleuse orgie apologétique faite d’encre et de papier : JOE D’AMATO, LE REALISATEUR FANTÔME, édité chez Artus.

On se trouve là face au genre de bible que peu d’auteurs se sont vus consacrer, a fortiori peu de cinéastes ayant œuvré dans le champ qu’occupe avec une ardeur insoupçonnée Joe D’Amato et dont on peine à trouver une définition. Mais « définir c’est limiter » comme le disait Oscar Wilde, alors faut-il vraiment chercher à classifier, à catégoriser l’œuvre d’un homme qui a toute sa vie brouillé les pistes, se cachant derrière maints pseudonymes et ayant toujours nié avoir été guidé par une certaine idée du cinéma, ayant seulement assemblé des images les unes à la suite des autres, donnant à l’ensemble l’aspect de récit défiant toute logique. Sébastien Gayraud pallie cette absence de facilité en proposant une exploration en deux temps de l’univers d’amatien, privilégiant d’abord une approche documentaire, factuelle, avant une étude en profondeur.

On est surpris d’apprendre que le jeune Aristide a fait ses classes comme photographe sur les tournages du CAROSSE D’OR de Jean Renoir ou du MEPRIS de Jean-Luc Godard, moins surpris de le retrouver au poste de chef opérateur sur les improbables westerns de Demofilo Fidani. Ce sont ces derniers qui lui permettent de faire ses armes avec l’image, donnant un cachet inattendu à des bandes anémiques. Un film comme GIU’ LA TESTA HOMBRE ! (1971) se voit sauvé de sa misère et de son indigence par deux richesses, Klaus Kinski d’une part, et de l’autre le sens aigu du cadrage et de l’éclairage d’un Massacesi débrouillard. Le futur réalisateur de BLUE HOLOCAUST prend du galon en apposant sa marque sur l’esthétique de films plus notables comme MAIS QU’AVEZ-VOUS FAIT À SOLANGE de Massimo Dallamano ou L’ANTECHRIST d’Alberto De Martino, avant de mettre son talent au service de ses propres films.

L’auteur évite le vulgaire catalogue en mettant en lumière à chaque fois les thématiques d’amatiennes qui se radicalisent. Depuis le séminal LA MORT A SOURI À L’ASSASSIN (1973) jusqu’aux derniers  pornos, en passant par les étrangetés érotiques et les effusions de gore qui se retrouveront trop souvent mêlés pour que l’on puisse encore ranger les films sur une étiquette ou une autre. Une série de films érotiques comme celle des BLACK EMANUELLE, visant au départ à profiter du succès des films inspirés des romans d’Emmanuelle Arsan, devient après le film de Bitto Albertini, la proprité quasi-exclusive de D’Amato, soit un territoire d’expérimentations où le charmant côtoie le malsain sans plus de manières. Si Laura Gemser incarne une idée de l’héroïne d’amatienne (le « Tintin du sexe » comme la surnommait Norbert Moutier, ou pour employer une référence plus contemporraine, une Dora l’exploratrice pour adultes), journaliste d’investigation luttant pour faire éclater la vérité, les héros d’amatiens sont eux en revanche beaucoup plus sombres. C’est sur cet aspect fondamental que Sébastien Gayraud insiste très justement, en redonnant aux créatures humanoïdes de PORNO HOLOCAUST, ANTROPOPHAGOUS, HORRIBLE ou encore RITORNO DALLA MORTE leur place dans l’arbre généalogique des monstres de cinéma aussi effrayants que pathétiques, leur aspect et leur violence contrastant avec leur détresse… L’héritage de James Whale vu par Joe d’Amato, on n’y avait jamais pensé, mais maintenant qu’on nous le dit…

Et le reste de l’ouvrage est à l’avenant, quelque part entre une paléontologie cinéphile et une recherche doctorale, un juste milieu qui rend le tout aussi récréatif qu’instructif, aussi ludique que réflexif. On en ressort avec l’envie de (re)voir tous ces films aussi improbables que fascinants, le désir masochiste d’être malmené par une nouvelle vision du baroque d’amatien, on cherche frénétiquement sa copie de BLUE HOLOCAUST ou de CALIGULA LA VERITABLE HISTOIRE, on se passe en boucle les BO de Nico Fidenco ou de Berto Pisano. Joe D’Amato nous manquait et on ne le savait pas.

Gabriel Carton

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