Haunted Summer #9 : BURNT OFFERINGS
Haunted Summer #9 : BURNT OFFERINGS

Dans le courant des années 70, la maison hantée a subi une étrange mutation, qui s’est avérée décisive. De château gothique, de lointaine bâtisse, silhouette dans le brouillard dont toute âme sensée se tient à l’écart, de vieille gloire inhabitée et solitaire, la maison hantée est peu à peu devenue résidence familiale, baraque de banlieue, petit rêve bourgeois, loin des folies aristocratiques des siècles passés. Mais c’est une lente transformation, avant que le 112 Ocean Avenue (AMITYVILLE), ou le petit lotissement de Cuesta Verde (POLTERGEIST), ne deviennent les nouveaux territoires de l’horreur. La maison hantée est restée quelques temps cet ailleurs, ce nouveau monde, mais sur lequel ce n’était plus le pied d’explorateurs, de savants et d’aventuriers qui se posait, mais celui de familles innocentes. L’exemple le plus marquant en la matière reste indéniablement l’hôtel Overlook du SHINING de Stephen King, immortalisé par Stanley Kubrick en 1980, dont il est bon de rappeler qu’il est issu de nombreuses influences littéraires, et parmi elles la maison de Long Island du roman BURNT OFFERINGS (NOTRE VÉNÉRÉE CHÉRIE) de Robert Marasco (1973) qui fut adapté par Dan Curtis en 1976.

Curtis n’est pas un nouveau venu dans le domaine de l’horreur, producteur avisé et fin lecteur, il a déjà gâté le petit écran avec une série d’adaptations des grands classiques de la littérature fantastique (DR. JEKYLL & MR.HYDE, DRACULA, FRANKENSTEIN, THE PICTURE OF DORIAN GRAY, THE TURN OF THE SCREW), et surtout le premier ‘soap opera’ gothique de l’Histoire de la télévision : DARK SHADOWS. En passant du petit au grand écran pour adapter BURNT OFFERINGS, Dan Curtis a délaissé le cadre gothique traditionnel pour une conception de l’horreur beaucoup plus contemporaine.

Les Allardyce frère et sœur proposent l’immense maison familiale en location pour l’été, une aubaine pour la famille Rolf (Ben, son épouse Marian, leur fils Davey et la tante de Ben, Elizabeth) qui veut s’offrir deux mois de vacances loin de tout. Arnold et Roz Allardyce ne posent qu’une seule condition : leur mère continuera à occuper sa chambre au dernier étage et les Rolf ont pour consigne de subvenir à ses besoins en lui apportant ses repas. Recluse, Mrs Allardyce n’accepte aucune visite, les plateaux devront être laissés devant sa porte. Sous le charme de l’endroit et des souvenirs dont il est chargé, Marian Rolf prend la tâche très à cœur et délaisse peu à peu sa famille, obsédée par la bonne tenue de la maison et le bien-être de l’invisible Mrs Allardyce. En l’absence de Marian, les rapports entre Ben et Davey se détériorent tandis que l’état de santé de la tante Elizabeth, au départ en pleine forme, se dégrade considérablement. A l’inverse, la maison semble littéralement rajeunir, à l’image du jardin d’été, auparavant desséché qui se gonfle de fleurs.

Dans la grande tradition initiée par Shirley Jackson, Dan Curtis illustre le thème de la maison possessive, vivante en la changeant en un gigantesque parasite. La maison Allardyce a pourtant tout du rêve familial, mais elle n’est en aucun cas un remède aux disfonctionnements qui peuvent exister au sein de cette cellule fragile, au contraire elle les exacerbe et s’en nourrit. Le trauma que met en avant le titre français n’est pas a priori une évidence, mais il met l’accent sur la manière dont la maison opère, notamment avec Ben qui est assailli de visions liées aux funérailles de sa mère quand il était très jeune. Ben est littéralement hanté par le sourire glaçant d’un chauffeur de corbillard qui le met face à ses propres faiblesses, à son impuissance, et finit par le convaincre qu’il est incapable de protéger ceux qu’il aime. Un incident avec son fils Davey dans la piscine l’enfonce un peu plus dans cette angoisse, alors qu’il commence à penser qu’il représente même un danger pour celui-ci. La scène annonciatrice de la folie meurtrière de Jack Torrance dans SHINING, voit un jeu dans la piscine tourner au drame alors que Ben manque de noyer son fils, comme dans une sorte de transe, avant de s’en éveiller, désolé et désemparé.

