JEAN ROLLIN, LE RÊVEUR ÉGARÉ
JEAN ROLLIN, LE RÊVEUR ÉGARÉ

Né le 3 Novembre 1938, Jean Rollin fut l’un des rares cinéastes français à s’illustrer dans le cinéma fantastique. Débutant sa carrière avec des courts métrages tels LES AMOURS JAUNES ou LES PAYS LOIN, à la fin des années 50, il collabore avec Marguerite Duras sur L’ITINÉRAIRE MARIN, son premier long métrage qui ne verra jamais le jour.

Adepte du nouveau roman et de la déconstruction narrative, Rollin réalise en 68 ce qui sera donc son premier long métrage : LE VIOL DU VAMPIRE (en fait un assemblage de deux courts métrages). Le réalisateur pensait que son film, étrange et très post-Nouvelle Vague, répondrait aux attentes de la nouvelle cinéphilie française, mais la bobine surréaliste sera très mal reçue par le public français. Devant le scandale qu’engendre son premier film, Rollin songe un temps à abandonner le cinéma, mais n’en fait rien.

La fin des années 60 et le début des années 70 verront naître la plupart des films de vampires de Rollin : LA VAMPIRE NUE, LE FRISSON DES VAMPIRES et REQUIEM POUR UN VAMPIRE. Mais chacun de ces films se heurte à l’hostilité de la critique, qui ne s’est pas calmée depuis LE VIOL DU VAMPIRE. Après REQUIEM POUR UN VAMPIRE, Rollin abandonne quelques temps les enfants de la nuit, pour réaliser l’un de ses chefs-d’œuvre : LA ROSE DE FER (1972), sublime errance d’un jeune couple enfermé toute une nuit dans un cimetière, le film est tout autant inspiré par Tristan Corbière que par Baudelaire.

 

Suivront LES DÉMONIAQUES (1974), un film fantastique et fantaisiste, haut en couleurs et ambitieux, puis c’est à nouveau le vampire qui est à l’honneur avec LÈVRES DE SANG (1976), d’après un scénario auquel Rollin tient beaucoup, sur le souvenir et la recherche de l’être aimé. Malheureusement, la quête de Jean-Loup Philippe ne touchera pas le public, et c’est de nouveau l’échec commercial auquel est confronté le réalisateur, malgré la réussite artistique.

C’est à cette période que Jean Rollin va réaliser sous divers pseudonymes plusieurs films pornographiques qui permettront d’amasser le maigre budget des films suivants, dont PHANTASMES (1975), le seul qu’il signera de son nom et qu’il intègrera de manière cohérente à son univers. Il réalisera par la suite LES RAISINS DE LA MORT, en 1977, son premier film de morts-vivants, dans lequel il fait jouer Brigitte Lahaie pour laquelle c’est le premier vrai rôle en dehors du X.

Revenant comme toujours au vampire, il parvient à réaliser en 79 son très poétique FASCINATION, drame 1900 qui illustre encore une fois son amour du roman de quatre sous. Mais la critique et le public demeurent hostiles, persistant à ne voir en Rollin qu’un réalisateur de troisième zone, coincé quelque part entre le Z et la pornographie (pourtant toujours absente de ses œuvres fantastiques). L’accueil ne sera pas meilleur pour LA MORTE VIVANTE, pourtant très touchant malgré les excès sanglants, et certainement pas pour LE LAC DES MORTS-VIVANTS, produit par Eurociné, qu’il signe d’un pseudonyme, après que même Jess Franco a refusé de le réaliser.

Jean Rollin se fait de plus en plus discret, préférant se consacrer à l’écriture, ce qui ne l’empêche pas en 1997, de revenir à ses premières amours avec LES DEUX ORPHELINES VAMPIRES, adapté de son propre roman, puis avec le délirant LA FIANCÉE DE DRACULA (2001). Un poète qui s’est si longtemps intéressé à la mort finit forcément par s’intéresser à la sienne. Malade, Rollin réalise en 2007 son film testament, le fascinant et troublant LA NUIT DES HORLOGES, dans lequel Ovidie erre dans l’imaginaire du cinéaste, rencontrant ses personnages abandonnés, arpentant 40 ans de filmographie. Après avoir immortalisé son épouse en gorgone dans un dernier film, LE MASQUE DE LA MÉDUSE, Jean Rollin s’est éteint le 15 décembre 2010 à l’âge de 72 ans.

