INVASION : humains, trop humains
INVASION : humains, trop humains

Le film de Ferrara s’intitulait tout simplement BODY SNATCHERS, celui d’Oliver Hirschbiegel s’intitule INVASION. Ce choix sonne moins comme volonté d’éviter toute répétition que comme une négation, un refus de nommer la menace, une volonté de faire perdre au titre sa charge discursive : Hollywood ne dénonce plus, il collabore ! Ce qu’est le film, en dit autant, sinon plus, que son propos. INVASION n’est pas un film raté, c’est un film saboté, pas par son réalisateur, mais par ses producteurs, les véritables « body snatchers » devenus maîtres de l’entertainment.

A l’origine pensé comme un véritable remake du film de Don Siegel (1956), le scénario d’INVASION a fait l’objet d’un traitement radicalement différent de la part de Dave Kajganich, qui estime avoir su rendre pertinente la fable paranoïaque vis-à-vis de l’époque contemporaine. Il en résulte surtout qu’il a gommé tous les aspects qui faisaient l’originalité de la franchise inspirée de l’œuvre de Jack Finney. Le choix d’Hirschbiegel au poste de réalisateur n’est par contre pas idiot. Le réalisateur de LA CHUTE semble avoir les ressources nécessaires pour insuffler à cette métaphore du totalitarisme le plus révoltant la puissance nécessaire. Du nazisme aux « voleurs de corps », Hirschbiegel semblait parti pour devenir le cinéaste de l’inhumain, le sort en a décidé autrement. Mécontent de la copie trop bavarde rendue par Hirschbiegel, Joel Silver se tourne vers les Wachowski pour obtenir une réécriture du scénario et engage James McTeigue pour tourner de nouvelles séquences destinées à gonfler l’action. Le montage est lui aussi revu à grands coups d’avance rapide. Dépouillé de l’identité qu’avait peut-être (on ne le saura jamais) réussi à lui conférer Hirschbiegel, lissé, poli, INVASION a enfin les qualités requises pour s’exhiber fièrement sur grand écran.

Ce constat s’impose dès notre première rencontre avec le personnage principal : Nicole Kidman incarne un Dr Bennell féminisé, psychiatre, et rigoureusement inexpressif. La fixité faciale du Dr Bennell n’empêche pas son nouveau statut de psychiatre d’en faire l’oreille attentive de ses patients. Elle est ainsi sans le savoir la première informée de la sournoise invasion, alors qu’une femme, (incarnée par Veronica Cartwright, un clin d’œil à la version de Kaufman) lui explique comment elle en est venue à penser que son mari n’était plus son mari. D’abord rassurante, puis perplexe, le Dr. Bennell de ce film renvoie autant au personnage habituel qu’à celui du psychanalyste Kibner qu’incarnait Leonard Nimoy 30 ans plus tôt. De la même manière que les envahisseurs veulent endormir les consciences individuelles pour instaurer une conscience collective et sans affects, la psychiatre prescrit pilules et cachets pour calmer les angoisses de ses patients. Ce qui fait véritablement exister le personnage hors de cette analogie dérangeante, c’est son statut de mère. Pour que le personnage soit crédible dans sa croisade contre l’envahisseur, il faut qu’il ait une bonne raison de se battre, et la progéniture remplit parfaitement cette fonction dans le cinéma américain. Une mère se fait lionne lorsque l’on menace de toucher à son petit et si, épuisée, elle songe un instant à rejoindre les rangs pour pouvoir enfin se reposer, l’idée que son fils, immunisé suite à une maladie auto-immune, ne trouve pas sa place dans le nouvel ordre mondial, lui redonne la force de lutter.

De l’autre côté du casting miroir, Daniel Craig offre une prestation aussi rigide que celle de Nicole Kidman, ce qui renforce l’idée que l’uniformité fait loi dans la société contemporaine pour Hirschbiegel et Kajganich, que ce qui nous fait si peur est déjà une réalité que nos esprits endormis ne font que rêver meilleure. C’est bien là le paradoxe de INVASION, on se retrouve à louer le jeu inexpressif des acteurs comme l’un des aspects les plus intéressants d’un traitement qu’on imagine au départ radical, et à dévaluer les éléments qui servent la lutte du « bien » contre le « mal » tant les deux entités se confondent. La grosse erreur de la production est finalement d’avoir statué pour un manichéisme plus sûr, car plus facile à comprendre, plus confortable pour le spectateur, alors qu’aucun manichéisme n’était possible. Mais un monde où les grosses productions afficheraient des choix aussi risqués, et donc passionnants dans le risque pris, serait un monde où Hollywood cesserait d’être Hollywood…

« Un monde où chaque crise ne résulterait pas en des actions violentes, où les guerres ne feraient pas chaque jour de nouvelles victimes serait un monde où l’être humain cesserait justement d’être humain » s’entend dire le Dr. Bennell par l’ambassadeur de Russie pour qui l’être humain, malgré son déguisement civilisé, reste un animal qui ne voit toujours que son propre intérêt. Plus tard dans le film, elle aura l’occasion de voir l’effet de l’invasion sur la situation mondiale : les gros conflits se désamorcent, la paix s’installe… Que tout cela se fasse au détriment de l’humanité et de tout ce qui fait sa richesse et sa complexité nous échappe, cette idée centrale dans le roman de Finney et ses précédentes adaptations est passée au second plan, obscurcie par une fable plus simpliste et plus à même de nous toucher immédiatement dans notre chair : l’amour d’une mère pour son enfant.

Dans sa conclusion, le film rejoint le roman. Préférant une résolution classique aux épilogues alarmistes des deux précédents films, il voit la fin de l’invasion alors qu’un vaccin est mis au point et le rétablissement des choses. Le discours est lesté d’une grosse pierre mais, malgré lui, le film remet en doute la victoire de l’humanité avec un cynisme inattendu. Alors que les journaux se remettent à comptabiliser les victimes des conflits armés à travers le monde, les propos de l’ambassadeur russe résonnent aux oreilles du Dr. Bennell, l’humanité est riche, complexe, mais elle est un lot qui veut que l’amour n’advienne qu’au prix d’autant d’atrocités, s’endormir permet simplement de les ignorer.

Gabriel Carton

 

BODY SNATCHERS #1 : Don Siegel (1956) / Philip Kaufman (1978)

BODY SNATCHERS #2 : Abel Ferrara (1993)

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