HORMONA : FLEURS MALADIVES
HORMONA : FLEURS MALADIVES

Du chimique à l’organique, il n’y a qu’une lettre, dont fait usage Bertrand Mandico, avec ce « -a » féminin, comme s’il inventait le nom d’une déesse, gardienne du temple de « trois films charnels », nous dit l’affiche, portant des titres dont l’évocation seule suffit à nous faire pénétrer dans un univers singulier : « Y a-t-il une vierge encore vivante ? » (9’), « Notre-Dame des Hormones » (30’) et « Prehistoric Cabaret » (10’). Selon l’origine grecque du terme, les hormones impliquent une idée d’impétuosité. Ce qui sied aux idées esthétiques foisonnantes de la mise en scène et des décors, dont l’exubérance s’acoquine aussi avec la langueur (narration posée, découpée en chapitres dans Notre-Dame des Hormones, diction désincarnée – Nathalie Richard égrenant, comme absente, un « On devrait être heureuses. La chose nous apporte tellement de bonheur » las et traînant en dépit de la félicité ressentie) et la rêverie.

 

Fil d’Ariane lunaire et cosmopolite, Elina Löwensohn relie les trois films, troquant, dans Y a-t-il une vierge encore vivante ?, la marinière qu’elle portait chez Hal Hartley contre le masque de carnaval, mais perverti, en cela qu’il fait office de bandeau de pirate baroque, la Jeanne d’Arc de Mandico n’étant pas ici Jeanne la Pucelle, mais Jeanne la Putain, à qui on brûla les yeux, puis qui fut condamnée à errer, en quête de vierges encore vivantes. On ne saura toujours pas à la fin si un tel spécimen existe bel et bien, puisque notre héroïne au destin revisité ne croise la route que d’une demi-vierge, découverte nue, prisonnière d’un arbre doté d’un membre, qu’elle libère et recueille. Elle finira par dériver dans une eau sale, telle l’Ophélie d’un conte grivois, tandis que l’on nous dit que « les fleurs repousseront dans les plaies ». La beauté dans l’ignoble, la grâce ambivalente seront aussi au cœur de Notre-Dame des Hormones.

 

Dans ce film central, le plus long du bijou bigarré façonné par l’esthète de la décadence qu’est Mandico, Michel Piccoli prête sa voix de conteur aux aventures forestières et organiques de deux femmes, deux actrices répétant leur rôle en déambulant dans la nature et dans leur demeure onirique, envahie de végétation, de plumes, de tentures, d’objets hétéroclites et de lampes-femmes, l’interrupteur entre les cuisses. De cet univers, les hommes sont absents. Ou alors transformés en statues décoratives vivantes, enduits de peinture argentée, gardiens observateurs, mais muets, des manigances de ces dames.

Dans leur forêt de conte pervers, elles découvrent un jour une créature, aussi repoussante qu’attirante (« Ce truc est affreux » – « Oui, magnifiquement affreux »), velue, probablement visqueuse et dotée d’un appendice sans équivoque qui deviendra rapidement l’objet de toutes les convoitises, semant le trouble entre les deux femmes. On pense, forcément, à Cronenberg (jambes cerclées de métal et cicatrices voluptueuses dans Crash, bioport – orifice imaginaire permettant de contourner malicieusement la censure – dans eXistenZ, « even old flesh is erotic flesh » dans Frissons) en voyant ce bout de chair attachant et immonde devenir objet de désir, que les deux femmes veulent cajoler, nourrir, caresser, lécher. Dans leur palais d’un autre âge, elles rêvent de devenir la favorite de cette chose qui glousse tel un animal de compagnie, et qu’elles orneront de fanfreluches comme on maquillerait une poupée.

 

Bijou impur serti dans un écrin trivial, ode ambigüe naviguant entre pulsion et lassitude, Notre-Dame des Hormones brille aussi par la beauté radieuse et souillée de ses images en 35 ou en 16 mm aux couleurs outrées, remplies de strass, de secrets et de fleurs malades dont on sentirait presque les exhalaisons vénéneuses, dans la pâle irréalité du jour ou le sombre éclat de la nuit baignant dans une « atmosphère phosphorique » baudelairienne ou l’onirisme de Paul Delvaux. Corps nus ou coquettement drapés, agonisants ou en transe, traversés par le désir ou la rage évoluent dans un décor et un cadre saturés de fioritures élégiaques.

 

Au-dessus du tumulte des passions, s’élève cette lancinante prière, « Notre-Dame des Hormones, faites que jamais je ne sois oubliée », appelant de ses vœux (pieux) autant la jeunesse et la féminité, que la reconnaissance et l’amour. Au terme de leur itinéraire, humain et artistique, mortel et créatif, nos deux héroïnes échoueront dans le cimetière des actrices oubliées, leur chouchou de chair leur ayant préféré une biche pourvue de seins.

 

Les spectateurs inexpressifs de Prehistoric Cabaret ne laveront guère l’affront, obligeant Elina Löwensohn à répéter « Did you like it ? You liked it…say it », alors qu’elle vient d’achever son numéro consistant à projeter sur un écran les images issues d’une coloscopie réalisée à l’aide d’une étrange caméra, pour un voyage à l’intérieur de son corps que n’aurait pas renié, là encore, un Cronenberg se demandant pourquoi il n’existe pas de concours de beauté pour les organes. Devant ce spectacle littéralement et symboliquement intime, cette errance viscérale en forme d’ultime offrande mais néanmoins repliée sur elle-même dans un hermétisme immanent, cette exploration obscène des tréfonds du corps, pas plus sondables que ceux de l’esprit, les spectateurs baillent, et disparaissent, laissant la comédienne, et la femme, seule avec elle-même et avec son film intérieur, à l’image du spectateur d’Hormona, éclaboussé, comme ce vieil homme ruisselant de boue rappelant les performances d’Olivier de Sagazan, par ce « rêve étrange et pénétrant » capable de briser l’écran pour venir le chercher, l’absorber dans ses circonvolutions charnelles et entêtantes.

 

Audrey Jeamart

 

Posted by Nola Carveth 0 Comments , ,

0 comments

No comments yet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>