INVITATION EN ENFER : CONFORMISME EXIGÉ
INVITATION EN ENFER : CONFORMISME EXIGÉ

Invitation en Enfer est un téléfilm, diffusé en 1984 par la chaine ABC, parfois considéré comme faisant tache dans la carrière du réalisateur. Nous y avons vu un film au tempo certes un peu lent, souffrant de quelques longueurs, mais certainement pas une bobine dont il faudrait avoir honte. Avec ce récit d’une famille débarquant en Californie au gré d’une nouvelle prise poste par le personnage du père, Wes Craven interroge quelques rouages de la société, des apparences, du conformisme, mais aussi de la famille, à mi-chemin, thématiquement et chronologiquement, entre Poltergeist et Society.

 

Ne faisons pas de faux procès au manque de suspense. Dès l’ouverture, l’origine supra-humaine (oui, extraterrestre) de Jessica Jones (Susan Lucci), la directrice – très vamp – du Steaming Springs Country Club, club très prisé qui sera au centre de l’intrigue, est affichée. Quant au héros, il ne déviera pas des valeurs qui sont les siennes et qui sont elles aussi présentées d’emblée. Matt Winslow (Robert Urich) est un indépendant, il ne goûte guère les activités à la mode, dénué d’instinct grégaire, voire méfiant envers ce qui est loué par le plus grand nombre, trop clinquant pour être honnête. Une grande partie du film tournera autour de la séduction entreprise par Jessica, mais aussi Tom Peterson, le collègue à l’origine de la venue de la famille en ces contrées, pour rallier la petite famille à sa cause et lui donner envie d’adhérer à ce club aux allures de secte ou de paradis sur terre. Tels des moutons de Panurge signant leur arrêt de mort en haut de la falaise, les membres enrôlés pénètrent le regard vide dans une autre dimension, tous identiques dans leur peignoir blanc, avant de s’avancer comme un seul esprit lobotomisé dans une épaisse fumée.

 

L’ironie veut que le travail de Matt consiste à mettre au point une combinaison spatiale intelligente, capable, notamment, de détecter les formes de vie extraterrestre hostiles. Nous avons plus qu’une longueur d’avance sur lui, puisqu’en plus de l’ouverture sans équivoque, un plan depuis le casque désormais opérationnel sanctionnera d’un peu surprenant « non human » la vision de Jessica. C’est sans doute là, justement, qu’il faut voir l’intérêt du film, qui repose moins sur la mise en place de l’invasion, argument relégué au second plan, que sur la manière dont le personnage principal va se débattre avec cette menace, d’abord indistincte, puis clairement identifiée, et enfin combattue.

 

En d’autres termes, Invitation en Enfer ne prétend pas livrer une nouvelle version de Body Snatchers, en dépit de la présence de Kevin McCarthy dans un petit rôle, et même si on y songe parfois. Conjugué au contexte de l’american way of life, à la prédominance de la société de consommation et à la glorification du loisir, du farniente et des différentes manières de briller en société, le postulat d’invasion ne se présente pas comme l’enjeu central du film, mais comme un moyen de dresser le portrait caustique d’une population, de dresser un constat sur une époque. Urbain, relativement lumineux (on doit d’ailleurs la photographie à Dean Cundey) visuellement, au gré de toutes ces activités de plein air vantées par les adeptes du club, le film dévoile en filigrane un ton très sombre. Derrière le paradis, l’enfer. Sous le vernis, la pourriture.

 

C’est ce qui s’immisce dans la vie de Matt, en contaminant ce qui lui importe le plus : sa famille. Du jour au lendemain, aussi facilement que les meubles rustiques ont été remplacés par des pièces au summum du design, sa femme et ses enfants changent de visage. Très attirée par le club et ses promesses (rencontrer du beau monde, être intégrée plus facilement et rapidement dans ce nouvel environnement, faire partie, même illusoirement, d’une élite) Patricia (Joanna Cassidy) s’est laissée convaincre de revêtir le peignoir immaculé et d’avancer dans la bouche lumineuse, en entrainant ses enfants, Chrissy et Robbie (Soleil Moon Frye, juste avant qu’elle ne devienne Punky Brewster, et Barret Oliver). Son changement de comportement, ensuite, radical et peu nuancé, vaut moins pour la peinture psychologique qu’il sous-tend que pour l’illustration de la métaphore courant dans le film : celle de vivre avec ses proches comme avec des étrangers, de ne plus reconnaître ceux que l’on aime, de constater le fossé béant qui nous sépare.

 

N’écoutant que sa hardiesse, Matt devra littéralement se jeter dans le vide, non pour faire comme tout le monde, mais justement pour accomplir ce que personne n’ose faire : aller rechercher les siens, les ramener à bout de bras, croire encore que le phénomène n’est pas irréversible et que le clivage n’est pas irrémédiable. Jessica, certaine qu’il ne le fera pas, ne pourra d’ailleurs que ravaler sa fierté et remballer ses charmes. Dans cette dernière partie, le film surprend, et l’on peut dire que Wes Craven se jette lui aussi dans le vide, à grands renforts d’effets spéciaux d’une belle naïveté dans leur esthétique et le renversement qu’ils opèrent. L’Enfer prend forme, le monde parallèle où sont enfermés les adeptes enrôlés sa matérialise dans les flammes et le vertige, tandis que l’irruption de Matt dans cet univers se traduit visuellement par un effet de solarisation qui rend compte de la duplicité de la réalité de manière un peu appuyée mais convaincante, et finalement originale. Juste après le piètre Swamp Thing (La Créature du Marais) et précédant Les Griffes de la Nuit, l’esprit de Wes Craven se déploie dans cet Invitation en Enfer qui mérite, même s’il s’agit d’un téléfilm dans lequel on devine des contraintes de budget et de liberté, qu’on ose s’y aventurer.

 

Audrey Jeamart

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