HORSEHEAD : De l’interprétation des rêves
HORSEHEAD : De l’interprétation des rêves

Lorsque l’on ne se plaint pas de la trop rare occurrence du fantastique dans le cinéma français, on se plaint de la qualité des rares films fantastiques français. C’est peut-être de là que vient la réticence du fantastique à s’illustrer dans nos contrées où il est trop souvent boudé, moqué, ou pire, ignoré. Si la rareté d’une chose en augmente la valeur, le cinéma fantastique en France est l’exception qui confirme la règle. Bien sûr il y aura toujours d’irréductibles scopophiles qui se jetteront sur les nouvelles peloches, en souvenir de LA ROSE ECORCHEE ou du DEMON DANS L’ILE, ou qui trouverons dans LIVIDE le digne héritier de l’œuvre d’un Rollin ou d’un Delpard. Même si « se jeter » n’est pas le mot qui convient car il faut bien souvent s’armer de patience en attendant la sortie confidentielle d’un film qui aura connu une promotion inexistante. Difficile en effet de vendre un tel produit à un public qui n’est plus habitué à ce qu’on lui vende du rêve, s’étant conformé au moule matelassé de productions industrielles dont la trame résumée ad nauseam pardonne toutes les pauses pipi.

Mais qu’advient-il de ceux qui, las de la sécurité, parient sur le rêve ? Deux fois sur trois ils tombent sur un os (le SAINT ANGE de Pascal Laugier)… ou un rein (ABLATION d’Arnold De Parscau). Les déceptions sont autant de raisons même pour l’amateur forcené de renier sa foi en l’épanouissement du genre en France, reste la satisfaction amère d’avoir au moins vu une œuvre qui n’a bénéficié du soutien d’aucun groupe télévisuel désireux seulement de grossir sa part d’audience en première partie de soirée.

Mais trêve de ces indigestes considérations ! La situation ci-dessus grossièrement évoquée n’empêche pas l’émergence de quelques belles surprises dans le dernier tiers de la production de genre française. Un dernier tiers qui regroupe ces œuvres issues d’une cinéphilie baroque et marginale, mal digérée, citée sans recul le plus souvent, maladroitement mais avec une sincérité qui fait toute la puissance de l’imagerie convoquée. C’est le cas de HORSEHEAD de Romain Basset, dont c’est le premier long métrage, et qui nous invite à plonger dans un univers onirique et violent. Les portes du rêve nous sont ouvertes, et c’est avec Jessica (Lilly-Fleur Pointeaux) que nous sauterons le pas. Alors qu’elle est de retour dans la maison familiale suite au décès de sa grand-mère, Jessica doit faire face à la froideur de sa mère (Catriona MacColl) et à de nombreux autres mystères dont la clé se trouve probablement dans ses rêves. Fervente adepte du rêve lucide, la jeune fille va forcer le sommeil et explorer les recoins les plus sombres de sa psyché, hantés par un démon à tête de cheval.

Evacuons très vite, comme le fait judicieusement Basset, le jeu de confusion entre rêve et réalité, qui n’occupera jamais la place centrale. Le passage de l’un à l’autre étant d’abord clairement explicité, l’endormissement de l’héroïne faisant l’objet de séquences sans aucune ambiguïté, et les deux dimensions bénéficient de traitements esthétiques spécifiques qui les rendent aisément reconnaissables. Si à mi-parcours l’esthétique du rêve prend le pas sur l’ensemble du décorum, c’est bien parce que les moments éveillés pour Jessica se font de plus en plus rares, voire disparaissent complètement. Tout l’intérêt du métrage réside donc dans l’appréhension des rêves de Jessica et de leurs symboles. C’est clairement en cela que tient la réussite de Romain Basset, dans le fait d’avoir mis l’horreur au service d’une œuvre symboliste et non l’inverse, affichant une ambition, louable en elle-même, qui va au-delà du simple amour du genre.

L’étrangeté du film tient dans son inspiration première, Le Cauchemar de Füssli, source de nombreuses interprétations. Chez Basset, l’incube et le cheval ont fusionné pour former une entité qui dans le subconscient de Jessica est le sinistre gardien d’un terrible secret, la somme de ses impuissances face au mutisme de son entourage et de sa culpabilité enfouie. Nous n’irons sans doute pas jusqu’à dire que HORSEHEAD est un film freudien, mais sans s’attarder sur le parcours onirique de l’héroïne et sa conclusion, il ouvre à de nombreuses interprétations. Difficile de ne pas lier les figures familiales, comme autant de représentations subconscientes de Jessica elle-même. L’objet du film ne tient plus tant à la découverte des secrets de famille qu’à la résolution du puzzle de la psyché biaisée de la jeune femme.

La figure maternelle est au centre de l’énigme. La douleur de l’enfantement, de la perte et la complexité des relations mère-fille se trouvent illustrées de la manière la plus viscérale qui soit. Catriona MacColl délivre dans ce domaine une gigantesque prestation, son personnage étant un catalyseur puissant des angoisses de sa fille. La participation de l’actrice permet à Basset de tirer son chapeau à tout un morceau d’Histoire du cinéma fantastique, la belle anglaise ayant tenu les premiers rôles féminins des trois plus grands films de Lucio Fulci, FRAYEURS, L’AU-DELÀ et surtout LA MAISON PRES DU CIMETIÈRE, où elle incarnait une mère dépassée par la terreur inspirée à son fils par un monstre dans la cave. La figure paternelle est au mieux absente, au pire figurée par le joug d’un grand-père fanatique, assurément plus terrifiant que tous les monstres d’inspiration mythologique.

HORSEHEAD se révèle un stimulateur de réflexion sans fin, l’expérience du film s’étendant bien au-delà de ses 90 minutes, qui auront quand même été l’écrin, sinon d’un récit au sens strict, de visions baroques et terrifiantes, magnifiques et horribles. Chaque niveau de lecture offre son lot de signification, le premier étant que l’horreur se trouve avant tout en chacun de nous, comme une alternative à une réalité insupportable. Affronter l’horreur, c’est surtout se confronter à ces barrières érigées entre la lumière rassurante du mensonge et l’inconfort de la vérité. Une vérité forcément décevante (quelle que soit notre interprétation) en comparaison du chemin qui y mène. Des possibles déviances d’une sphère familiale monstrueuse aux secrets que Jessica se cache à elle-même, on reste sans voix face aux tableaux composés par le réalisateur, le reste n’est que psychanalyse.

Gabriel Carton

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