Jamie Marks is Dead : vis, meurs, aime.
Jamie Marks is Dead : vis, meurs, aime.

La 22ème édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer se sera déroulée sous une neige incessante, offrant le cadre idéal pour découvrir la froide atmosphère du joyau émotionnel de la compétition. Pourtant, Jamie Marks is Dead, du réalisateur et photographe de mode Carter Smith, repartira injustement bredouille. Rendons donc au second long métrage du réalisateur de The Ruins l’attention qu’il mérite.

Jamie Marks 3

Jamie Marks est mort, et la nouvelle ne nous bouleverse pas, parce qu’au fond, on ne connaissait pas Jamie Marks. Il a peut-être été assassiné, auparavant violé, on frissonne vaguement, c’est horrible c’est sûr. Jamie Marks ne sera plus jamais présent dans nos vies, et cela nous est égal, nous n’avons jamais fait attention à Jamie Marks, il aurait pu être mort depuis longtemps, la différence aurait été nulle. Jamie Marks ne manquera à personne, il n’a jamais manqué à personne. Mais qui était Jamie Marks ? Pourquoi nous annoncer la mort d’un inconnu ? Parce qu’au fond nous avons tous un jour côtoyé Jamie Marks. Peut-être avons nous nous-même été un jour Jamie Marks dans la solitude de notre adolescence.

Personne ne sait qui est au fond Jamie Marks mais tout le monde s’est bien un jour moqué de lui, on a ostracisé Jamie Marks comme si sa présence était plus problématique encore que sa disparition. On ne voulait pas voir Jamie Marks. C’est la triste réalité à laquelle sont confrontés Gracie (Morgan Saylor) et Adam (Cameron Monaghan), les deux seuls adolescents à se soucier du sort de cet inconnu du quotidien avec lequel ils ont tissé des liens muets que son départ subit a renforcés. Pourtant la première rencontre de Gracie avec Jamie s’est faite avec son cadavre, quant à Adam il n’a été que le témoin de la solitude de son camarade. Quant à Gracie et Adam, c’est la mort de Jamie Marks qui a lié leurs destins.

La chambre de Gracie est le théâtre de ses premiers émois amoureux. Dans la lumière bleutée qui auréole ses étagères garnies d’une collection de pierres, elle échange son premier baiser avec Adam. Subitement la magie de l’instant se rompt, une ampoule claque, Gracie s’agite, Adam doit partir, ils l’ont vu par la fenêtre, dehors, sur le trottoir d’en face, Jamie Marks les regarde. Dès cet instant, c’est moins le monde des vivants qu’envahit Jamie que celui des morts vers lequel glisse Adam, si la frontière existe… les deux dimensions sont entremêlées, Adam ne fait que voir ce que les autres ne voient pas. Dans la petite ville où se déroule l’action, la mort est comparable à l’ennui, on ne fait plus attention. Adam rentre chaque soir chez lui, ignorant la biche pendue à un panier de basket devant lequel il passe chaque jour, les fantômes ne sont pas plus morts que les rares habitants anonymes, qui vont et viennent dans une grisaille perpétuelle.

jamie Marks 4

La grande force du film de Carter Smith est de rendre perceptible les rapports de proximité entre les personnages sans avoir à définir ces rapports. Sans mots, la proximité entre Jamie (Noah Silver) et Adam est illustrée par des plans plus symboliques que narratifs, et ce dès le début, alors qu’ayant découpé la photo de Jamie dans le livre d’or de l’école, Adam se rend compte que la sienne se trouve exactement derrière et que dans la lumière ambrée de sa lampe de chevet, leurs deux visages se superposent. Lorsque le fantôme de Jamie lui demande son aide, Adam accepte, sans savoir ce que l’autre attend de lui et au fil du récit, accepte encore d’appartenir à Jamie qui, dans l’euphorie de partager ses limbes avec celui qu’il aime, se voit déjà occuper cet entre-deux mondes pour toujours. C’est à cet instant qu’Adam fait le plus grand pas de son existence vers la maturité, en réalisant que ce n’est pas le moment de rendre la vie belle pour Jamie, c’est le moment de lui rendre la mort acceptable.

« Te regarder courir c’est comme lire un poème » devient la plus belle déclaration d’amour du monde devant la caméra de Carter Smith qui délivre avec pudeur et finesse une histoire d’amour aux frontières du fantastique, un récit initiatique où le passage vers l’au-delà est le miroir du passage vers l’âge adulte : lorsque nous grandissons, c’est un peu le Jamie Marks en nous qui meurt.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 0 Comments

0 comments

No comments yet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>