 

C’est à peu de choses près ce que nous raconte le documentaire de Damien Dupont et Yvan Pierre-Kaiser, enfin édité en DVD chez l’éditeur indépendant The Ecstasy of Films, mais c’est aussi tellement plus. Au travers de plusieurs entretiens, Jean Rollin lui-même se raconte, avec l’œil malicieux qui le caractérise, dans un excellent complément à son autobiographie, MOTEUR, COUPEZ ! MÉMOIRES D’UN CINÉASTE SINGULIER. Autobiographie accompagnée du script de L’ITINÉRAIRE MARIN, ce film perdu que le cinéaste regrette tant et qu’à travers tous ses autres films il semble rechercher entre les galets de la plage de Pourville, où tout commence et tout s’achève.

Jean Rollin se raconte, entre les tombes du Père-Lachaise et on nous raconte Jean Rollin. Jean-Pierre Bouyxou, Nathalie Perey, Jean-Loup Philippe, Brigitte Lahaie, Ovidie, Philippe Druillet, Pascal Françaix, Pete Tombs, nous parlent de l’homme et de son cinéma, retraçant de l’intérieur l’histoire de l’œuvre d’un véritable poète maudit. Entre souvenirs émus et fragments d’analyse, ces entretiens ouvrent la voie aux néophytes et complètent la grille de lecture des initiés et constituent à ce jour le document audio-visuel le plus complet et le plus riche consacré à un auteur unique, aussi attachant que véritablement fascinant.

 

Il est peut-être regrettable que les bonus, pour la plupart d’autres entretiens issus du tournage, n’aient pas trouvé leur place dans le montage final. Ils permettent cependant de prolonger l’exploration de l’univers de Rollin, entre évocation de lieux essentiels comme la plage de Pourville ou le cimetière du Père-Lachaise (« Pourville : La plage de Jean Rollin », « Égaré parmi les tombes ») et retours au passé (« Souvenirs de Nathalie Perey »). On profite surtout de l’intervention d’un grand absent du documentaire, le compositeur Philippe d’Aram (« Rencontre avec Philippe d’Aram ») qui revient sur la conception des thèmes principaux de FASCINATION, LA MORTE VIVANTE, LA FIANCÉE DE DRACULA et LA NUIT DES HORLOGES.

On s’amusera aussi des « Histoires de Fantômes » que Jean Rollin nous raconte, anecdotes cocasses de tournage conviant fantômes et malédictions, quand la réalité rejoint la fiction… Le dernier supplément notable sur le disque est une rencontre entre Jean Rollin et Jean-Pierre Bouyxou organisée à la boutique Hors-Circuits en 2007 dans une ambiance bon enfant, intéressante malgré de nombreuses redites par rapport au documentaire. Le DVD ne vient pas seul puisque le boitier contient aussi un Fac-similé du fanzine « Fantasticorama » n°4 (1999) reprenant 16 pages passionnantes d’entretien avec Jean Rollin.

 

On peut être familier de l’œuvre de Rollin et tout de même trouver largement son compte dans cette nouvelle exploration de son univers qui donne l’impression de feuilleter un vieil album de souvenirs, confortable et rassurant. Apaisante comme une promenade au cimetière ou au bord de la mer, les deux rivages qu’il aimait, l’un où la terre s’achève, l’autre où la vie sommeille,  cette lucarne vers l’ailleurs qu’a construit Jean Rollin ne se referme cependant pas sans un petit serrement de gorge.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 1 Comments

1 comments

  • Renaud dit :

    Je fais partie de ces « familiers » de l’oeuvre qui ont cependant largement trouvé leur compte au visionnaire du « rêveur égaré ». Merci pour votre critique claire et argumenté.

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