JESS FRANCO ou les Prospérités du Bis
JESS FRANCO ou les Prospérités du Bis

Il y a encore peu de temps, s’attaquer à l’ascension du mont Franco réclamait un courage et une patience folle, une détermination à toute épreuve. Jess Franco est un cas magnifique pour le complétiste qui trouve sa jouissance dans l’hypothèse de prochaines découvertes, dans la recherche interminable de la version d’origine – mais aussi des 2 ou 3 autres montages qui sont parfois autant de films à part entière – et dans l’espoir jamais vraiment satisfait de l’exhumation de parties encore obscures d’une œuvre colossale.

Avec JESS FRANCO OU LES PROSPÉRITÉS DU BIS (Ed. Artus Films), Alain Petit réalise un rêve qui est le sien, donner la forme adéquate à ce qu’il avait d’abord publié sous la forme d’un fanzine sous le titre « Manacoa Files » en l’enrichissant de tout ce qui a depuis constitué la dernière partie de la carrière du cinéaste madrilène, mais qui est aussi le nôtre : voir regroupées dans un unique et superbe ouvrage toutes les réponses à nos questions concernant le parcours d’un véritable terroriste des genres. Collaborateur occasionnel et interlocuteur privilégié de Jess Franco, Alain Petit livre une myriade d’entretiens, parfois inédits, avec le réalisateur, qui évoque sa collaboration déterminante avec Orson Welles, ses souvenirs de tournage et ses projets futurs, mais aussi avec l’acteur Howard Vernon, figure incontournable du cinéma francien et le compositeur (et parfois acteur) Daniel White, auteur d’un nombre incalculable de partitions, bien souvent mémorables, pour les films de Franco (dont la plus belle pour le trop sous-estimé DES FRISSONS SOUS LA PEAU/TENDRE ET PERVERSE EMANUELLE).

Est aussi proposé dans l’ouvrage un tour d’horizon qui s’avérait nécessaire des versions et divers remontages dont un grand nombre de films ont fait l’objet, depuis les quelques coupes/rajouts nécessaires à l’exploitation selon les pays (une même scène un peu moins déshabillée ici, un peu plus violente là), jusqu’aux cas les plus extrêmes d’œuvres souillées à force de remontages abusifs (un JULIETTE DE SADE avec Lina dont on peine à faire le deuil, espérant qu’un retour du film d’origine fasse enfin oublier l’insupportable patchwork orchestré par Joe D’Amato) en passant par les doubles versions qui cohabitent aujourd’hui grâce au support DVD (le diptyque AL OTRO LADO DEL ESPEJO/LE MIROIR OBSCENE, on oubliera la version italienne, merci). Il nous est permis aussi de mieux appréhender les différentes périodes qui constituent le parcours de Franco en faisant le point sur les différents producteurs avec lesquels il a travaillé (Marius Lesoeur, Robert De Nesle, Harry Alan Towers…) et quel était son degré de liberté avec chacun d’entre eux.

La partie centrale de l’ouvrage est occupée par rien de moins qu’un dictionnaire qui relaie toutes les informations nécessaires sur les collaborateurs de Jess, proches comme lointains, ainsi que sur les noms destinés à apparaître fréquemment dans l’univers du cinéaste (une entrée Orloff par exemple comptabilise chaque occurrence du personnage, au premier comme au second plan ainsi que le nom de chaque interprète). Cette imposante partie n’a rien d’une lecture de chevet mais peut s’avérer un guide pratique inestimable. Autant d’ailleurs qu’une filmographie intégrale et commentée qui constitue le point d’orgue de cette exploration.

Si à certains moments, Alain Petit, dans cette dernière partie, semble un peu péremptoire dans ses commentaires en posant les bases d’une hiérarchie de prime abord assez stricte (« films de commande », « quickies », « films de cœur »), il ne faut pas oublier qu’à ce degré de passion, la critique relève de l’amour et non de la malice, et on s’aperçoit bien vite qu’aucun film n’est mis de côté pour son statut de « film de commande » ou encensé pour sa simple qualité de « film de cœur ». Ce classement ne fait que démontrer encore plus la trace de la griffe de Franco, reconnaissable entre mille, jusque dans les films les moins personnels, révélant la présence d’un véritable auteur derrière la caméra.

Jess Franco depuis ses débuts dans le cinéma en 1953 jusqu’à son décès en 2013 a réalisé plus de 170 films et collaboré à différents postes à l’élaboration de près de 100 autres. Celui qui faisait figure de nain à côté du géant Welles avait en lui la même foi et sans aucun doute possible le même génie créatif que « le gros » qu’il admirait, et cette foi et ce génie se voient enfin consacrer un ouvrage à leur (dé)mesure, prêt à faire ployer les étagères aux côtés de l’ambitieux MURDEROUS PASSIONS de Stephen Thrower (dont on attend impatiemment le second volume). Jess Franco n’est plus, et pourtant, 2015 aura été une grande année francienne !

Gabriel Carton

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