Marian de son côté renonce peu à peu à recoller les morceaux du vase brisé que l’on devine être son mariage (en témoigne une scène d’amour avortée des plus gênantes dans la moiteur nocturne du jardin), trouvant dans la maison un dérivatif. Sa persévérance à s’occuper seule de la maison et à veiller au bien-être d’une vieille dame qu’elle ne connait même pas révèle son besoin d’accomplissement dans quelque chose qui n’appartiendrait qu’à elle, un jardin secret qu’elle ne peut entretenir qu’à l’insu et au détriment surtout de sa famille. Ironiquement, elle prend à cœur de s’occuper de Mrs Allardyce sans jamais la déranger, et n’accorde que peu d’attention à la tante Elizabeth, un peu trop dynamique pour nécessiter une attention satisfaisante de la part de Marian. Mais même lorsqu’Elizabeth se met à vieillir à vue d’œil, ne sachant plus se lever sans se briser un os, l’attention de Marian est tout entière dévolue à son devoir envers la maison et l’inexistante Mrs Allardyce. Inexistante et pourtant tellement encombrante, la vieille dame qui vit au dernier étage semble plutôt être un fantasme issu de l’esprit dérangé du fils et de la fille Allardyce, deux vieux débris qui vénèrent les souvenirs d’enfance dont la maison est gorgée.  Il apparaît de plus en plus que c’est Marian qui intéresse la maison, si l’on peut le dire ainsi, au point de vouloir lui faire prendre la place de la vieille dame et faire revenir une figure maternelle.

Définitivement, BURNT OFFERINGS est un précurseur de cette nouvelle génération de maisons hantées qui causent l’éclatement de la cellule familiale. Le savoir-faire de Dan Curtis donne lieu à de réels moments de tension et d’angoisse tandis que le score musical composé par Robert Cobert souligne tantôt la menace pesante de la maison, avec ses cordes profondes, tantôt les aspects liés à la nostalgie et au souvenir, comme cette mélodie de boite à musique qui accompagne la découverte des portraits qui ornent les meubles de l’antichambre de Mrs Allardyce. Quelque chose de dissonant nous laisse penser qu’ils sont autant le souvenir de la vie qui a rempli la maison que le tableau de chasse de cette dernière. Ces portraits ne sont pas différents de ceux qui ornent les murs de l’hôtel Overlook, et un plan particulier du film met en lumière l’inspiration que SHINING a pu puiser dans BURNT OFFERINGS.

Faire d’une maison le principal antagoniste d’un film demeure un pari risqué que Curtis a su honorablement tenir. Si le manoir Belasco (LA MAISON DES DAMNÉS) était le Mont Everest des maisons hantées, la maison Allardyce a tout de l’ogre des contes de fées. Mais cet aspect « vivant » ne tient pas tant aux effets spéciaux qui rendent compte de la rénovation que la maison opère sur elle-même aux dépens de ses occupants (une étrange mue voit les tuiles usées se décoller et en apparaître de toutes neuves en-dessous) qu’à la manière dont l’éprouvent les personnages. Oliver Reed et Karen Black sont, à ce niveau, au sommet de leur art, déployant leur jeu dans une violence contenue qui ne déparerait pas dans une adaptation de QUI A PEUR DE VIRGINIA WOOLF ? et qui inonde littéralement le film, le noyant dans une pesanteur anxiogène. Bette Davis se voit reléguée au placard des vieilles gloires hollywoodiennes dans le rôle de la tante Elizabeth dont la dignité décroissante donne une idée douloureuse de ce que vieillir doit être dans le monde sans pitié de ces lionnes du grand écran.

Une vieille gloire qui ne demande qu’à retrouver sa superbe d’antan, c’est au fond ce qu’est la maison Allardyce, qui trouve dans les derniers représentants de la famille des serviteurs dévoués. Quant au rêve familial, cyniquement résumé dans une aubaine pour les vacances, il est définitivement brisé.

Gabriel Carton

Posted by Pete Pendulum 3 Comments , ,

3 comments

  • Une demeure qui change de peau, une maison « ogre » ou on croise Oliver Reed et Karen Black : Encore un endroit que je brûle d’envie de visiter après lecture de ce passionnant descriptif.

  • Rigs Mordo dit :

    Un film assez lent, qui prend son temps, mais cela colle avec son aspect insidieux… La fin est vraiment terrifiante, quoique prévisible (ce qui est encore plus fort dans un sens, foutre les boules à un public qui a déjà deviné la conclusion c’est pas rien) et marque vraiment les esprits. Super chro, comme toujours sur Scopophilia par ailleurs :)

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