It Follows : la menace fantôme
It Follows : la menace fantôme

Tout juste auréolé du Grand Prix et du Prix de la Critique au dernier festival de Gérardmer, It Follows, de l’américain David Robert Mitchell, est remarquable à plusieurs niveaux. Ses notes de tête, immédiates, sont intrigantes (une jeune fille, Jay, est victime d’une malédiction sexuellement transmissible, et se retrouve confrontée à des visions et une angoissante impression d’être suivie). Ses notes de cœur, à mesure que se déploie l’intrigue, se révèlent entêtantes et hypnotiques (mouvements de caméra fluides et lents, musique électronique inquiétante, angoisse diffuse). Quant à ses notes de fond, celles qui persistent, longtemps après la projection, et donnent toute leur personnalité à ce long-métrage, elles sont carrément réjouissantes : ou cette sensation rare d’assister, dans le domaine de la peur, à la naissance d’un véritable auteur.

Après une séquence d’introduction perturbante et efficace (puisqu’elle précède la révélation de la malédiction et donc nous place, avant le malaise qui interviendra pendant le déroulement, dans une position de stupeur face au comportement étrange de cette jeune fille courant dans la rue en tenue légère puis s’asseyant sur la plage, comme résignée à ne plus se battre), nous entrons dans le quotidien de Jay, jeune fille de dix-neuf ans à la beauté glacée. Le film se concentre sur elle et sa bande d’amis, les parents ne faisant office que de figurants au détour de quelques plans. Littéralement, It Follows s’immerge dans l’adolescence afin d’en cerner les peurs, les doutes. Symboles et métaphores traversent le film entier. S’il fallait n’en voir qu’une, ce serait celle d’une jeunesse qui peine à lâcher les derniers vestiges de l’innocence avant de franchir une étape, celle de l’âge adulte. À la fin du film, et à force de bouleversements, quelque chose a changé. Imperceptiblement, mais indéniablement.

La caméra arpente des rues pavillonnaires ordinaires, à la manière d’un John Carpenter dans Halloween. Un peu plus tard, il s’agira d’un travelling latéral sur des maisons défraichies ou même abandonnées. Comme des vestiges qui font partie de nous, mais qu’on laisse quand même derrière. C’est l’automne, l’humidité et les teintes froides règnent. Se déploie un climat morose qui installe le film dans une sorte de stase, qui sera ensuite secouée par les visions et l’angoisse.

 

Les belles images se succèdent. Mais l’esthétisation, dans It Follows, ne vaut pas que pour elle-même. Elle participe d’un regard alangui et quasi mystique qui rôde sur tout le film. Si David Robert Mitchell fait montre d’un indéniable talent pictural, il le dépasse en en faisant un vecteur d’étrangeté, de trouble. C’est aussi simple qu’une main aux ongles vernis, appartenant à une Jay allongée sur la banquette arrière de la voiture où vient de sonner le glas de son insouciance, qui caresse les feuilles chétives d’une plante, ou qu’un visage sur l’oreiller d’un lit d’hôpital, ou encore que des silhouettes figées quelques instants devant une maison, à la nuit tombée. Des plans qui auraient pu sembler d’une banalité plus ou moins confondante, mais qui, sous la caméra du réalisateur américain, et on ne sait par quelle magie, possèdent une véritable aura.

Mais la grande réussite de It Follows est d’avoir su rendre prégnante, planante, la menace. Le spectre de ce « it » indéterminé, aveugle, qui vous suit, et ne vous lâche plus. À la nuance près que, plus le film avance, plus on se rend compte que les visions diffèrent d’un personnage  à l’autre, laissant émerger l’idée de visions personnalisées, qui, sans doute, s’adaptent au psychisme ou au passé du personnage. Mais le doute plane suffisamment sur la nature de ces visions pour nous laisser plongés dans le mystère.

À l’ère du jumpscare érigé en solution « miracle » par tous les réalisateurs en manque d’inspiration, David Robert Mitchell prend le contre-pied de ce procédé pour le moins malhonnête en usant, non pas de la soudaineté, mais au contraire de la lenteur, de la langueur. En privilégiant les plans larges, au sein desquels se confondent figurants absolument inoffensifs et visions malfaisantes, ainsi que les lents panoramiques balayant l’espace, laissant notre regard errer à la recherche d’une anomalie, le réalisateur réinvente le surgissement, car surgissement il y a (non pas de la menace dans le plan, donc, mais saisi par notre regard dans l’immensité du plan). Il injecte ainsi, lentement mais nettement plus sûrement, le doute, l’appréhension et le malaise dans nos esprits.

Contre-pied également de toute cette vague de slashers des années soixante-dix, qui voulait que la survivante soit généralement la jeune fille qui restait pure. Ici, c’est tout l’inverse ! Car quiconque est frappé de la malédiction ne peut espérer s’en débarrasser qu’en la refilant littéralement à une autre personne, via des rapports sexuels. Ni anti-pudibonderie, ni appel à la débauche, car rien dans le film ne l’étaye, ce postulat ajoute au film une dimension quelque peu absurde qui offre un renouvellement des questions liées à la contamination et à la propagation du mal. Autant d’éléments qui font de It Follows un film singulier, tant dans son style que dans son propos. Vous les sentez, maintenant, les notes de fond ? Elles vous suivent, vous hantent, surgissent, vous ébranlent, mais pour le coup, nous sommes plus que consentants.

Audrey Jeamart

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